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« Réensauvager » la France ? Le loup, un exemple explosif

Des personnes portant des masques de loup manifestent à Nice en 2016
Manifestation d’associations de protection de la faune sauvage contre la chasse au loup, en janvier 2016 à Nice. VALERY HACHE / AFP

Comment faire émerger une économie de la « coévolution », permettant le développement des sociétés humaines dans un rapport redéfini à la nature ? Comment cesser d’envisager nos relations aux non-humains sous les seuls angles de la prédation et de la production ? Harold Levrel (AgroParisTech, Cired) et Antoine Missemer (CNRS, Cired) se penchent sur ces questions dans leur ouvrage « L’économie face à la nature, de la prédation à la coévolution », qui paraît ce 9 février 2023 aux éditions Les Petits matins, en partenariat avec l’Institut Veblen. Dans l’extrait choisi que nous vous proposons ci-dessous, les auteurs s’intéressent plus particulièrement au sujet controversé du réensauvagement des territoires.


Les controverses entourant le retour des populations sauvages dans les territoires opposent presque toujours les exploitants dits historiques (éleveurs, riverains, pêcheurs) et les nouveaux usagers (notamment pour les loisirs ou la conservation). Cela vaut pour les milieux marins comme terrestres.

En France, la meilleure illustration de ces tensions est encore le cas du loup. Ces animaux engendrent des dégâts importants pour les éleveurs. C’est pourquoi la population est régulée par des abattages de 20 % des effectifs chaque année (une centaine d’individus). Les éleveurs reprochent cependant à l’Office français de la biodiversité (OFB) de ne pas en faire assez et de sous-estimer la population totale de loups. Le monde agricole estime ainsi qu’il y en aurait plusieurs milliers en France, et non quelques centaines comme recensés officiellement. Les exemples de débordements rapportés par la presse locale ne manquent pas. Dans un communiqué publié le 2 décembre 2021, le président de la Coordination rurale de Haute-Vienne déclarait ainsi :

« Nous n’attendrons pas les conclusions toujours trop tardives des agents de l’OFB pour régler le problème. En Haute-Vienne, nous avons du plomb et du poison et nous régulerons par nous-mêmes ! »

Certains abattages sauvages, illégaux, sont ainsi conduits, malgré la lourde amende associée à la chasse d’une espèce protégée (jusqu’à 150 000 euros). Fin mars 2021, deux corps de loups et deux de gypaètes barbus, ainsi que des dépouilles de renards, de fouines et de corvidés, ont été découverts dans le parc de la Vanoise, empoisonnés.

Le 24 septembre 2021, une louve tuée par balle a été retrouvée pendue devant la mairie du village de Saint-Bonnet-en-Champsaur, avec l’inscription : « Réveillez-vous, il est déjà trop tard. » Ces découvertes conduisent à des enquêtes et à des poursuites. Elles reflètent en tout cas une situation explosive autour du sujet du réensauvagement des territoires ruraux.


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On assiste d’ailleurs à une reconfiguration des lignes de fracture traditionnelles entre protecteurs de la nature et défenseurs des activités agricoles. Des personnalités comme José Bové, ancien activiste et ex-parlementaire européen, se retrouvent ainsi à lutter à la fois contre les promoteurs de l’agriculture intensive et contre les défenseurs du loup. Certains agents des parcs naturels, qui se battent depuis des décennies pour maintenir des pratiques agropastorales permettant d’entretenir des milieux ouverts favorables à une certaine biodiversité, se sentent eux aussi plus proches des éleveurs que des partisans du réensauvagement.

