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Iran : une accélération de l’histoire ?

Manifestation anti-iranienne à Bassorah, Irak, le 7 septembre 2018. Haidar Mohammed Ali/AFP

Le 21 février, les Iraniens se rendront aux urnes pour les élections législatives. Elles se dérouleront dans un contexte délicat. En effet, au cours des six derniers mois, les crises auxquelles est confrontée la République islamique se sont considérablement aggravées, enchevêtrées et accélérées.

Des Iraniens passent devant des affiches électorales lors du dernier jour de la campagne électorale à Téhéran, le 19 février 2020. Atta Kenare/AFP

Contestation en Irak et au Liban

Curieusement, cette nouvelle phase n’a pas débuté à l’intérieur même de l’Iran mais dans les deux pays du Moyen-Orient où Téhéran a le plus d’influence : l’Irak et le Liban.

En Irak, une contestation violente a éclaté en octobre 2019. Les manifestants protestaient contre le chômage et la corruption des élites politiques mais aussi, et c’est plus inquiétant pour Téhéran, contre ses ingérences dans les affaires de leur pays. Alors que la répression s’est abattue, les protestataires, pour la plupart chiites, ont accusé les milices pro-iraniennes de tirer sur la population. L’image de l’Iran est aujourd’hui écornée, surtout auprès de la jeunesse contestataire du pays, dans un Irak par ailleurs politiquement fragilisé.

Au Liban, des manifestations contre le gouvernement ont également débuté en octobre 2019, prenant de l’ampleur pour se transformer en contestation générale. Face à ce mécontentement populaire sans précédent, les deux mouvements chiites libanais les plus importants, Amal et le Hezbollah, proches de l’Iran, ont tenté de contenir la protestation antisystème. Mais rapidement, le soulèvement a gagné les fiefs chiites du sud du pays. Pour la première fois, des critiques venant du camp chiite ont été formulées publiquement contre ces deux partis, les plaçant sur la défensive face à leur propre opinion publique. Cet affaiblissement inattendu de ses relais dans ce pays clé pour sa stratégie au Levant n’est pas une bonne nouvelle pour Téhéran.

Un manifestant anti-gouvernemental pose avec des grenades lacrymogènes dans le centre de Beyrouth lors des manifestations du 11 février 2020 visant à empêcher un vote de confiance au nouveau gouvernement. Joseph Eid/AFP

Vers une militarisation de la crise irano-américaine ?

Au plan international, la confrontation irano-américaine qui, depuis le retrait unilatéral des États-Unis de l’accord sur le nucléaire en mai 2018, était essentiellement politique et économique, a pris en 2019 une dimension militaire plus inquiétante.

Au printemps, des incidents se sont produits dans le golfe Persique et le détroit d’Ormuz. En juin, un drone américain était abattu dans l’espace aérien iranien et en septembre une attaque sans précédent a frappé les installations pétrolières de l’est de l’Arabie saoudite. Les rebelles Houthis du Yémen, réputés proches de l’Iran, l’ont revendiquée. Téhéran a nié toute implication, sans convaincre Washington et Riyad, tandis que la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni déclaraient conjointement qu’il en portait la responsabilité.

Face à ces événements, qui ont sévèrement affecté sa crédibilité, Washington n’a pas riposté directement. La situation a évolué le 27 décembre, après une opération de milices pro-iraniennes contre une base militaire américaine en Irak faisant un mort côté américain. Jusqu’à ce moment, Téhéran et Washington avaient soigneusement évité la responsabilité de causer la « première victime ». En riposte, les Américains ont bombardé le surlendemain une base d’une milice irakienne pro-iranienne, faisant 19 morts.

Le 31 décembre, les milices populaires irakiennes Hachd al-Chaabi, liées à Téhéran, ont organisé une attaque contre l’ambassade américaine à Bagdad. Le 1er janvier, elles se sont retirées. Deux jours plus tard, à la surprise générale, un raid américain près de l’aéroport de Bagdad tuait le général Ghassem Soleimani, commandant en chef de la force Qods en charge des opérations extérieures des Gardiens de la révolution, et homme clé du régime iranien en Irak, ainsi que le n°2 des milices populaires irakiennes proche de Téhéran.

