La Chine et l’Asie du Nord-Est : un avenir incertain

Le président sud-coréen Moon Jae-in, le premier ministre chinois Li Keqiang et le premier ministre japonais Shinzo Abe lors du sommet réunissant les trois pays à Chengdu, Chine, le 24 décembre 2019. STR/Japan Pool via Jiji Press /AFP

Fin décembre dernier, à la veille du déclenchement de la pandémie de Covid-19, le président Xi Jinping a organisé un sommet avec le Japon et la Corée du Sud au moment où les deux voisins de Pékin tentaient un timide rapprochement sur fond d’incertitude autour du dossier nucléaire nord-coréen. Ce sommet tripartite, qui s’est déroulé à Chengdu (capitale chinoise du Sichuan), a été l’occasion du premier tête-à-tête en 15 mois entre le premier ministre japonais Shinzo Abe et le président sud-coréen Moon Jae-in, après une forte escalade des tensions entre les deux pays asiatiques.

Si la Chine se pose en médiatrice, c’est qu’elle a su nouer des relations multiséculaires avec les pays de l’Asie du Nord-Est. Pékin a même su établir des relations diplomatiques à la fois avec Pyongyang, son turbulent allié historique, et Séoul, troisième puissance économique asiatique, et pourtant proche de Washington. Que ces initiatives aient contrarié Tokyo ne fait aucun doute. Ancienne puissance coloniale, le Japon a toujours considéré la région comme un pré carré et continue de disputer à la Chine le leadership dans l’ensemble de l’Asie. La Chine, le Japon et la Corée du Sud sont liés par une forte interdépendance économique, mais la coopération régionale entre ces trois puissances est lacunaire, notamment du fait de la pierre d’achoppement que constitue la question nord-coréenne.

Un passé qui ne passe pas

Révolution industrielle et conquêtes coloniales se sont terminées pour l’archipel nippon dans la tragédie des frappes nucléaires américaines de 1945. Depuis, son destin historique a été diamétralement opposé à celui de la Chine. Le Japon a su transcender sa défaite par des victoires économiques qu’il a obtenues en assumant les choix de sa propre modernité, mais s’est tout de même retrouvé au ban des nations pour les crimes de guerre commis durant le conflit, notamment à Nankin dès 1937.

C’est un passé qui ne passe pas. Même si dirigeants chinois et japonais ont fait profil bas à ce sujet longtemps après la Seconde Guerre mondiale, des attitudes pour le moins clivantes ont empêché toute forme de réconciliation véritable. Côté japonais, révisionnisme historique des manuels scolaires et visites répétées des plus hauts dignitaires au cimetière militaire de Yasukuni n’ont fait qu’aggraver une relation que le court XXe siècle aura considérablement abîmée tout en redistribuant les cartes pour l’ensemble des acteurs de la région.

Séoul le 27 décembre 2013 : des militants conservateurs sud-coréens protestent contre la visite du premier ministre japonais, Shinzo Abe, au très controversé sanctuaire de guerre de Yasukuni. Woohae Cho/AFP

La péninsule coréenne en aura durablement fait les frais, des suites du déterminisme géopolitique dont elle fait l’objet. Elle est, en effet, à l’Asie orientale ce que la Pologne est à l’Europe : un champ de force opposant les grandes puissances. L’arrivée au pouvoir la même année, en 2012, de Xi Jinping en Chine et de Shinzo Abe au Japon allait accentuer les tensions et le ressentiment national réciproque. Depuis, les relations bilatérales Pékin-Tokyo se sont détériorées de manière quasi continue.

