Grandes écoles : la parité des promotions, rempart aux inégalités ?

Dans un univers mixte, en l'absence de politique volontariste, les rôles ont tendance à se répartir en fonction des stéréotypes. Shutterstock

C’est en 1975 que la loi Haby a imposé la mixité dans l’éducation nationale. Si, depuis cette date, l’accès à une formation ne peut être refusé à une jeune fille ou un jeune garçon en raison de son sexe, on constate plus de 40 années plus tard que les filières de l’enseignement supérieur sont loin d’être mixtes. Les différences d’orientation entre filles et garçons sont « au sens de la psychologie sociale un butoir à la mixité » comme le souligne la psychologue Françoise Vouillot.

Aujourd’hui encore, filles et garçons ne choisissent pas les mêmes filières avec une sur-représentation des jeunes femmes dans les filières littéraires et en sciences humaines, et des jeunes hommes dans les filières scientifiques et techniques. Certaines filières font exception : c’est le cas du droit, de la médecine et de la gestion, dont la composition des effectifs a été bouleversée ces dernières années.

Les écoles de management font partie de ces rares filières où règne la parité entre les étudiant·e·s. En effet, les résultats du dernier baromètre Égalité femmes-hommes de la Conférence des grandes écoles (CGE) confirment que, cette année encore, 100 % des écoles de management affichent une parfaite mixité, et même une quasi-parité, alors qu’à titre de comparaison seulement 14,8 % des écoles d’ingénieurs peuvent être qualifiées de mixtes. Faut-il donc y voir des modèles à suivre ?

Des seuils variables

La mixité traduit la présence conjointe de représentants des deux sexes dans un groupe social. Mais dans quelles proportions ? Les points de vue divergent. Dans une acceptation première, la présence d’une seule femme dans un groupe conséquent d’hommes permettrait de qualifier celui-ci de mixte. En psychologie sociale, la mixité d’un groupe est reconnue dès lors que la proportion de femmes ou d’hommes est d’au moins 30 %, car ce seuil est une condition nécessaire à la reconnaissance d’une minorité dans un collectif.

Sur le marché du travail, une famille de métiers est considérée comme mixte dès lors que la proportion de femmes et d’hommes qui la composent est comprise entre 40 % et 60 % (DARES, 2013). C’est également cette proportion que le groupe Egalité Femmes-Hommes de la Conférence des Grandes Écoles retient.

Pour bâtir une société garantissant l’égalité entre les femmes et les hommes, le principe de la mixité des formations ne saurait être discuté. Car c’est un moyen de lutter contre les stéréotypes, de déconstruire les préjugés ou les représentations négatives et les jugements de valeur que chacun entretient à l’égard du sexe opposé ou de son propre groupe. Et, dans cette perspective, les établissements d’enseignement supérieur se doivent de donner aux étudiants la possibilité de travailler dans un environnement mixte afin de développer des savoir-être dénués de jugements et de comportements dictés par des stéréotypes.

Une répartition automatique des rôles

Ceci dit, la mixité n’est pas la garantie d’une égalité entre les femmes et les hommes, comme l’ont montré plusieurs travaux de recherche, pointant ses effets négatifs. Dans un univers mixte va se reproduire automatiquement l’asymétrie du rapport entre les sexes encore présent dans l’ensemble de la société. Le rôle attribué à chaque sexe se retrouve alors au cœur des interactions sociales entre les étudiants, ce qui renforce les stéréotypes.

Dans le domaine des sciences de gestion, on constate par exemple que les étudiants et les étudiantes ne se dirigent pas vers les mêmes spécialités, les premiers étant par exemple plus nombreux à opter pour la finance et ses carrières rémunératrices, les secondes se laissant plus facilement séduire par le secteur de la communication ou les ressources humaines par exemple. Derrière la parité de façade se reproduit une segmentation des filières.

La mixité a également un effet sur les différences d’attitudes et de comportements entre les sexes légitimant, insidieusement, les choix d’orientation, de filières et de métiers genrés. Et de manière plus profonde, la mixité a des conséquences sur l’appréciation par les étudiant·e·s de leurs propres compétences, se manifestant par une autodévaluation de leurs compétences et de l’estime de soi chez les jeunes filles et par un malaise chez les jeunes garçons se sentant contraints de se conformer au modèle masculin et à ses représentations dans le monde du travail et dans la société.

Bien évidemment, il n’est pas question d’y renoncer car nous savons que c’est la garantie de donner à chacun les mêmes conditions d’apprentissage, une clé du « bien vivre » ensemble et une source de richesse. L’absence de mixité ne pourrait que renforcer les inégalités de genre contre lesquelles nous luttons. Mais arriver à une parfaite répartition entre jeunes femmes et jeunes hommes dans les effectifs d’une école n’est pas le but ultime. Cela ne peut suffire à corriger les stéréotypes et les établissements doivent assortir cette diversité de recrutement d’actions concrètes en faveur de l’égalité.

Des actions de sensibilisation

C’est en créant un groupe de travail « Egalité Femmes-Hommes » puis en s’engageant en janvier 2013 dans la rédaction de la charte pour l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’enseignement supérieur que la Conférence des Grandes Écoles a incité les écoles de management à agir collectivement. Pour piloter l’ensemble de ces programmes, les établissements sont également sollicités chaque année pour produire des statistiques sexuées dans le cadre du baromètre Egalité femmes-hommes.

Plus concrètement, la CGE invite les écoles à nommer un·e référent·e chargé·e d’accompagner la mise en œuvre des actions définies dans le cadre de la charte. Ces actions sont principalement orientées sur l’égalité d’accès aux grandes écoles, sur la sensibilisation des étudiants et du personnel aux impacts des stéréotypes de genre sur leurs projets professionnels, sur le respect de l’égalité femmes-hommes dans les activités des étudiant·e·s, éducatives ou associatives, et dans les outils de communications, etc.

A ce titre, dans le cadre de la deuxième édition du concours « Stéréotypes Busters », les étudiant·e·s des écoles membres, en équipe mixte, ont été invités à présenter un projet original sur le sexisme au quotidien, à travers une représentation sous la forme d’une affiche ou d’une vidéo de situations de la vie réelle illustrant le thème.

Les écoles signataires de la charte Egalité Femmes-Hommes s’engagent aussi à agir dans leur organisation même. Actuellement, seules 17 % des écoles de management peuvent se présenter comme des modèles mixtes auprès de leurs étudiants. Or c’est en évoluant pour laisser autant de place aux femmes qu’aux hommes qu’elles pourront préparer leurs étudiants à une vie professionnelle équitable et épanouie.

Love this article? Show your love with a gift to support The Conversation's journalism, matched dollar-for-dollar.