La réponse iranienne sera rapide. Le 7 janvier, après avoir prévenu les autorités irakiennes, l’Iran tire une vingtaine de missiles contre deux bases américaines en Irak. Tout en annonçant de nouvelles sanctions contre l’Iran, Donald Trump a minimisé les dégâts occasionnés par cette opération et déclaré apprécier l’intervention militaire mesurée de Téhéran. Si le climat bilatéral est plutôt à la prudence et à la désescalade, l’Irak reste aujourd’hui – comme depuis 2003 –, un champ de bataille entre les deux pays. Jusqu’ici, Washington et Téhéran semblent vouloir éviter une guerre qui se déroulerait sans doute en territoire iranien, mais le risque d’erreur de calcul ou de dérapage, aux conséquences incalculables, ne peut être écarté.

Rassemblement devant l’ancienne ambassade américaine dans la capitale Téhéran, le 4 novembre 2019, pour marquer le 40ᵉ anniversaire de la crise des otages en Iran. Atta Kenare/AFP

L’incertitude nucléaire

Autre dossier international qui a rebondi : le nucléaire. Téhéran a revu sa stratégie depuis le mois de mai 2019. Ce changement est motivé par la fin des dérogations accordées par les États-Unis aux huit pays qui étaient encore autorisés à acheter du pétrole iranien. L’Iran ne bénéficiant plus des retombées économiques de l’accord, il a décidé de cesser graduellement d’appliquer une partie de ses engagements. Une stratégie de « dérapage contrôlé » en quelque sorte, visant à mettre la pression sur les signataires – notamment européens – pour qu’ils se désolidarisent de Washington et aident la République islamique à faire face au renforcement des sanctions.

Début janvier 2020, Téhéran annonce sa décision de ne plus limiter le nombre de ses centrifugeuses. Dans ces conditions, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni se déclarent contraints de saisir la Commission conjointe prévue par le mécanisme de règlement des différends (paragraphe 36 de l’accord de juillet 2015) qui prévoit un long parcours jusqu’à une éventuelle saisine du Conseil de sécurité et un possible retour aux sanctions d’avant 2015. Une perspective qui n’est réjouissante pour personne. On constate d’ores et déjà une prise de distance de l’Iran à l’égard de ses partenaires européens. Même s’il cherche à montrer qu’il n’est pas isolé sur la scène internationale – Pékin, Moscou et Téhéran ont organisé des manœuvres navales conjointes de faible ampleur dans le détroit d’Ormuz –, la plus grande incertitude entoure désormais les évolutions autour de ce dossier.

Le régime face à la contestation intérieure

Entre-temps, l’Iran a connu l’une des plus importantes contestations populaires de son histoire.

Le 15 novembre, un haut conseil de coordination économique – organe créé de toutes pièces pour éviter tout débat au Parlement et au Conseil des ministres – annonçait une augmentation importante du prix de l’essence. Quelques heures plus tard, des manifestations éclataient un peu partout dans le pays. Les slogans des protestataires ont ciblé le régime dans son ensemble : conservateurs, modérés, président et Guide suprême. Rapidement, elles ont tourné à l’émeute. De nombreux bâtiments publics ont été incendiés et des axes routiers bloqués. Le 16 novembre, le gouvernement a procédé à une coupure sans précédent d’Internet. Ce couvre-feu numérique et médiatique d’une semaine a permis au régime de réprimer à huis clos. L’agence Reuters a avancé le chiffre de 1 500 morts. Des milliers de personnes auraient été arrêtées. Rien de comparable aux manifestations qui avaient déjà secoué l’Iran les années précédentes.

Pour Human Rights Watch, il s’agit de la répression la plus sanglante depuis la révolution de 1979. Si la mort de Ghassem Soleimani a soulevé l’indignation en Iran, faisant passer ces événements au second plan et semblant même unifier la population derrière le régime, ce « consensus » a été de très courte durée. Les graves incidents survenus lors des funérailles de Soleimani (plus de 50 morts), puis la dissimulation et les atermoiements du régime autour du crash du vol 752 d’Ukrainian International Airlines (176 morts), ainsi que les déclarations du Guide mettant l’accent sur le « martyre » de Soleimani au détriment des victimes de la catastrophe ont indigné l’opinion iranienne.