Rétrospectivement, on constate qu’avec la guerre froide, la péninsule coréenne se situe déjà aux avant-postes d’une lutte qui, spécialement durant la guerre (1950-1953) met aux prises communistes et Américains. Premiers bombardements au napalm, côté américain ; affrontements au corps à corps ou charges à la baïonnette, côté chinois : c’est une saignée. La Chine compte 380 000 blessés dans ses rangs. 21 000 de ses hommes sont capturés. 114 000 autres meurent au combat. Parmi eux, Mao Anying (1922-1950), fils de Mao Zedong. Pour la première fois depuis sa récente fondation, la Chine rouge intervient sur un théâtre d’opération extérieure. Non sans succès militaires d’ailleurs. Depuis, Pyongyang et Pékin ont scellé leur destin dans une épreuve qui aura durablement marqué les deux peuples. Ce rapprochement a donné lieu en 1961 à la signature d’un traité d’amitié, d’assistance et de coopération mutuelle. L’article 2 du texte précise que si l’un des deux pays est attaqué par une nation ou une coalition, l’autre doit prendre toutes les mesures nécessaires pour s’y opposer. Ils doivent ainsi se porter immédiatement assistance. Ce traité se renouvelle automatiquement tous les vingt ans. Le dernier renouvellement date de 2001.

Aux traumatismes anciens s’ajoutent des contentieux insulaires : les îles Senkaku – appelées en chinois Diaoyutai – entre le Japon et la Chine ; les rochers Liancourt – appelés respectivement « Takeshima » et « Dokdo » – entre le Japon et les deux Corées.

Ces litiges ont été ravivés par les rivalités sino-américaines sur fond de nationalisme exacerbé. Pékin procède à une extension de son ADIZ (Air Defence Idenfication Zone) et intensifie les incursions militaires aériennes et navales dans le territoire maritime japonais, attisant les tensions. À titre d’exemple, la chasse aérienne japonaise a dernièrement effectué son plus grand nombre de décollages d’urgence depuis la fin de la guerre froide : en moyenne plus de 950 décollages par an, pour les dernières années 2018 et 2019.

Montée des tensions

Les incidents entre le Japon et la Chine se sont ainsi répétés au fil de ces dernières années. À la suite des émeutes antijaponaises qui eurent lieu dans des villes chinoises au cours de l’automne 2012, des touristes japonais annulèrent leur voyage en Chine par peur des violences dont ils craignaient être l’objet. La consommation de produits japonais, d’automobiles en particulier, connut alors une forte chute en Chine.

Plusieurs manifestants antijaponais se préparent à brûler un drapeau national japonais alors qu’un de leurs camarades porte une photo de Mao Zedong lors d’une manifestation sur la question des îles Diaoyu, connues sous le nom d’îles Senkaku au Japon, dans la ville de Shenzhen, au sud de la Chine, le 18 septembre 2012. Peter Parks/AFP

Depuis, les relations commerciales du Japon se sont davantage diversifiées vers les pays de l’Asean. Autre fait marquant : nombre d’industriels japonais ont explicitement souhaité se retirer du marché chinois du fait de la pandémie du Covid-19. Cette conjoncture défavorable s’accompagne d’un climat de suspicion à l’encontre tantôt de la Chine tantôt de la Russie dans leur soutien respectif à la Corée du Nord dont la menace d’une frappe nucléaire est, depuis 2006, quotidiennement palpable aussi bien à Tokyo qu’à Séoul.

C’est cette crainte qui a poussé le premier ministre Shinzo Abe à modifier l’article 9 de la Constitution de son pays. Le Japon peut désormais intervenir en dehors de son propre périmètre de sécurité et ce, aux côtés des forces américaines. Tokyo a également mis en œuvre un programme ambitieux dans le domaine aéronaval (achat en grand nombre de F-35 et transformation des porte-hélicoptères en porte-avions – l’Izumo et le Kaga) pour concurrencer la Chine, revoyant ainsi la nature de ses forces d’autodéfense.

