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Idriss Déby et la France : la diplomatie en treillis

Idriss Déby et Hervé Morin
Idriss Déby, en treillis, accueille Hervé Morin, alors ministre français de la Défense, le 6 février 2008 à N'Djaména. Pascal Guyot/AFP

Pour les défenseurs de la démocratie et des droits de l’homme, c’est un dictateur qui vient de mourir. Mais pour d’autres – et parfois les mêmes – c’est un officier héroïque qui a été tué au combat. Tous s’accorderont néanmoins à dire qu’il est rare qu’un chef d’État perde la vie en combattant les armes à la main contre une armée hostile, dans une version moderne de la guerre en 4x4.

La personnalité profonde d’Idriss Déby s’est probablement révélée quand il est tombé au front, dont l’Histoire nous dira si c’était un champ d’honneur. Et cet événement peut aider à comprendre les relations ambiguës entretenues entre le maréchal tchadien et la France. L’hypothèse que nous retenons est que la figure du guerrier respecté par les militaires français et le savoir-faire de son armée dans la lutte antiterroriste au Sahel l’ont emporté sur les réserves formulées par la diplomatie civile à propos de son mode de gouvernance.

Le prestige du guerrier

Commençons par le commencement : Idriss Déby était issu de ces groupes de populations nomades qui avaient donné beaucoup de fil à retordre aux colonisateurs français lorsque ceux-ci avaient entrepris de « pacifier » la zone saharo-sahélienne. Son clan zaghawa était proche des Toubous du Tibesti, ces « nomades noirs » si bien décrits par l’ancien officier méhariste Jean Chapelle dont on a oublié qu’il était resté préfet de Largeau (aujourd’hui Faya) jusqu’en 1963, soit trois ans après l’indépendance du Tchad.

D’ailleurs, il eût été judicieux de ne pas perdre de vue cette donnée, de même que l’opération de stabilisation conduite par la France de 1969 à 1974 sous le nom de Mission de Réorganisation administrative (MRA), sous peine de mal comprendre le contexte du nord du Tchad. À l’évidence, « nomades et commandants » – pour reprendre le titre d’un ouvrage lui aussi négligé (le terme de « commandant » est utilisé dans son sens colonial d’administrateur) – ont souvent eu du mal à s’accorder, et la décolonisation fut laborieuse.

Autrefois ennemis respectés, Toubous et Touaregs ont toujours suscité une forme d’admiration chez les militaires français, souvent (y compris aujourd’hui, en pleine crise au Sahel) considérés comme trop bienveillants à leur égard.

Il est vrai qu’Idriss Déby avait été formé « à la française ». Certes, ses études au lycée franco-arabe d’Abéché sont davantage arabes que françaises, mais après son baccalauréat décroché au lycée de Bongor (dans la partie sud du Tchad, à une époque où les tensions étaient fortes entre le nord et le sud), il est accueilli en France pour y recevoir une formation de parachutiste et apprendre à piloter.

Lorsqu’il rentre au Tchad à la fin des années 1970, il retrouve un pays qui n’a rien connu d’autre que la guerre, soit avec le voisin libyen, soit entre groupes armés de l’intérieur. Est-il dès cette époque repéré par les services français ? Toujours est-il qu’il retourne en France au milieu des années 1980 pour y suivre les cours de l’École de guerre. Nul doute que de nombreux liens se sont créés avec les « frères d’armes » qu’il a croisés pendant ce nouveau séjour. C’est une constante dans les relations franco-africaines : le sentiment d’appartenance à un même groupe est beaucoup plus fort chez les militaires que dans toute autre catégorie. Lorsqu’un coup d’État intervient dans un pays de l’ancien « pré carré », la première réaction de l’ambassadeur de France est de demander à son attaché de défense s’il connaît le putschiste. La plupart du temps c’est le cas, et cela facilite l’ouverture du dialogue.

Une fois installé au pouvoir, en 1990, Idriss Déby conserve son treillis sous ses costumes – traditionnel ou occidental – de président. L’une des meilleures illustrations de son obsession sécuritaire est à retrouver dans le détournement de l’accord « historique » qu’il avait passé avec la Banque mondiale en 1999 pour la construction de l’oléoduc Tchad-Cameroun, qui transportait le pétrole de Doba (Tchad) jusqu’au port de Kribi (Cameroun), soit sur 1 070 km.