Ces fractures apparaissent également au sein des mouvements de protection des animaux. La réserve hollandaise OVP, qui a mis en place un programme de réensauvagement total sur 5 000 hectares depuis le milieu des années 1980, est le théâtre d’une opposition féroce entre éthiciens animaliers, qui défendent le bien-être animal, et écologues, qui promeuvent la libre évolution. Les premiers soulignent que l’expérience menée conduit à voir beaucoup trop d’individus mourir dans des conditions déplorables (notamment lors d’hivers rigoureux), les seconds défendant là l’expression des dynamiques naturelles. Les anathèmes ne manquent alors pas, les uns et les autres se traitant respectivement d’« illettrés de l’écologie » et d’« éco-fascistes ».

Chevaux dans la réserve naturelle de Oostvaardersplassen aux Pays-Bas, vidée de toute présence humaine
Aux Pays-Bas, dans la réserve de Oostvaardersplassen, où depuis les années 1980 des milliers d’hectares ont été « rendus à la nature ». Wikimedia, CC BY-NC-ND

Une situation exactement inverse a lieu dans le bassin de la rivière Columbia, à cheval sur les États de Washington, de l’Oregon et de l’Idaho. En effet, là-bas, c’est la prédation de salmonidés menacés d’extinction locale par des lions de mer, comme évoqué plus haut, qui a conduit les écologues d’agences publiques à recommander l’abattage d’individus. Seuls des éthiciens animaliers se sont opposés à cette forme de régulation des populations, prônant le respect de la libre évolution des espèces sauvages, quitte à ce que cela engendre la disparition locale d’une autre espèce.

Des tensions sont également présentes parmi les nouveaux usagers de la nature. Avec le développement de la société de loisirs et de la demande d’expériences de nature, la concurrence entre usagers peut conduire à des conflits, comme quand des randonneurs accusent les vététistes de dégrader les milieux naturels et de déranger la faune sauvage. Le journal Le Monde rapportait ainsi en 2021 la présence de pièges anti-VTT dans les Vosges, reflets de tensions exacerbées quant aux usages associés à la nature sauvage en France.

L’absence de stratégie nationale de gestion du réensauvagement

Le réensauvagement, subi ou choisi, est aujourd’hui une tendance de fond. Et il est peu probable que les dynamiques s’inversent. Les scénarios concernant l’Europe sont très clairs : le réensauvagement va continuer de progresser, conduisant potentiellement à davantage de tensions territoriales.

Face à cette dynamique, la puissance publique tente de maintenir des équilibres territoriaux dont on ne sait pas toujours vraiment à quoi ils renvoient. Pour les espaces terrestres ruraux, c’est l’équilibre agro-sylvo-cynégétique tel que défini par la loi de 2005 sur le développement des territoires ruraux qui est recherché. Derrière ce terme se trouve l’idée d’obtenir un bon équilibre entre les pratiques agricoles, l’exploitation forestière et la chasse. Mais cette vision des espaces ruraux fait fi des nouveaux usages de loisirs de pleine nature et semble par ailleurs déconnectée de certaines mutations que vivent les territoires depuis plusieurs décennies.

Le rapport parlementaire sur le grand gibier illustre ce décalage. Ses recommandations sont frappantes de précision, mais cachent en réalité un manque de stratégie globale vis-à-vis du réensauvagement. Il est ainsi souligné qu’une des sources du problème de la surpopulation des sangliers et des chevreuils en France est que les chasseurs ne subissent pas directement le coût des indemnisations versées aux agriculteurs en cas de dégâts liés au gibier : ce sont effectivement les fédérations de chasse qui s’en acquittent.

Ce constat est juste, mais il est peu probable qu’un simple transfert de coûts résolve le problème de fond. Le nombre de chasseurs baisse de manière structurelle, tandis que les populations d’animaux sauvages ne cessent d’augmenter. Les enjeux de régulation doivent probablement être pensés en termes nouveaux, prenant en compte non seulement les enjeux agricoles, mais aussi les usages récréatifs de la nature sauvage. Or les systèmes d’information manquent pour caractériser, quantifier et localiser ces usages, ce qui ne permet pas de qualifier correctement les interactions entre les différentes activités de plein air, ni les pressions qui s’exercent sur la biodiversité sauvage.