En Corée du Sud, l’ère chaotique de Park Geunhye, première femme dirigeante d’un pays d’Asie du Nord-Est et accessoirement fille de dictateur, a cédé la place à une plus grande stabilité – quoique le choix stratégique d’établir en mars 2017 des batteries antimissiles américaines THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) sur le territoire sud-coréen continue de provoquer des remous au sein de l’opinion et les plus vives protestations de Pékin. Ce système très sophistiqué (global, intégré et multicouche) permet de compléter les autres systèmes de défense antimissile existants (Aegis sur mer et PAC-3 Patriot sur terre – depuis les positions américaines). En outre, le système THAAD dispose d’équipements d’interception couvrant une zone bien plus large que le territoire nord-coréen. Le déploiement de ce système a entraîné le boycott d’une partie de l’économie sud-coréenne par la Chine et une détérioration aiguë de plusieurs pans des relations bilatérales (échanges commerciaux, visas étudiants, chute spectaculaire du tourisme chinois en Corée, etc.).

Les choix pro-américains de Séoul et de Tokyo ne doivent pas faire perdre de vue que les relations complexes qu’entretiennent les différentes capitales confèrent à cette région l’un des climats les plus crisogènes de la planète.

Insécurité : du facteur nord-coréen au facteur chinois

La région est très fortement marquée par l’incertitude stratégique liée à la question nord-coréenne d’une part et à la posture offensive de la Chine d’autre part. Si l’interdépendance permet dans une certaine mesure de contenir l’escalade, l’espace nord-est asiatique enregistre des dépenses militaires parmi les plus importantes au monde, Chine en tête avec plus 250 milliards de dollars en 2019 (selon le dernier rapport du SIPRI en mai 2020).

La récurrence des essais et des tirs de missiles par Pyongyang depuis 2017 a montré les limites de la diplomatie chinoise dans la question sécuritaire nord-coréenne et, plus largement, dans sa politique concernant la péninsule. Les oscillations de la « politique d’équidistance » de la Chine envers Séoul et Pyongyang n’ont jamais été aussi fortes. Si Pékin joue un rôle important dans le dossier nord-coréen, en plus d’être le premier partenaire économique du pays, le régime de Pyongyang, pour des raisons de politique intérieure, n’a jamais abandonné son programme nucléaire et balistique. C’est pourquoi les États-Unis ont renforcé leur réseau d’alliances et leurs garanties de sécurité offertes au Japon et à la Corée du Sud.

Des passants regardent un journal télévisé montrant des images d’un essai de missile nord-coréen, dans une gare de Séoul, le 14 avril 2020. Jung Yeon-je/AFP

Par ailleurs, la diplomatie de Tokyo d’une part et le succès du modèle de gouvernance de la crise sanitaire par Séoul d’autre part recomposent peu à peu les relations de l’Asie du Nord-Est avec le reste de l’Asie et du monde. D’un côté, le Japon continue de tisser des liens solides avec l’Inde, l’Asie du Sud-Est et l’Australie dans le cadre « Indopacifique » mais aussi à l’ONU (dont il est le troisième contributeur) ou encore dans le commerce avec l’Europe, dans le cadre du JEFTA (Japan-EU free trade agreement). De l’autre, la Corée du Sud, par la voix du président Moon, expliquait fin mars dernier les trois préceptes de la méthode sud-coréenne dans la lutte contre le coronavirus : « Ouverture, transparence et démocratie ». Ainsi, Séoul a pu exporter (sans tonitruance) du matériel médical aux États-Unis, en Asie du Sud-Est ou encore au Moyen-Orient.

En outre, plusieurs capitales d’Asie, notamment Tokyo et Séoul, ont amorcé un processus de relocalisation et réduit leur dépendance à l’égard de la Chine. Le gouvernement japonais prévoit une enveloppe de 2 milliards d’euros pour aider ses industriels. La Corée du Sud a fait de l’innovation un atout politique et diplomatique, stimulant son tissu entrepreneurial à l’international.

Alors que la Chine a réussi à se hisser au rang de puissance industrielle et commerciale en s’inspirant en partie du modèle de développement industriel des pays d’Asie de l’Est (Japon, Taïwan, Corée du Sud, Singapour ou Hongkong), la crise du Covid-19 et sa gestion par le régime de Pékin polarise plus rapidement encore la distanciation stratégique de ses principaux partenaires économiques dans sa périphérie immédiate du Nord-Est.

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