Alors que la contestation est restée bien présente, le climat préélectoral a été marqué par l’éviction de la grande majorité des candidats réformistes, ce qui ne laisse guère de choix à une population déjà désabusée. L’abstention pourrait être très importante, ce qui bénéficiera aux conservateurs. Rien n’augure d’un apaisement du climat politique, tant en interne qu’à l’international.

Un Iranien tient la photo d’une victime du crash du Boeing 737-800 lors d’une manifestation devant l’université Amir Kabir de Téhéran le 11 janvier 2020. AFP

Une économie en crise

Toujours sur le plan domestique, les problèmes économiques ont été amplifiés par la politique de « pression maximale » imposée par Donald Trump. En mai, nous l’avons dit, Washington a mis fin aux exemptions de sanctions pour les principaux importateurs de pétrole de l’Iran et renforcé les sanctions visant le secteur bancaire de ce pays. Les exportations de brut ont chuté de plus de 80 %.

Si Téhéran a réussi à maintenir des échanges commerciaux avec l’Europe et la Chine, ceux-ci se sont cependant réduits et stabilisés à un bas niveau. L’économie devrait continuer à se contracter – elle a connu une récession de 9,5 % en 2019 selon le FMI, ce qui représente sa plus forte contraction depuis l’apogée de la guerre Iran-Irak en 1984. La chute des ventes de pétrole a également entraîné une baisse des recettes en devises de l’Iran (- 20 % par rapport à 2013). Des devises auxquelles Téhéran aurait en outre des difficultés à accéder, en raison des restrictions imposées à son secteur financier.

En conséquence, il aurait du mal à soutenir sa monnaie et à prévenir l’inflation (31 % cette année selon le FMI). Sa monnaie a perdu 50 % de sa valeur par rapport au dollar sur le marché non officiel depuis mai 2018, ce qui a renchéri les biens et produits importés, y compris ceux de première nécessité (médicaments, langes pour bébé etc.). 1,6 million d’Iraniens seraient tombés dans la pauvreté, annulant plusieurs années d’efforts sous l’administration Rohani. Enfin, le taux de chômage est passé à 16,8 % en 2019 selon le FMI. Au final, même si quelques perspectives d’amélioration peuvent se dessiner, l’économie iranienne reste sous pression, confrontée à ses défis structurels et assiégée par les sanctions économiques américaines. Un immense défi pour le pouvoir.

Un bureau de change dans le Grand Bazar historique de Téhéran, le 12 février 2020. Atta Kenare/AFP

Un régime sclérosé…

Face à ces développements, que peut faire Téhéran ? Quand un régime se trouve confronté à de graves problèmes internes et à une économie exsangue, que sa politique régionale est contestée, à l’intérieur comme à l’extérieur, et que plane sur lui le risque d’être entraîné dans un conflit majeur, il se doit de réagir. Sa marge de manœuvre est loin d’être inexistante. À l’intérieur, il peut lâcher du lest, promettre de mieux tenir compte des droits de l’homme et ouvrir davantage d’espace à la société civile. Au plan économique, il peut encourager l’initiative privée pour dynamiser son économie, s’attaquer à la corruption et aux lenteurs administratives, promouvoir les investissements internes et étrangers, lutter contre le chômage et la fuite des cerveaux. Par rapport au système régional et global, il peut adopter une stratégie de repli et de réassurance, développer un climat de confiance, réduire la peur et l’hostilité, en montrant son rejet de tout expansionnisme et sa volonté de négocier pour aplanir les divergences avec ses voisins et les États rivaux au niveau international.

Or, que font les responsables de République islamique après cette période tumultueuse que vient de vivre le pays ? Rohani lance un appel à l’unité nationale sans condamner les Gardiens de la révolution responsables du crash du Boeing ukrainien et sans dire un mot des victimes de la répression de novembre 2019. Quant à Khamenei, son discours n’a rien à voir avec une quelconque réconciliation nationale, son objectif étant la consolidation de sa base. Aucune démission, aucun responsable civil ou militaire démis de ses fonctions, aucune poursuite judiciaire lancée… aucun changement donc. Alors que l’histoire s’accélère, le régime iranien reste identique à lui-même : incapable de se réformer en profondeur ou même de connaître un Thermidor, sclérosé, dans l’impasse, et pesant sur une société de plus en plus désespérée. Et ce ne sont pas les législatives du 21 février, à l’issue connue d’avance, qui y changeront quoi que ce soit…

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