L’exemple du retour des mammifères marins aux États-Unis

Le retour des mammifères marins aux États-Unis, plus particulièrement celui des phoques et des lions de mer (que l’on regroupe sous le terme générique de pinnipèdes), constitue un exemple de réensauvagement riche en enseignements. Ces espèces se sont si bien rétablies depuis la loi sur la protection des mammifères marins en 1972 que l’on compte autour de 270 000 lions de mer de Californie et 32 000 phoques communs sur la côte ouest des États-Unis.

Ce retour ne se fait pas sans heurts. En effet, si l’accent est souvent mis sur les retombées touristiques de la présence de ces populations de mammifères (pour l’hôtellerie et la restauration, notamment), elles génèrent aussi de nombreux impacts négatifs sur la vie des populations riveraines. Les pinnipèdes prennent possession de plages, de pontons dans les ports, voire de bateaux, causant des dégâts importants ; ils se nourrissent de poissons ciblés par les pêcheurs ; ils sont à l’origine de nuisances olfactives et sonores significatives. En résumé, leur arrivée peut déranger et déstabiliser fortement des socio-écosystèmes, qui doivent s’adapter pour imaginer des trajectoires de coévolution viables.

Un lion de mer et deux enfants sur une plage de Californie en janvier 2023
Un lion de mer sur la plage de Capitola, en Californie (janvier 2023).

Dans certains territoires, des innovations ont permis de faire évoluer les règles d’accès (fermeture de plages pendant la période de reproduction) et d’usage (interdiction de nettoyer les poissons dans les ports) ; de créer des habitats artificiels (pontons flottants renforcés pour supporter le poids des lions de mer) en vue d’accueillir ces animaux dans des endroits où les nuisances sont réduites ; de déployer des dispositifs visant à séparer les territoires des humains et ceux des pinnipèdes (installation d’équipements pour empêcher les lions de mer de monter sur des infrastructures ou de panneaux pour recommander aux touristes de rester à distance) ; de recruter des personnels (rangers sur les plages ou médiateurs dans les ports) dont l’objectif est de gérer les interactions entre les mammifères marins et les touristes ; de faire évoluer les modèles économiques (installation d’équipements d’observation pour augmenter l’attractivité de certains sites).

Mais tout cela ne s’est pas fait automatiquement, et de nombreux conflits ont ponctué les phases d’innovation mentionnées ci-dessus, comme l’expliquent Leilani Konrad et Arielle Levine à propos d’une plage très fréquentée de San Diego. C’est donc un processus coévolutif, impliquant des changements techniques, organisationnels et institutionnels, qui a permis dans certains cas de trouver des solutions pérennes et d’établir de nouveaux compromis autour de la cohabitation avec des espèces sauvages.

Il nous semble ainsi que nous ne sommes qu’à l’aube d’une gestion organisée du réensauvagement. Le chemin à parcourir pour mener cette transformation écologique de notre rapport avec le vivant est encore long.

Paru le 9 février 2023. Éditions Les petits matins, CC BY-NC-ND

Le réensauvagement tel qu’il s’exprime au XXIe siècle ne se limite pas à l’idéal du wilderness visant à isoler une part du vivant et du monde naturel de toute activité humaine. Le réensauvagement a pu prendre ces traits épisodiquement, mais il se déploie aussi selon d’autres modalités : essor du couvert forestier à la suite de la déprise agricole, retour de grands mammifères en raison de la protection dont ils bénéficient, réintroduction d’espèces.

Dans un contexte où les populations d’animaux sauvages augmentent tout autant que les conflits associés, il semble essentiel d’inventer des stratégies de gestion et de planification, mais aussi de capitaliser sur celles qui apparaissent spontanément en divers endroits du monde depuis quelques années, pour mieux appréhender les enjeux de cohabitation entre humains et non-humains dans des espaces partagés.

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