La Grande coalition : un horizon indépassable en Allemagne ?

Angela Merkel et Martin Schulz à Berlin, le 12 janvier 2018. John Macdougall / AFP

Au terme de leurs discussions exploratoires, Chrétiens-démocrates et Sociaux-démocrates sont parvenus, vendredi 12 janvier, à un accord matérialisé dans un document de 28 pages qui est d’abord une déclaration d’intention (« Nous voulons… »), mais qui borne également certains grands thèmes par des propositions plus concrètes.

Il s’agit d’un document perfectible qui se contente, dans un premier temps, de fixer les grandes lignes pour les négociations à venir sur un véritable accord de gouvernement. Un premier pas est donc accompli sur la voie de la formation d’une nouvelle Grande coalition, mais des obstacles importants doivent encore être surmontés en raison des résistances qui continuent de s’exprimer au sein du SPD, principalement au sein de son aile gauche et chez les Jeunes socialistes.

Géographiquement, l’opposition est particulièrement forte au sein de la plus grande fédération sociale-démocrate, celle de Rhénanie du Nord Westphalie, où le SPD jusqu’alors au pouvoir avec les Verts a perdu les élections régionales de mai 2017 au profit d’une coalition chrétienne-démocrate-libérale. Mais, à l’initiative des Jeunes socialistes, une fédération moins représentative, telle que celle de Saxe-Anhalt, a voté contre la réédition d’une grande Grande coalition, lors de son congrès régional du 13 janvier. À une voix seulement de majorité, certes, mais cette décision peut servir de fanal à la résistance des militants du SPD hostiles à la Grande coalition.

Remontrances présidentielles

Frank Walter Steinmeier, le président fédéral. Armin Kübelbeck/Wikimedia, CC BY-SA

On pouvait s’attendre à ce que ces discussions exploratoires entre les deux parties aboutissent depuis que le Président fédéral, Frank-Walter Steinmeier, avait rappelé à l’ordre son parti d’origine, le SPD. À deux reprises, ce dernier avait rejeté toute idée de Grande coalition avec les Chrétiens-démocrates : la première fois, le soir même des élections et, la seconde fois, après la rupture des négociations en vue de constituer un gouvernement aux couleurs de la Jamaïque, qui aurait associé les Libéraux et les Verts aux Chrétiens-démocrates – une expérience qui aurait eu l’avantage de la nouveauté politique.

À l’occasion de la réception du Nouvel An, organisée le 9 janvier, en présence de la chancelière, de ministres de son gouvernement et de représentants des partis, en hommage à « l’engagement citoyen », F.-W. Steinmeier avait encore déclaré :

« Le sujet numéro un ici à Berlin et dans toute l’Allemagne est la formation du gouvernement. Tout le monde a le regard fixé sur les partis et leurs représentants. Tout le monde se demande, à juste titre, ce qui va advenir et ce qui doit advenir. »

Le thème de l’engagement citoyen était certes une aubaine pour rappeler aux partis les responsabilités qu’ils contractent en se soumettant au suffrage populaire et leur obligation de trouver entre eux le moyen de constituer un gouvernement stable.

La relative longueur des discussions exploratoires, mais surtout la dramatisation qu’a provoquée un dernier marathon de plus de 24 heures jusque tard dans la nuit du 11 au 12 janvier, ont surtout servi à montrer aux électeurs et sympathisants du SPD que celui-ci savait résister à la pression des Chrétiens-démocrates et qu’il négociait, pied à pied, avec eux pour leur arracher de substantielles avancées.

Il est d’ailleurs significatif, à cet égard, que les deux délégations chrétiennes-démocrates, CDU et CSU, ont, dès la fin des discussions, validé à l’unanimité les décisions prises, tandis que la délégation sociale-démocrate attendait plusieurs heures pour le faire et que le comité directeur du parti attendait même quelques heures de plus pour aboutir à la même décision. Cette fois, à vrai dire, non pas à l’unanimité mais à une forte majorité, 6 voix seulement sur 40 s’opposant au document proposé.