L’épisode mérite d’être rappelé parce que, d’une part, c’était la première fois que la Banque mondiale apportait son aide financière (4,2 milliards de dollars) à un projet qui relevait du secteur privé (ExxonMobil, en l’occurrence) et, d’autre part, la première fois aussi qu’elle imposait une contrepartie « sociale » à l’État tchadien. Ainsi celui-ci s’engageait-il à consacrer 85 % des royalties issues de l’exploitation pétrolière de Doba (2,5 milliards de dollars sur 25 ans) à des investissements dans l’éducation, la santé, l’eau potable et les infrastructures routières dans les régions d’extraction et celles traversées par le pipe-line. Les 15 % restants pouvaient être affectés au budget de l’État.

Peu après la mise en service effective de l’oléoduc (2003), Idriss Déby modifia la clé de répartition au motif qu’il rencontrait des problèmes de trésorerie. Et, finalement, il consacra l’essentiel de ces nouvelles ressources à renforcer ses forces armées en matériel, en hommes et en formations militaires, afin de faire face aux incessantes attaques de rebelles qui menaçaient régulièrement son régime.

La conséquence dénoncée par de nombreuses ONG fut que les populations concernées ont été injustement privées de l’encadrement social qu’elles étaient en droit d’espérer. En revanche, l’armée tchadienne devint rapidement la mieux équipée et la mieux aguerrie pour affronter à la fois les rébellions internes mais aussi les menaces terroristes autour du lac Tchad et dans toute la bande sahélienne. D’une certaine manière, le G5 Sahel en touche les dividendes aujourd’hui…

Néanmoins, cette puissance de feu ne fut pas toujours suffisante pour effacer les inquiétudes qui planaient sur la capitale N’Djaména à chaque fin de saison sèche. En effet, la géographie – dont on sait depuis Yves Lacoste qu’elle sert d’abord à faire la guerre – a continué à dicter inéluctablement sa loi : la saison des pluies (de mai-juin à septembre-octobre) rend quasiment inaccessible toute la moitié sud du pays, dont N’Djaména. Pour renverser le président, il faut donc s’y lancer quand toute la brousse est sèche, entre janvier et avril. Et plus d’une fois Idriss Déby a été contraint de demander à la France de l’aider pour échapper à ses ennemis.

Certes, l’ancienne puissance coloniale n’intervenait plus comme dans les années 1960 et 1970 (et même 1980), c’est-à-dire directement et visiblement. Mais des renseignements étaient fournis, ou bien des avions survolaient les colonnes rebelles pour les impressionner comme ce fut le cas en janvier 2019 avec des appareils de Barkhane (dont on rappelle que le quartier général est basé à N’Djaména), voire pour les bombarder. Apparemment, lors de l’accrochage qui fut fatal à Idriss Déby le 19 avril 2021, la logistique française n’était pas loin et aurait repéré les colonnes du FACT.

Autocrate ou dictateur ?

C’est dire que les relations entre la France et le Tchad, déjà très complexes au lendemain de l’indépendance, sont restées placées sous le signe de la « coopération militaire ». De telle sorte que la société civile n’y trouve pas toujours son compte. Demeuré au pouvoir pendant plus de trente ans, Idriss Déby a pris ses aises avec les règles élémentaires de la démocratie. Comme plusieurs de ses pairs, il a joué avec la Constitution pour pouvoir effectuer plus de deux mandats consécutifs, et il s’est employé à museler l’opposition, y compris de manière brutale.

Fut-il un dictateur ou un autocrate ? Pour être intervenu dans ce pays devant des amphis ou dans des espaces publics à plusieurs reprises pendant l’année 2019, j’ai été surpris de la liberté de ton qui régnait dans mes auditoires, et à ma connaissance aucun des intervenants de l’époque n’a été sanctionné pour ses critiques, parfois vives, visant le régime en place. La presse n’est certainement pas totalement libre, mais certains titres sont loin de donner dans la griotique (un néologisme qui décrit l’art de la louange poussé à son paroxysme dans certains régimes et dans certaines presses de pays autocratique ou dictatoriaux africains) habituelle que l’on observe dans certains autres pays.

Bien que subjectif, le tableau qui précède est probablement celui qu’ont préféré retenir les gouvernements français qui traitent avec Idriss Déby depuis 1990. L’homme était censé assurer la stabilité dans la sous-région : il a longtemps maîtrisé la situation en Centrafrique, il a montré qu’il pouvait affronter Boko Haram dans le labyrinthe des îles du lac Tchad, et ses troupes ont toujours été les meilleures alliées des militaires français dans la zone sahélienne.

