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Le confinement va-t-il accélérer notre dépendance au smartphone ?

La « génération Z » soit les jeunes nés après 1995, est aujourd'hui la plus touchée par la dépendance au smartphone. Angela Weiss / AFP

La « nomophobie », contraction de l’expression anglaise « No mobile phone phobia », désigne la peur excessive d’être séparé de son téléphone mobile. Cette angoisse, liée à un usage abusif du smartphone touche aujourd’hui en grande majorité les individus de la « génération Z », c’est-à-dire nés à partir de 1995, qui ont toujours connu un monde avec une grande présence de l’informatique et d’internet.

Après un mois de confinement en France il est possible de tirer les premières conclusions quant à l’impact des mesures de distanciation sociale sur nos usages digitaux. Ces mesures prises dans un contexte de crise et de grande incertitude sont à l’origine d’une augmentation généralisée de l’utilisation du smartphone.

Une question se pose alors : cette augmentation de l’usage du smartphone pourrait-elle provoquer une augmentation de la nomophobie en France ? Si c’était le cas, des conséquences sur la santé mentale des Français, déjà mise à rude épreuve en période de confinement, seraient à craindre.

Des effets sur la santé physique et psychique

Caglar Yildirim, étudiant en thèse à l’Université d’Iowa en 2014 (sous la direction du professeur Ana-Paula Correia) a développé un outil de mesure de la nomophobie. Cet outil permet d’estimer à quel point un individu est dépendant à son smartphone. Selon lui, La nomophobie repose sur quatre dimensions :

  • Ne pas être en mesure de communiquer. Plus précisément c’est avoir la sensation de perdre sa capacité de communiquer instantanément avec les autres, de pas avoir la possibilité d’utiliser les services de communication instantanée et ainsi de na pas pouvoir contacter ou être contacté par les autres.

  • Perdre sa connexion. Il s’agit en fait de la peur de perdre sa capacité d’ubiquité (être en plusieurs endroits à la fois) permise par le smartphone et d’être déconnecté de son identité virtuelle (surtout sur les médias sociaux).

  • Ne pas pouvoir accéder à l’information, c’est-à-dire ne pas pouvoir aller la chercher et la récupérer via son smartphone.

  • Renoncer au confort que représente l’utilisation d’un smartphone.

La nomophobie est une pathologie qui touche particulièrement les adolescents de 15 à 18 ans. Dans un des mes travaux de recherche sur la « génération Z » publié en 2018, j’indiquais que 85 % des 15-18 ans souffraient de cette pathologie, contre 77 % des 18-24 ans et 68 % des 25-34 ans.

Les patients d’un groupe thérapeutique sur la dépendance digitale se montrent le contenu de leur téléphone (Rio de Janeiro, 2017). Mauro Pimentel/AFP

Les études que j’ai menées auprès de plus de 2000 jeunes (18-24 ans) issus de la France, des États-Unis, du Brésil et de la Chine, ont montré les effets néfastes de la nomophobie sur la santé physique et psychique des jeunes : troubles du sommeil, isolement, baisse de l’intelligence émotionnelle, ou encore augmentation des comportements matérialistes, et addictifs, tels que la dépendance à la cigarette.

Les jeunes peuvent devenir de véritables « toxicomanes du smartphone » et développer des comportements déviants. Par exemple d’après une étude de l’institut de sondage Ipsos en 2019, un jeune sur cinq avoue répondre à un appel ou à un message alors qu’il fait l’amour.

Tous confinés, tous dépendants ?

D’après une étude menée auprès de 4 000 Français âgés de 13 à 20 ans, dans un cadre normal, avant le confinement, les jeunes passaient en moyenne plus de 4h par jour sur leur smartphone.

Mais après déjà un mois de confinement en France, on constate que le smartphone a été massivement utilisé dans le but de maintenir le lien avec le monde dont nous devons nous tenir à distance.

En période de confinement, trois jeunes (entre 15 et 34 ans) sur quatre, avouent se servir davantage de leur téléphone mobile chaque jour. Mais les autres générations sont également concernées : 62 % de l’ensemble des sondés (15 ans et plus) affirment passer plus de temps sur leur smartphone qu’en temps normal. De plus, 45 % de l’ensemble des sondés estiment y passer plus de trois heures par jour.

En effet, les services accessibles sur les smartphones permettent de se distraire et de garder le contact avec ses proches et la société.

Durant le confinement, les Français ont dû réfléchir à des solutions de « substitut » à leurs activités préférées. Beaucoup s’adonnent à des apéritifs virtuels sur l’application Houseparty ; regardent simultanément des films et séries sur des plates-formes de streaming, chacun depuis chez soi, pour pouvoir interagir ensemble ; partagent sur WhatsApp, Instagram ou TikTok des contenus humoristiques permettant de garder le moral en confinement.

En période de confinement, les Français optent pour l’apéritif en visioconférence. Nicolas Tucat/AFP

Les jeux de société en ligne mais surtout les jeux vidéo multi-joueurs sur smartphones connaissent un engouement plutôt inédit. En effet, 40 % des sondés déclarent avoir téléchargé de nouvelles applications de jeux depuis le début du confinement.

Au delà de l’addiction au smartphone comme objet, c’est aussi la question de l’addiction aux contenus accessibles via smartphone qui interroge.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), à ce jour, l’addiction aux jeux vidéo, et en particulier les jeux en ligne multi-joueurs, représentent une maladie, au même titre que l’addiction à l’alcool, la cocaïne ou aux jeux d’argent.

Climat anxiogène, préoccupations diverses, isolement social, ennui, restriction des modalités d’avoir du plaisir, tous les éléments pouvant déclencher une hausse de la dépendance au smartphone semblent réunis avec le confinement.

Espérons que les (mauvaises) habitudes d’utilisation prises dans une période de restriction des libertés ne s’installent pas durablement. Le confinement ayant déjà des répercussions négatives sur le mental (dépression, anxiété, stress), une tendance à la généralisation de la nomophobie pourrait venir dégrader davantage l’état de santé psychique des Français.

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