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Deux loups ibériques debout sur un rocher.
Les loups font leur retour dans toute l'Europe, mais cela ne fait pas l'unanimité. Ramon Carretero/Shutterstock

La protection du loup en Europe, une question éminemment politique ? L’exemple de l’Espagne

Après des siècles de persécution, les loups font leur retour dans de nombreuses régions d’Europe. Rien qu’au cours de la dernière décennie, ils ont élargi leur aire de répartition de plus de 25 % sur le continent.

Cette résurgence a été mise en évidence en septembre 2023 à la suite d’une déclaration controversée d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. Elle a déclaré : « La concentration de meutes de loups dans certaines régions d’Europe est devenue un véritable danger pour le bétail et potentiellement aussi pour les humains. J’invite les autorités locales et nationales à prendre les mesures qui s’imposent ».

Mais quelles sont les bonnes mesures à prendre ? Les récentes décisions des États membres de l’UE ne reflètent pas de réel consensus sur la question.

Le Sénat suisse, par exemple, a voté en faveur d’un assouplissement des restrictions concernant l’abattage de ses quelque 200 loups afin de protéger le bétail qui se déplace librement dans les Alpes. L’Espagne, qui abrite plus de 2 000 loups et se targue de ses systèmes de pâturage extensifs, a adopté une position opposée.

En 2021, le gouvernement espagnol a déclaré les loups strictement protégés. Son objectif est d’augmenter la population de loups de 18 % et d’encourager les agriculteurs à mettre en œuvre des mesures de protection du bétail, telles que l’installation de clôtures ou l’élevage de chiens de garde.

L’examen des motivations de l’Espagne en matière de protection peut permettre de mieux comprendre ce qui pousse les pays à adopter des approches aussi différentes en matière de coexistence.

Ursula von der Leyen, à l’occasion d’une conférence de presse.
Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Alexandros Michailidis/Shutterstock

Qu’entend-on par « coexistence » ?

Dans le cadre d’une nouvelle recherche que j’ai menée avec plusieurs collègues, nous avons étudié la manière dont les Espagnols interprètent et vivent la coexistence avec les loups.

Nos résultats ont révélé trois points de vue distincts et, dans une certaine mesure, contradictoires sur ce que signifie la coexistence et sur la manière dont elle devrait être réalisée :

  • Les « traditionalistes » sont profondément attachés aux paysages, aux moyens de subsistance et à la biodiversité qui ont évolué ensemble pendant des millénaires de pastoralisme en liberté. Ils considèrent que les hommes font partie de la nature et interprètent la coexistence comme un état dans lequel le loup est contrôlé pour ne pas perturber les activités pastorales.

  • Les « protectionnistes » voudraient restaurer la nature « sauvage » (avec un minimum d’influence humaine) et pensent que le loup catalyserait ce processus. Ils voient la coexistence comme un état où les activités humaines sont contrôlées afin que les loups puissent se déplacer librement.

  • Les « pragmatiques » sont moins attachés à un certain type de nature qu’aux relations et au contexte de chaque lieu. Ils considèrent la coexistence comme un état où les besoins des différents groupes (y compris les loups) sont équilibrés.

L’assouplissement ou le renforcement de la protection des loups en est venu à représenter ces différentes visions de l’avenir. Chacune offre des avantages à certaines personnes et à certaines espèces sauvages et présente des défis pour d’autres. En conséquence, le sujet est devenu profondément politique.

Les politiques de la conservation du loup

En Espagne, la proposition de protéger les loups a été avancée par des protectionnistes, et alignée sur l’agenda du gouvernement de gauche en place. Podemos, l’un des partis de la coalition de gauche, a soumis une proposition pour une protection stricte des loups en 2016 (alors que le parti était encore dans l’opposition), en collaboration avec des groupes de défense des loups.

En revanche, les partis politiques espagnols de droite y étaient fermement opposés. Ces partis ont tendance à cibler les électeurs ruraux, pour qui le retour des carnivores symbolise la disparition des cultures pastorales.

La proposition a finalement été approuvée par le gouvernement sur la base de la « valeur scientifique, écologique et culturelle » des loups, des critères largement subjectifs. On pourrait par exemple affirmer que le renard, qui n’est pas protégé, possède des valeurs similaires. Ces critères ne tiennent pas compte de l’impact que des mesures strictes de protection des loups pourraient avoir sur d’autres valeurs culturelles ou écologiques, telles que les systèmes d’élevage pastoral.

La décision de l’Espagne a également été influencée par le point de vue des protectionnistes sur le statut de conservation du loup. Une espèce classée comme ayant un statut « favorable » (ce qui est approprié pour garantir sa survie à long terme) dans la directive Habitats de l’UE peut, dans certains cas, être chassée. Cependant, les défenseurs de l’environnement ne sont pas d’accord sur les critères et les données sur lesquels ce statut devrait être basé.

Par exemple, une évaluation soumise à la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) en 2018 indique que la population ibérique de loups est importante, stable et en lente expansion. En revanche, un rapport publié par un groupe de défense des loups en 2017 affirmait qu’il y avait eu plus de loups tués que de loups nés en Espagne cette année-là.

Ce dernier a été accusé d’être partial et non scientifique. Toutefois, cela n’a pas empêché le ministère espagnol de l’Environnement d’utiliser ce rapport pour reclasser l’état de conservation des loups de « favorable » (comme dans les rapports précédents) à « défavorable ». En d’autres termes, les informations ont été interprétées, sélectionnées et présentées de manière à justifier une protection accrue.

Le gouvernement suédois, dirigé par une coalition de droite depuis 2022, cherche à obtenir l’inverse. Il a ordonné à l’Agence de protection de l’environnement d’examiner si le seuil établi pour le statut favorable, fixé à un minimum de 300 en 2019, pouvait être abaissé pour justifier une augmentation de l’abattage des loups.

Free-roaming sheep in Spain.
Moutons en liberté dans le parc national des Pics d’Europe, Asturies, Espagne. Hanna Pettersson, CC BY-NC-SA

De quelle nature parle-t-on ?

Pour combler le fossé politique entre la protection et la persécution du loup, ainsi qu’entre la restauration de paysages « sauvages » et pastoraux, il est nécessaire de réévaluer la manière dont les décisions sont prises et dont les preuves sont prises en compte.

La science joue un rôle crucial dans l’évaluation des différentes options politiques et de leurs conséquences, telles que l’effet d’une augmentation de la population de loups sur le comportement des moutons ou des cerfs. Mais elle ne peut pas déterminer la « bonne » ligne de conduite. Ce choix dépend de ce dont les personnes, le bétail et la faune sauvage dans un lieu donné ont besoin pour bien vivre. En d’autres termes, le contexte est important.

Dans la plupart des cas, la question n’est pas de choisir entre « ceci ou cela », mais plutôt de savoir comment obtenir « un peu de tout ». Réconcilier les différents intérêts et trouver une voie à suivre nécessite la participation du public et, généralement, une médiation professionnelle. Ce sont ces actions que la Commission européenne devrait encourager dans les États membres.

Dans cette optique, il est inquiétant de constater que le pragmatisme est largement négligé dans le débat. En fin de compte, la coexistence durable des humains et des loups ne dépend pas du fait que les loups soient chassés ou protégés, ni même de la taille de la population de loups. Elle dépend plutôt de la manière dont ces décisions sont prises.

This article was originally published in English

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