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La gestion de classe est la bête noire des enseignants et un motif important d'abandon de la profession. shutterstock

Gérer sa classe en temps de Covid : le savoir-improviser au secours des enseignants

Demandez à un enseignant novice quel est son plus grand défi et sa réponse risque de tenir en ces quelques mots : la gestion de classe. Noah qui pose une question inusitée, Raphaëlle qui lance un projectile pendant qu’Édouard se lève, que Juliette dort et que Samuel écoute de la musique en cachette… Gérer sa classe est complexe, exigeant et est un motif important d’abandon de la profession.

La pandémie semble aggraver ces difficultés. La vigilance des enseignants est affaiblie par le port du masque chez les élèves ; les expressions faciales camouflées et l’assourdissement du son de la voix rendent difficile le repérage des élèves en difficulté, distraits ou dissipés. Les règles de distanciation sociale limitent les enseignants dans leurs actions, comme celle de s’approcher d’un élève pour attirer son attention. Et si les enseignants portent aussi le masque ou la visière, il ne leur reste que le regard et une voix étouffée pour communiquer.

Je m’intéresse aux enjeux de la gestion de classe depuis maintenant plus de 20 ans. J’ai pu ainsi constater que gérer sa classe dans le feu de l’action demeure la bête noire des enseignants, malgré quatre ans de formation et au moins 700 heures de stage. Mes recherches m’ont amené à m’intéresser aux solutions, dont l’apport des techniques utilisées dans l’entraînement des improvisateurs.

La gestion des imprévus

La gestion de classe, c’est en bonne partie la gestion des imprévus. Et la profession d’enseignant en est remplie au quotidien ! Qu’ils soient novices ou expérimentés, les enseignants improvisent d’innombrables fois par jour, que ce soit devant un élève en crise de panique, une alarme de feu, une guêpe sur un bureau, une question volontairement embêtante, un bris d’équipement… Devant ces situations, l’enseignant doit rehausser sa vigilance et sa créativité. Il passe en « mode improvisationnel », ce qui lui permet de voir la situation autrement et de transformer l’imprévu en potentialité.

Chaque fois qu’un enseignant sort de la matière pour régler un conflit, adapte ses stratégies pédagogiques pour améliorer la compréhension des élèves, modifie le contenu d’un cours pour tenir compte d’un contexte défavorable à l’apprentissage ou profite d’une question pour enseigner une nouvelle notion, il met en valeur son savoir-improviser.

Certains enseignants savent bien improviser, d’autres moins et ces derniers risquent de se retrouver en difficulté devant des élèves plus ou moins coopératifs. Il s’agit même parfois d’une question de survie dans la profession, surtout en début de carrière.

Un manque d’outils

Dans une étude réalisée auprès de six commissions scolaires et écoles privées du Québec, plusieurs enseignants qui encadrent des stagiaires ont identifié des lacunes dans la préparation offerte par le milieu universitaire.

Parmi celles-ci, on retrouve le manque de pratique, d’expérience et d’outils en gestion comportementale des élèves. Devant ce défi, les formateurs d’enseignants, notamment dans les centres de services scolaires, cherchent des solutions pour le développement d’habiletés interactives.

Bien sûr, les stratégies de gestion de classe issues de données probantes doivent être enseignées à l’université. Balayer la classe du regard, questionner les élèves et circuler dans la classe comptent parmi ces stratégies. Or elles sont nettement insuffisantes si elles ne sont pas combinées à de solides habiletés interactives. Ces habiletés permettent de vérifier dans le feu de l’action si les stratégies proposées par la science tiennent le coup dans la situation particulière à laquelle l’enseignant est confronté. Si ce n’est pas le cas, il doit trouver instantanément une réponse appropriée.

Prenons la stratégie qui consiste à questionner les élèves pour les garder attentifs et centrés sur la tâche. Elle est efficace, mais il faut savoir que plus on questionne les élèves, plus on s’expose à des réponses de toutes sortes. La science n’indique pas précisément comment s’entraîner à réagir sans délai devant un élève qui donne une réponse déstabilisante. Une autre stratégie reconnue et enseignée consiste à balayer la classe du regard pour ne rien manquer. Bien qu’efficace, cette stratégie n’indique pas comment s’entraîner à y arriver, notamment quand plusieurs autres événements se produisent simultanément dans la classe.

