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La course au bon lycée : un vrai jeu de dupes ?

Le lycée Charlemagne se trouve 14, rue Charlemagne, en plein centre du quartier du Marais, dans le IVᵉ arrondissement de Paris. patrick janicek / Flickr, CC BY

Le choix d’un lycée est, pour les collégiens et leurs parents, une réelle préoccupation. Sur quoi fonder ce choix ? Nombreux sont les débats sur la légitimité de la prise en compte du lycée d’origine dans les dossiers d’admission dans l’enseignement supérieur que déposent les élèves de terminale sur Parcoursup, et ces débats rappellent l’importance des effets de réputation dans les vœux d’affectation vers tel ou tel établissement

De fait, comme l’exprimait une responsable syndicale dans les pages du Monde, il existe une « logique de hiérarchisation entre les lycées ». Mais peut-on se fier aux réputations ? Le « bon » établissement est-il de l’ordre de la réalité objective, ou de la chimère ?

Alors que le ministère de l’Éducation nationale a publié ce 18 mars 2020 les derniers indicateurs de résultats des lycées au bac - indicateurs qui servent de base chaque année aux palmarès d’établissements publiés dans les médias - il convient de reposer ces questions.

Choix méthodologique

La publication des données annuelles relatives aux « performances » des lycées donne en apparence un fondement objectif aux croyances concernant la valeur des établissements. Il n’est certes pas a priori déraisonnable de tenir les résultats du baccalauréat pour des indicateurs de la qualité d’un lycée. Mais cela soulève deux questions.

La première est de savoir comment faire une lecture intelligente de ces résultats. La seconde, qui nous paraît encore plus importante, est de savoir s’il n’y a pas, au cœur de ce choix méthodologique, une erreur fondamentale. Car on attribue par principe au lycée, et non aux élèves, des résultats qui sont obtenus, non par le lycée en tant que tel, mais par les élèves !

On fait comme si le lycée était le déterminant des résultats des élèves (le bon lycée produisant par hypothèse de bons résultats), alors que, pour l’essentiel, ce sont les élèves qui font la valeur d’un établissement, et non l’inverse !

Palmarès des lycées, comment ça marche ? (France 3 Hauts-de-France)

Déterminants sociaux

Il nous paraît nécessaire de dénoncer l’aveuglement devant le fait que les résultats de lycéens réunis dans un établissement sont dus d’abord à leur valeur scolaire propre, et non à ce qui serait une « qualité » propre au lycée. Trois réalités en témoignent.

La première est, paradoxalement, le poids des déterminants socio-économiques dans la réussite individuelle. Ne souligne-t-on pas à l’envi que l’école est impuissante à corriger les inégalités d’origine sociale ? Mais alors, cela signifie que l’appartenance sociale est le premier déterminant de la valeur scolaire d’un élève. Dans ces conditions, plus un établissement accueille des élèves socialement favorisés, et plus il augmente ses chances d’« avoir » de bons résultats, et d’être considéré comme un bon établissement.


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La deuxième réalité est l’existence d’établissements très contrastés, désignés comme ghettos d’un côté, huppés ou favorisés de l’autre. Les établissements ghettos ne le sont pas devenus du fait d’un déficit de qualité, qui leur serait imputable. Ils ne se sont pas autoproduits comme établissements repoussoirs. Ils ne le sont devenus que du fait de leur implantation en quartier défavorisé, et de la nature du public dont l’accueil leur est imposé : on pourrait ici parler d’une « causalité macabre » !

Symétriquement, les « bons » lycées ne sont pas devenus tels du fait d’on ne sait quelle excellence intrinsèque, mais de leur positionnement urbain, et du public qu’ils ont la chance (ou l’opportunité) de pouvoir accueillir.

La troisième réalité est précisément celle des stratégies familiales de recherche de « bons établissements », qui se caractérisent en fait le plus souvent, qu’on le reconnaisse ou non, par la décision de fuir les établissements « mal fréquentés » (ceux où domine un public d’élèves en difficulté), et la recherche d’un lieu où l’on restera entre soi. Ainsi la recherche effrénée du meilleur établissement, qui commence dès le collège, avec des stratégies d’évitement de la carte scolaire, en masquant la réalité de ses motivations, contribue-t-elle à donner consistance à la chimère du bon lycée.


