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La haine : émotion honteuse ?

Les expressions haineuses sont aujourd'hui fréquentes sur les réseaux sociaux. Andrea Piacquadio/Pexels, CC BY

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science, qui a lieu du 1er au 11 octobre 2021 en métropole et du 5 au 22 novembre 2021 en outre-mer et à l’international, et dont The Conversation France est partenaire. Cette édition a pour thème : « Eureka ! L’émotion de la découverte ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Définie par les dictionnaires contemporains comme un sentiment qui porte une personne à souhaiter ou à faire du mal à une autre, ou à se réjouir de tout ce qui lui arrive de fâcheux, la haine dépasse en réalité les limites de l’espace individuel, personnel, pour devenir un sentiment collectif. Cet état émotionnel connait d’ailleurs une grande liste de synonymes décrivant des aspects très différents : entre ce que la personne peut éprouver, comme la simple antipathie à la répulsion, et ce que la personne peut exprimer, par exemple l’hostilité et l’acharnement, la haine s’intensifie graduellement.

La nouveauté est qu’elle s’exprime depuis peu sans complexes. Au fil de quels processus ce sentiment détestable, et presque clandestin, est-il devenu un affect revendiqué ?

Entre romans et analyses psychologiques

Au XIXe siècle, la haine est présente dans le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse ou dans le Littré. Elle peut être qualifiée de « vive répugnance » ou être décrite comme « mortelle » ou « effroyable », mais aucun des lexicographes, même dans la partie encyclopédique, ne donne de détail, si ce n’est que la haine ne saurait être glorifiée, comme si elle était une émotion honteuse. Pour en savoir plus, les lectrices et lecteurs devaient se plonger dans les romans. La littérature offre une sorte de miroir de l’âme et la haine est présentée comme une force terrible mais méprisable.

En 1869 le Nautilus accède à la célébrité. Son commandant, le capitaine Nemo, sillonne le fond des mers et des océans. Avec Vingt mille lieues sous les mers, Jules Verne a inventé un personnage, présenté comme, l’« archange de la haine », faisant immédiatement partie de l’imaginaire des sociétés contemporaines. Devenu un « implacable ennemi de ses semblables auxquels il avait dû vouer une impérissable haine » il cherche à se venger. Il veut punir les responsables du massacre de sa famille et éprouve une passion funeste pour l’ensemble de l’humanité.

Le capitaine Nemo sur le Nautilus. Georges Roux/Wikimedia

Le récit romanesque permet d’approcher au plus près de la psychologie des personnages, de saisir les ressorts informels qui font mouvoir les individus, de comprendre l’énergie qui les anime. Mais pour le narrateur, le professeur Aronnax, la haine est un sentiment condamnable qui ne saurait être prôné, malgré les horreurs dont a souffert le héros. D’autres romanciers ont tenté de comprendre et de faire comprendre les sentiments haineux. Avec Mademoiselle de Maupin Théophile Gauthier signe un roman d’apprentissage. D’Albert, déclare : « J’abhorre tout le monde en masse ». La haine devient une passion destructrice. Celle ou celui qui s’est laissé posséder par elle, même si son aversion est fondée, ne peut y échapper et court à sa perte.

Psychologues et psychanalystes se sont à leur tour demandé quels étaient les ressorts de la haine et ses effets sur les individus comme sur les sociétés. Deux d’entre eux, précurseurs prestigieux, Sigmund Freud et Pierre Janet tentent d’en donner les clés après la Première Guerre mondiale, tandis que se multiplient les études sur « l’état de l’âme ». Pour le premier, il est constant que se manifeste une « hostilité primaire des hommes les uns envers les autres ». Les théories freudiennes, reformulées, souvent simplifiées, délivrent néanmoins un message : la haine, si elle n’est pas contrôlée, peut gouverner le monde et précipiter les sociétés contemporaines dans le chaos.

Pour Pierre Janet, il existe des sentiments affectifs permettant d’explorer la haine qui n’est pas irrationnelle puisqu’elle est un sentiment social qui contient une pensée de mort. Elle est « une tendance à la destruction d’une personne », mais le haineux, personnalité souvent faible et fragile, éprouve des sentiments d’angoisse. Elle est souvent multiple et, de la sorte, les haines sont des conduites sociales régulées par des sentiments sociaux affectifs de ceux qui traitent les autres en ennemis et se sentent menacés. La haine s’avère être une demande de protection.