S’inspirer des improvisateurs

C’est là, devant une multiplication d’imprévus en simultané, que le développement du savoir-improviser prend tout son sens. Ainsi, à défaut d’avoir en main des stratégies qui fonctionnent à tout coup, l’enseignant doit se munir d’habiletés qui peuvent être mobilisées en tout temps.

Les exercices d’improvisation proposés aux enseignants visent à les placer dans des situations où ils sont constamment sollicités par des gestes ou paroles des autres participants et ils doivent répondre en une fraction de seconde. Shutterstock

Fortement influencé par cette science de la pratique (ou praxéologie) lors de mes études doctorales, j’ai jeté les bases d’un répertoire d’habiletés interactives qui forment le « savoir-improviser ». Il est issu de la fusion des habiletés documentées de gestion de classe et des habiletés issues des techniques d’entraînement des improvisateurs.

Ainsi les habiletés interactives sont composées de la vigilance (écoute et vision périphérique), de la communication verbale et non verbale, du rythme, du multitâches et de la capacité à saisir les occasions dans le feu de l’action.

Tammy Verge est animatrice de radio au Québec, actrice-improvisatrice, diplômée en éducation préscolaire et en enseignement primaire. Elle collabore avec l’auteur depuis plus de 15 ans à l’élaboration de formations en improvisation. Tammy Verge

Ce répertoire d’habiletés est à la base d’une formation que j’ai élaborée en collaboration avec une spécialiste de l’improvisation, Tammy Verge. Les exercices proposés visent à placer les participants dans des situations où ils sont constamment sollicités par des gestes ou paroles des autres participants et ils doivent répondre en une fraction de seconde. Pour réaliser ce projet, je me suis inspiré des travaux de différents chercheurs en poussant plus loin et de manière inédite l’idée de créer un lien entre l’improvisation et la gestion de classe.

S’adapter aux réalités terrain

Des liens étroits entre l’improvisation et l’enseignement ont déjà été établis par des chercheurs. La capacité d’improviser est même considérée comme une condition de développement professionnel et certaines études soulignent la contribution des exercices d'improvisation à l'amélioration de la gestion des interactions en classe. Toutefois, ces exercices n’avaient jamais été adaptés au contexte de l’enseignant.

Au fil des ans, notre scénario de formation a été utilisé auprès de plusieurs stagiaires, enseignants du primaire et du secondaire. Les participants ont perçu une amélioration de leur écoute, de leur vision périphérique et de leur capacité à faire plusieurs actions en simultané. Il s’agit d’une avancée importante dans la mise en œuvre de stratégies de formation innovantes, mieux adaptées à la réalité terrain des enseignants.

Par ailleurs, le savoir-improviser ne peut se déployer efficacement sans une planification souple, mais rigoureuse avant d’arriver en classe.

Les stratégies de planification et de préparation nécessaires à une bonne gestion de classe s’apprennent aisément de manière théorique, mais la gestion des imprévus dans le feu de l’action nécessite une solide formation pratique.

Un complément au stage

Le stage est le moyen le plus connu de formation pratique et il demeure indispensable. Cependant, il n’offre pas les conditions nécessaires pour l’apprentissage intensif et répété d’habiletés spécifiques. Il serait contre-productif de soumettre les enseignants à ce type d’entraînement en classe devant leurs élèves. Les exercices d’improvisation mettent les participants en déséquilibre constant en les soumettant à des imprévus de manière intensive. Il est donc primordial de réaliser cet entraînement dans un environnement contrôlé et sous la supervision d’un formateur compétent.

À l’heure actuelle, je travaille à adapter le scénario de formation pour l’offrir à distance. Car non seulement le savoir-improviser peut aider à améliorer le taux de rétention dans la profession, il pourrait aider les enseignants à faire face aux conditions particulières liées aux consignes sanitaires.

Le taux de détresse psychologique des enseignants, qui atteint des sommets depuis le début de la pandémie et le taux d’abandon de la profession nous privent d’enseignants de grande qualité pour travailler à la réussite des élèves.

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