Après les remontrances présidentielles, la direction du SPD qui s’était elle-même placée en porte à faux en renouvelant sans nécessité son opposition à toute idée de Grande coalition cherchait les meilleurs moyens de justifier sa volte-face et de l’expliquer à une base rétive. Il ne pouvait donc être question de donner le sentiment que le SPD n’avait qu’une hâte, celle de rejoindre la couche confortable d’une nouvelle Grande coalition.

Pourquoi le SPD a d’abord choisi de dire non…

La direction du SPD avait justifié son choix d’être dans l’opposition pour quatre raisons essentielles :

  • une nouvelle Grande coalition serait une coalition des perdants, la CDU-CSU et le SPD réunis ayant perdu 13,6 points de pourcentage aux élections fédérales ;

  • une Grande coalition ne pouvait être qu’exceptionnelle, au risque sinon de dénaturer le débat démocratique et de favoriser l’émergence des extrêmes, la preuve en étant faite avec les succès électoraux remportés par l’AfD ;

  • il ne fallait pas laisser à ce parti d’extrême droite le rôle de leader de l’opposition ;

  • enfin, le SPD avait d’autant plus besoin de se regénérer dans l’opposition que sa participation aux gouvernements Merkel ne lui avait pas permis de faire ressortir sa propre marque politique auprès des électeurs. La gauche du parti affirmait même – et continue d’affirmer – que la reconduction d’une telle coalition faisait perdre au SPD sa crédibilité, l’engageait sur la voie du déclin et programmait même, dans le contexte de la crise généralisée de la social-démocratie en Europe, sa disparition à terme. Seule une orientation à gauche permettrait de repenser la politique sociale du pays et de faire un nouveau choix stratégique de reconquête du pouvoir par un accord avec les Verts et la Gauche (Die Linke).

… avant de changer d’avis ?

La direction du SPD a finalement choisi de surmonter son opposition au renouvellement d’une Grande coalition en raison de la pression présidentielle, comme nous l’avons dit, mais aussi de crainte de se voir reprocher son incapacité à prendre ses responsabilités alors qu’il faut tirer le pays de l’ornière dans laquelle il se trouve à la suite de l’échec des pourparlers en vue d’une coalition aux couleurs de la Jamaïque.

On ne dira jamais assez que le système parlementaire est fondé en Allemagne sur le principe qu’il appartient au Parlement élu de trouver en son sein les solutions aux crises et que cela implique pour tout parti démocratique d’être prêt à entrer dans une coalition avec un ou plusieurs partis démocratiques. Sans pour autant que cela le contraigne, bien évidemment, de nouer des alliances qui seraient contraires à son programme politique : c’était le sens du message présidentiel.

Comment convaincre une base sociale-démocrate rétive ?

Après s’être persuadée elle-même du bien fondé de son revirement, il s’agit maintenant pour la direction du SPD de convaincre sa base. La prochaine étape sera celle du congrès extraordinaire du SPD convoqué à Bonn le 21 janvier prochain pour valider ou non l’ouverture de négociations sur un véritable contrat de gouvernement avec les Chrétiens-démocrates.

Cet obstacle surmonté, il appartiendra ensuite aux membres du SPD de valider, dans le cadre d’une consultation interne au parti, le contrat de gouvernement négocié. C’est seulement à ce moment-là, dans plusieurs semaines donc, qu’il sera possible d’envisager la formation d’un nouveau gouvernement fédéral et la réélection d’Angela Merkel comme chancelière.

Celle-ci voudrait aller plus vite et souhaite qu’un contrat de gouvernement aboutisse avant le mercredi des Cendres (est-ce vraiment le bon symbole ?), le 14 février prochain, mais de longues semaines devront encore s’écouler après cette date avant la prestation de serment des ministres de son nouveau gouvernement.

Un document favorable à l’Europe

Ce parcours d’obstacles mis en place par le SPD sous la pression de sa base explique que son président, Martin Schulz, se soit empressé d’affirmer que le document issu des discussions exploratoires portait la marque du SPD. Selon lui, le parti social-démocrate aurait ainsi réussi à y transposer son programme à 60 % !