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Valeur ajoutée

Si les résultats d’un établissement sont essentiellement déterminés par la valeur scolaire des élèves qui le fréquentent, cela ne lui enlève pas toute possibilité d’action. On a pu mettre en évidence, et c’est l’un des intérêts majeurs du travail réalisé par les services du ministère de l’éducation nationale, que l’on pouvait imputer à certains établissements une « valeur ajoutée ».

Celle-ci est mesurée par l’écart entre les résultats réellement constatés, et les résultats attendus en raison de trois paramètres : l’âge, l’origine socioprofessionnelle, et la valeur scolaire de départ des élèves. On peut observer que le choix de ces paramètres souligne qu’ils sont des déterminants essentiels de la réussite des élèves, et donc des établissements, si l’on apprécie leur valeur au moyen de ces résultats ! Mais les lycées ne sont pas impuissants, et peuvent corriger en partie les effets massifs des déterminants sociaux, en ajoutant de la valeur.

L’analyse des caractéristiques des établissements en difficulté d’un côté, les études de cas de lycées à forte valeur ajoutée de l’autre, permettent d’identifier des facteurs d’échec, ou de réussite. Ainsi un rapport des Inspections générales, consacré aux « facteurs de valeur ajoutée des lycées », a pu montrer que (p. 45) :

Les facteurs qui jouent fortement en faveur de la réussite dans les lycées à valeur ajoutée positive sont également ceux que l’on retrouve dans une efficacité inversée dans les lycées à valeur ajoutée négative. C’est notamment le cas de « l’effet direction », de la cohésion des équipes, de la forte articulation entre la vie scolaire et l’enseignement, de l’organisation pédagogique et de son adaptation à la situation de l’établissement, de l’intensité de la réflexion pédagogique.

Ce sont autant de pistes qui se dessinent pour permettre aux établissements d’avoir une réelle influence sur leurs résultats, et de devenir meilleurs, c’est-à-dire capables d’ajouter de la valeur aux élèves qu’ils reçoivent.

Un lycée qui ne joue pas le jeu des indicateurs de réussite au bac (AFP, 2017)

Questions d'affectation des enseignants

Pourrait-on, cependant, inverser la « causalité macabre », qui condamne les uns à une double peine (subir le poids accablant des déterminant sociaux, et en être tenus pour responsables), et attribue aux autres une double récompense (bénéficier d’un recrutement très favorable, et se voir attribuer le bénéfice des bons résultats qui en découlent), d’une façon imméritée dans un cas comme dans l’autre ?

Il est clair qu’il conviendrait d’abord, et avant tout, d’augmenter la mixité sociale, soit par des mesures de carte scolaire, soit par une politique de remodelage territorial, soit, le plus vraisemblablement, en actionnant les deux leviers. C’est sans doute la condition sine qua non, par exemple, pour progresser vers des climats scolaires favorables, et des entourages de pairs porteurs !


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Il conviendrait également de prendre (enfin) au sérieux l’idée que la valeur d’un établissement est (pour partie) fonction de celle des enseignants qui y travaillent. Ce qui ne signifie pas, bien au contraire, que les enseignants des établissements ghettos ne sont pas bons. Ils sont souvent admirables. Mais que, si l’on veut être logique, il faut systématiquement mettre les meilleurs enseignants possibles dans les établissements les plus difficiles.

Comme on ne pourra pas contraindre des enseignants titulaires, expérimentés, et de haut niveau, à venir enseigner en secteur d’éducation prioritaire, la seule solution serait de les y inciter, en augmentant significativement l’attractivité du travail d’enseignement dans ces zones (qui sont proprement zones « de mission »), par une reconnaissance sociale de l’importance primordiale de ce travail de « missionnaire ».

C’est pourquoi on pourrait faire de l’enseignement en établissement difficile une voie d’excellence pour le développement professionnel des enseignants, en créant une catégorie de « professeurs en établissement difficile », qui soit équivalente (mêmes avantages, mêmes traitements) à celle des « professeurs de classes préparatoires ». Travail de même importance sociale, même reconnaissance, même salaire !

Faute de s’engager dans la voie qu’ouvriraient de telles mesures, la course au bon lycée ne pourra que rester ce qu’elle est : un jeu de dupes.

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