Débordements publics

Tantôt sentiment, émotion, affect, passion, voire état d’âme, la haine est d’ailleurs très rarement revendiquée, comme si les haineux étaient des personnalités honteuses. Toutefois dans le domaine de la vie publique, il en va parfois autrement. Au XIXᵉ siècle, baptisé le siècle des révolutions, comme dans la première moitié du XXe siècle, la haine était considérée comme la « plus funeste des armes politiques » car elle simplifie, grossit le trait jusqu’à la caricature, transforme son contradicteur ou son adversaire politique en ennemi hideux et repoussant, laissant entendre qu’aucun dialogue n’est possible et qu’il faut le décimer.

Au moment de l’affaire Dreyfus, mais aussi dans les années 1930, de nombreux observateurs se désolent de la haine générale. En effet, elle offre une réponse simpliste à une situation complexe et à des difficultés sociétales ou existentielles. Elle peut avoir pour objet celui d’en face, des membres de son propre parti, la figure de l’étranger, mais aussi les femmes dont l’accès au droit de vote est refusé. Certains n’hésitent pas à dénoncer la volonté hoministe des féministes.

Pour s’exprimer, la haine a besoin d’un bouc émissaire et possède une charge émotionnelle considérable. L’esprit haineux s’emparant d’une collectivité, se diffusant dans les médias, peut tout balayer sur son passage. Il offre bien une réponse rudimentaire au désarroi psychique, embastillant les esprits. La haine s’avère être une idéologie sans nom et comme l’écrivait Louis Proal : « l’homme haineux éprouve du plaisir à voir souffrir sa victime », mais, honteux, il n’ose le revendiquer

Changements numériques

Ce qui est le plus marquant à la fin du siècle dernier est le développement de différents médias et de réseaux sociaux, qui deviennent le terrain propice à l’expression d’émotions intenses, dont la haine. Le passage au XXIe siècle s’articule avec le développement galopant des réseaux sociaux, où l’expression de ses positions et de ses idées se mêle avec le « lynchage 2.0 ».

Les internautes peuvent réagir à chaud au contenu d’une émission, et l’échange et la discussion donnent leur place à la doxa émotionnelle. On vacille ainsi entre liberté d’expression et expression haineuse, qui véhiculent très souvent un discours harcelant, humiliant, intolérant, sectariste, ou un discours de toutes sortes d’apologies : apologie du jeunisme, du racisme, du terrorisme, de l’antisémitisme… Et ceci sur tout type de réseau : des plates-formes de communication et de partage de photos aux applications de rencontres.


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Ce discours connait différents niveaux d’intensité et exprime différents actes de langage, passant d’un simple sous-entendu à une attaque personnelle qui peut décrire, menacer, critiquer. Les jeux vidéo, la musique et les mèmes ne restent pas étanches à cette tendance : des enquêtes ont mis en lumière les relations tendues entre les internautes et leur discours qui, caché sous l’anonymat, devient hostile, insultant, haineux.

Certes, comme le précisent Gagliardone et ses collègues dans Combattre les discours de haine sur Internet, « les discours de haine ne (sont) pas intrinsèquement différents des autres discours semblables formulés hors Internet », mais il y a certains facteurs « propres aux contenus en ligne et à leur réglementation. Ces problèmes, liés à la longévité, l’itinérance, l’anonymat et le caractère transnational d’Internet, font partie des défis les plus complexes […] ».

Aujourd’hui, dans un contexte marqué par une crise sanitaire, la pandémie de Covid-19 a été un autre prétexte de l’expression de la haine en ligne, à travers les pays et les langues. Le Journal de Montréal publiait au mois de mars 2021 un article intitulé Réseaux sociaux en pandémie : vague d’insultes et de haine, soulignant que des messages de haine avaient pour cible des femmes et des hommes politiques, mais aussi de simples citoyens avec des positions divergentes.

Rappelons les sujets clivants actuels : pro-masques ou anti-masques, pro-vaccins ou anti-vaccins. Des situations de stress et de solitude, tels le confinement ou l’ambiance funeste générale, ont exacerbé les tensions et l’agressivité des internautes, exprimées par un vocabulaire haineux. Dans le même sens, d’autres rapports ont souligné le discours anti-institutionnel et anti-restrictions sanitaires qui fait souvent le rapprochement discutable entre la crise sanitaire et des communautés ethniques et religieuses. Le complotisme nourrit encore plus cette haine collective.

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