Emmanuel Macron et Angela Merkel (ici en octobre 2017), prêts à relancer l’UE. ActuaLitté/Wikimedia, CC BY-SA

C’est une affirmation que le contenu même de ce document ne permet guère de soutenir. Il contient, certes, de nombreux points de détail qui vont dans le sens de la politique sociale voulue par le SPD : par exemple en matière de retraites des femmes, du travail à temps partiel, de rééquilibrage sur une base paritaire des cotisations patronales et salariales des assurances sociales. Il comprend également une promesse d’investissements dans le domaine essentiel aux yeux du SPD de l’éducation, de la formation et de la culture ainsi que dans celui de la mise à niveau du pays en matière de très haut débit.

Il comprend, enfin et surtout, à la première place, un engagement en faveur de l’Europe qui devrait réjouir le cœur du président Macron puisqu’il ne propose pas seulement de relever la contribution allemande au budget européen (qui s’imposera de toute façon ne serait-ce qu’en raison du Brexit) mais de poursuivre l’intégration européenne et de réformer la zone euro en mettant en place un budget d’investissements propre et en transformant le Mécanisme européen de stabilité en un Fonds monétaire européen. Le document précise que cela ne pourra se faire que grâce à la coopération franco-allemande. L’Europe est un sujet qui tient à cœur à Martin Schulz, mais la chancelière s’est exprimée de façon semblable sur la question, sauf sur l’idée de créer dans un avenir plus ou moins lointain les États-Unis d’Europe.

Les exigences des Chrétiens-démocrates satisfaites

Mais sur des points essentiels, le SPD a été contraint de céder face aux exigences chrétiennes-démocrates. Le document ne prévoit pas d’augmentation d’impôts pour les revenus les plus élevés et instaure une disparition progressive de l’impôt dit de solidarité (avec les länder de l’Est) au vu de l’accroissement des recettes fiscales provoqué par la reprise économique.

Le document n’évoque pas ne serait-ce qu’un début de réforme de l’assurance maladie pour créer un régime universel (Bürgerversicherung) comme le souhaiterait le SPD afin de dépasser un système de santé fondé sur la distinction entre assurés du régime général et assurés privés.

Et, surtout, le document prévoit de limiter le nombre des immigrés à 180 000, au maximum 220 000 personnes par an et de réformer le droit au regroupement familial pour limiter les entrées à ce titre à 1 000 par mois. Autant de questions dont le SPD avaient fait son cheval de bataille.

Celui-ci a finalement accepté de faire d’importantes concessions au nom de l’équilibre à respecter entre les partis de la future coalition. Il manque, par ailleurs, une vision et un souffle à un document qui aurait pu être davantage programmatique puisqu’il n’est que le fondement d’un accord gouvernemental à venir.

La direction du SPD escompte, pourtant, que le Congrès du 21 janvier l’autorisera à pousser plus loin la négociation avec les Chrétiens-démocrates. Ces derniers ont actuellement la sagesse de faire remarquer que l’accord obtenu est équilibré et tient compte des sensibilités des trois partis concernés.

Une chancelière ébranlée mais stabilisée par cet accord

Ce succès renforce momentanément la position de la chancelière qui sait en même temps que son nouveau mandat, si elle l’obtient, sera le dernier et que ses adversaires, à l’extérieur comme au sein de la CDU-CSU, ne manqueront pas de lui faire sentir qu’affaiblie depuis les élections fédérales de septembre, elle est désormais sur le départ.

Angela Merkel, à l’orée de son dernier mandat de chancelière. Kay Nietfeld/AFP

L’AfD peut-elle tirer son épingle du jeu dans le cadre d’une nouvelle coalition de ce type ? Ce qui frappe pour l’instant, c’est que le mouvement d’extrême droite a adopté une position d’attente voire de repli qui ne lui permet d’attirer l’attention sur elle que de façon négative : à l’occasion, par exemple, d’un tweet raciste sur Noah Becker, le fils de Boris Becker, traité de « demi-nègre » par le député AfD au Bundestag Jens Maier. L’AfD confirme ainsi ses compromissions avec l’extrême droite néo-nazie, tout en accroissant le risque déjà existant en son sein de scissions intestines.

En définitive, ce pourrait être la dernière Grande coalition avant longtemps en Allemagne et le début d’une recherche d’autres horizons plus neufs et plus prometteurs d’expériences innovantes. Encore que… Tout dépendra des électeurs allemands !

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