Il y avait néanmoins quelques fragilités dans l’édifice construit par le maréchal Déby. Sa réélection, quelques jours avant sa mort, n’a pas permis de publier les résultats détaillés de la consultation, mais il est probable qu’on aurait retrouvé les grandes lignes de la couverture cartographique réalisée par l’atelier de cartographie électorale de LAM.

La carte ci-dessous est particulièrement éloquente.

Christian Bouquet et Valérie Alfaurt LAM, Author provided

D’abord elle illustre parfaitement le clivage nord-sud, qui n’a guère bougé depuis l’indépendance. Une autre carte proposée par le site de LAM montre le poids (léger) des opposants à Idriss Déby, qui sont arrivés en tête dans les régions du sud-ouest du pays.

Ensuite, le président sortant avait obtenu des scores étonnants dans certaines régions du nord : plus de 100 % des électeurs inscrits. En général, cela prête à sourire, mais ce n’est pas forcément frauduleux en raison du « vote nomade », qui permet aux populations mobiles de participer aux consultations électorales même si elles ne sont pas inscrites sur les listes. On trouve des cas semblables au Niger avec le « vote par témoignage ». Pour autant, cette disposition de la loi donne naturellement au parti au pouvoir des facilités pour bourrer les urnes.

Enfin, la carte affiche un fort soutien à Idriss Déby dans les régions qui lui sont traditionnellement favorables, mais dans lesquelles, paradoxalement, les colonnes rebelles circulent avec beaucoup de facilité. Lors de leur offensive menée en avril 2021, les forces du FACT (Front pour l’Alternance et la Concorde au Tchad), venues de Libye par le Tibesti, sont descendues jusqu’à Nokou, au Kanem. Cette passivité des populations locales, même si elles sont peu nombreuses dans cette zone désertique, tend à montrer que le chef de l’État ne bénéficiait pas forcément de la confiance des électeurs des zones traversées par les colonnes ennemies. Là encore, il n’est pas exclu que les urnes dans ces régions-là aient été remplies artificiellement lors du scrutin de 2016, et peut-être de 2021.

Et maintenant ?

Le rapport entre le vaillant soldat et la démocratie était donc ambigu, pour ne pas dire plus. La « communauté internationale », c’est-à-dire le groupe des dirigeants qui gouvernent le monde, n’a pas vraiment fermé les yeux sur ces écarts mais a préféré regarder ailleurs : l’homme était le garant de la stabilité dans son propre pays, mais aussi dans la bande sahélienne. La plupart des réactions qui ont suivi son décès le confirment, notamment celle de l’Élysée qui a regretté la perte d’un « ami courageux ».

Il reste à savoir ce que sera « l’après-Deby ». La configuration se présente mal, dans la mesure où l’on s’achemine vers une succession de nature monarchique tout à fait inconstitutionnelle. L’un des fils du maréchal, Mahamat Idriss Deby Itno (déjà général à 37 ans, après un passage au lycée militaire d’Aix-en-Provence) s’est retrouvé quelques heures après la mort de son père à la tête d’un Conseil militaire de transition, ce qui n’augure rien de bon en termes de gouvernance et de respect des droits humains. Là encore, la communauté internationale s’appuiera sans doute sur la « jurisprudence » Joseph Kabila (RDC, 2001), Faure Gnassingbé (Togo, 2005), ou Ali Bongo (Gabon, 2009), pour avaliser cette forme de continuité au mépris de la volonté populaire dont on ne saura pas ce qu’elle aurait décidé si elle avait été consultée.

D’autres interrogations planent sur cette transition : l’armée tchadienne, du moins les officiers qui suivaient aveuglément le père en raison de l’aura qu’il avait acquise lors de ses faits d’armes, resteront-ils unis autour du fils, ou bien certains seront-ils tentés de jouer une carte personnelle ? Dans un pays où les guerriers sont excellents mais très nombreux, il faudra être attentif à ce scénario.

Enfin, quelle que soit l’admiration portée par la France au passé militaire glorieux d’Idriss Déby, il lui faudra prendre en compte un principe de réalité concernant la situation économique du Tchad. En effet, le pétrole demeure la première ressource d’exportation avec une production de 140 000 barils/jour et représente 20 % du PIB. Longtemps fort bas, les cours du pétrole ont lourdement affecté le budget de l’État, et le FMI a dû promettre en janvier 2021 une enveloppe de 560 millions de dollars pour maintenir le pays à flot.

Au cours des prochaines semaines, on saura si le bras financier de la communauté internationale continue de regarder ailleurs…

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