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Alors ministre de la Santé, Danielle McCann répond à des questions durant une conférence de presse, le 27 avril, à Québec, aux côtés du premier ministre François Legault. Elle perdra son poste peu après, jugée trop douce et conciliante en temps de crise. La Presse Canadienne/Jacques Boissinot

La ministre McCann et le piège de la « douceur » des femmes en politique

Invité à dresser le bilan du triste premier anniversaire de la crise sanitaire, François Legault a indiqué en entrevue qu’au début du mandat de la CAQ, en 2018, seules les manières douces de Danielle McCann pouvaient cicatriser les plaies de la réforme Barrette en santé. Or, avec l’éclatement de la pandémie, ce qui faisait la force de la ministre de la Santé s’est transformé en faiblesse apparente, au point de lui perdre le poste pour lequel elle s’est lancée en politique au profit de Christian Dubé.

Le premier ministre souhaitait un changement de cap :

Moi, je vous dirais que Danielle McCann était la meilleure personne pour apaiser et motiver le réseau. Je pense que Christian Dubé a une approche un peu plus cassante, qui est nécessaire actuellement parce qu’il y a un travail à faire sur l’imputabilité.

Comment se fait-il que les vertus de Danielle McCann soient devenues du jour au lendemain un stigmate ? Nous proposons quelques éléments de réflexion à la lumière de travaux menés en science politique et en communication autour de la question de la médiatisation des femmes politiques.

Le discours de la « politique autrement »

Les femmes sont désormais célébrées en politique, mais c’est presque toujours en tant que femmes qu’on les y attend. Dans un contexte de crise de la représentativité – qui se traduit par une désaffection croissante des citoyens à l’égard de la classe politique –, leurs qualités naturelles apparaissent sous un meilleur jour, car on leur attribue la capacité de renouveler le système et ses pratiques masculines associées à la corruption, l’agressivité, la langue de bois.

À l’intérieur d’un argumentaire qui souligne leur capacité « à faire de la politique autrement », on valorise leur bienveillance, leur solidarité, leur écoute, leur compassion et leur douceur. Transférées du domaine privé au public, ces qualités deviennent recherchées alors qu’elles étaient auparavant dévalorisées, révèlent les travaux des politologues Delphine Dulong et Frédérique Matonti.

Les médias et les chefs de parti jouent un rôle important dans la mise en exergue de ces qualités toutes féminines. Prenons l’exemple de François Legault lors de la campagne électorale de 2018 qui a martelé sur plusieurs tribunes que « les femmes vont assainir les façons de faire en politique, car elles sont positives et, de façon générale, travaillent mieux avec les adversaires. Les Québécois, ce qu’ils souhaitent, c’est qu’on arrête de lancer de la boue, qu’on soit plus positifs ». Il a plus tard ajouté que « les femmes vont changer le climat au Salon bleu, car elles sont plus consensuelles » et que cela allait « se refléter dans le ton » des échanges.

Le chef de la CAQ avait tout avantage à miser sur la variable du genre pour séduire l’électorat. Un sondage Léger-Quebecor paru une semaine avant le début officiel de la campagne électorale 2018 rapportait que les hommes (38 %) étaient beaucoup plus nombreux à se ranger derrière le parti de Legault que les femmes (33 %) et que les électrices québécoises allaient faire basculer le choix d’un gouvernement majoritaire ou minoritaire caquiste. La candidature de Danielle McCann a été placée à l’avant-plan : « Danielle, c’est quelqu’un qui collabore, écoute, concilie. » Elle allait potentiellement succéder à Gaëtan Barrette, décrit comme un « taureau », un « bully » aux manières agressives.


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Le piège des représentations sociales

La Covid-19 ramène à l’avant-plan la question des représentations sociales. Force est de constater que celles des femmes politiques ne leur permettent toujours pas d’investir le pouvoir au même titre que les hommes. Ainsi, même si elles sont plus facilement admises dans les cercles politiques qu’avant, elles restent ainsi en quelque sorte piégées par leur féminité.

Tout se passe comme si l’ambition politique au féminin doit ainsi être contenue dans des limites étroites : celles de la douceur, de la sensibilité, du compromis. Des qualités qui les laisseraient incapables de faire face à la dureté du jeu politique, d’autant plus dur en temps de pandémie. La douceur devient illégitime dans un contexte qui nécessite du sang-froid, de la reddition de comptes, et une « approche cassante » pour reprendre les mots de Legault.

Soulignons que lorsque les femmes se montrent « cassantes », elles sont souvent perçues comme trop agressives, tel que l’ont montré les chercheures canadiennes Joanna Everitt et Elisabeth Gidengil dans leur chapitre publié dans l’ouvrage Mind the Gaps. Canadian Perspective on Gender and Politics.

Une étude dirigée en 2018 par Clara Kulich conclut que les qualités réputées « masculines » sont préférées aux qualités dites « féminines » en période houleuse. L’équipe de la professeure de psychologie sociale à l’Université de Genève a demandé à une centaine de participant·e·s de choisir parmi des qualités généralement associées aux femmes (écoute, sensibilité, tact émotionnel) et aux hommes (détermination, prise en charge, autorité) pour reprendre une entreprise dans la tourmente. Les caractéristiques masculines ont été choisies pour reprendre le groupe en difficulté dans 63 % des cas.

La professeure de l’Université de Toronto Sylvia Bashevkin et ses collaboratrices ont d’ailleurs illustré dans Doing Politics Differently ? Women Premiers in Canada’s Provinces and Territories que plusieurs des femmes qui ont été à la tête des provinces canadiennes (des pionnières pour la plupart d’entre elles !) et qui ont dû faire face à des vents contraires en cours de mandat ont vu leur leadership rapidement remis en question.

Pauline Marois a déjà affirmé être trop douce pour sortir gagnante du jeu de la rivalité politique. La question demeure : comment changer les perceptions ? Comment empêcher que les femmes soient enfermées dans la particularité de leur sexe ?

Tant qu’il n’y aura pas plus de femmes en politique et que dans les mentalités populaires le pouvoir politique restera plus ou moins associé aux hommes, il ne sera pas possible de créer une variété de nouveaux modèles permettant de changer les représentations du métier politique. Ni d’atteindre ce que l’universitaire Linda Trimble appelle une « normalisation politique et médiatique », où le genre ne sera plus un enjeu lorsqu’il est question de leadership.

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