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Le mythe des Brontë, source d’inspiration sans fin pour la culture pop

Branwell Brontë, qui peignait, s'est effacé de ce tableau représentant ses trois sœurs Anne, Emily et Charlotte, vers 1834. Wikipédia

En son temps, Georges Bataille voyait dans Les Hauts de Hurlevent « peut-être la plus belle, la plus violente des histoires d’amour ». La lauréate du Prix Goncourt 2014, Lydie Salvayre qualifie quant à elle Emily Brontë d’« allumée » pour qui « l’écriture n’est pas un supplément d’existence, mais l’existence même ».

À l’occasion de la sortie française d’Emily, le premier film de la réalisatrice et actrice australienne Frances O’Connor, on peut se demander à quoi tient le phénomène Brontë. Incarne-t-il une sorte « d’absolu littéraire » ? Est-il emblématique d’une certaine idée de « l’amour en Occident » où amour de l’amour et amour de la mort se confondent ?

En réalité, point besoin de forcer la nature des Brontë. Leur romantisme farouchement « objectif », à la différence de celui prêté à tort par Hollywood à Jane Austen, ne se laisse pas aisément dévoyer. La mèche du mythe qu’elles ont allumée en leur temps n’en finit pas de se consumer dans la culture populaire, qu’elle soit cinématographique ou musicale.

Bien avant Emily, plus de 30 adaptations filmiques se sont succédé, dont celles d’André Téchiné (1978) et de Jacques Rivette (1985) : « le mythe Brontë » persiste. Mais les cinéastes, quand ils ne s’y brûlent pas les ailes, affadissent souvent la charge corrosive et magnétique qui irradie à partir des œuvres.

Empowerment par la fiction

Le film de Frances O’Connor, témoin contemporain d’une incandescence nommée Brontë, ne fait pas exception à la règle : il revisite le mythe… mais trop sagement. On l’aurait voulu possédé ; il est seulement habité. Paradoxalement, Emily ne se donne même plus la peine de convoquer l’état-civil. L’élision du nom de famille apparaît ici triplement signifiante : elle désavoue la fratrie, composante pourtant essentielle des Brontë ; elle isole une individualité en la magnifiant aux dépens de ses pairs en écriture ; elle parle enfin à un public plutôt jeune ou adolescent, jouant la proximité du prénom contre le respect dû à une autrice canonique.

Dans les faits, le film sacrifie tout au mythe, au prix de nombreux coups de canif dans le pacte biographique passé avec les spectateurs.

Tordant les dates et bousculant la chronologie des parutions, inventant une histoire d’amour à Emily (avec un fougueux et éloquent vicaire), tatouant un crédo libertarien (« Freedom in thought », soit la liberté de pensée chère aux libres-penseurs) sur le bras de l’actrice Emma Mackey, Frances O’Connor revendique, dans le sillage d’une Jane Campion, le droit à l’empowerment par la fiction, comprenons par la fabulation, par les histoires (stories) – sans doute le terme qui revient le plus souvent dans le film.

Tout y est subordonné à la puissance de création littéraire. Emily y fait feu de tout bois : le masque blanc, cadeau de mariage fait au couple parental, devenu plaisant jeu de société, elle le détourne pour faire parler la mère morte. C’est aussi le moment où la fenêtre s’ouvre avec fracas, laissant s’engouffrer un grand « vent de sorcière », celui de l’inspiration surgie d’outre-tombe, seule à même d’expliquer l’inexplicable.

À plusieurs reprises, le film s’interroge sur la nature énigmatique de cet étrange « quelque chose » (something) dont Emily et les autres tirèrent la matière de leurs récits. Mais cela méritait-il de sacrifier Charlotte sur l’autel dressé à la gloire de la seule Emily ? Portraiturer la plus âgée des sœurs en fillette binoclarde et envieuse, voilà qui dessert assez fâcheusement un propos qui se veut féministe. Un tel casting, d’un mot, fût-il dans l’air du temps, n’est guère brontéen.

Portrait de groupe

Car la vérité des Brontë, pour peu qu’elle existe, est celle d’un portrait de groupe, et se conjugue au pluriel. Les évoquer, c’est convoquer un collectif, plus fort que la somme de ses (fortes) individualités. Sous la tutelle pas toujours compréhensive mais jamais malveillante du Révérend Patrick Brontë, la jeune génération vécut de l’addition de ses pouvoirs, avant de voir la tuberculose les décimer un à un.

Indissociables, ils œuvrèrent d’abord en commun avant d’écrire chacune pour soi. Au début, et le mythe cultive volontiers ce sentiment d’une origine en partage, leur création ne faisait qu’un. En témoignent les quatre à cinq mille pages des Juvenilia, continent longtemps englouti, mais aujourd’hui reconnu pour ce qu’il est : le paradis d’une enfance îvre d’aventures lointaines, dans des contrées inventées de toutes pièces et conquises de haute lutte. Le souffle de l’histoire (coloniale) y fait naître des sentiments mêlés, entre exaltation et colère, probablement inspirés par la geste napoléonienne et les considérations d’un Edward Gibbon sur la chute des Empires.


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Un paradis jamais perdu, car la fidélité de chacun lui resta à jamais acquise, à commencer par Branwell, idolâtré par ses sœurs – la mythologie commence souvent at home –, organisateur en chef de leurs cérémonies secrètes, peintre de talent, mais rapidement emporté par l’alcool, l’opium et la maladie.

Landscape with Cottage, River and Bridge, Patrick Branwell Brontë (1817–1848). Brontë Parsonage Museum

À des degrés divers, Jane Eyre (octobre 1847), Wuthering Heights (Les hauts de Hurlevent, décembre 1847), Agnes Grey (décembre 1847) perpétuent sous la plume, respectivement, de Charlotte, Emily et Anne, une même provenance : le pays de l’enfance retrouvée à volonté.

Une lande battue par les vents et la pluie

C’est que, deuxième facteur déterminant, le mythe s’enracine toujours quelque part, dans un territoire donné, Grèce antique ou Yorkshire d’avant la civilisation (beyond the pale, en anglais). Le « pays » des Brontë, c’est le nord de l’Angleterre, rude et provincial, c’est Haworth, son presbytère et son cimetière battus par les vents et la pluie.

Ce lieu, Michel Foucault l’aurait nommé « hétérotopie », soit un lieu réel (distinct en cela de l’utopie), un espace tout ce qu’il y a de plus concret, souvent clos ou enclavé, caractérisé par une profonde discontinuité avec ce qui l’entoure. Située à proximité du cimetière, lieu hétérotopique – et pathogène – par excellence, le presbytère fut un havre pour l’imagination débordante de chacun de ses jeunes habitants dont l’existence censément en vase clos ne fut qu’une vue de l’esprit. Il suffit de lire la correspondance des Brontë, de Charlotte en particulier, pour mesurer combien ils auront battu la campagne, sillonné le pays de long en large et pris la ville (de Londres, mais aussi de Bruxelles) d’assaut.


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Pour un peu, le vocable « Brontë » s’apparenterait à un « nom de pays » à la Proust. Par contraste, toutefois, avec le nom « compact, lisse, mauve et doux » de Parme, sur lequel rêve le narrateur de La Recherche, le nom Brontë serait à la fois hurlant, en souvenir des Hauts de Hurlevent, et foudroyant (du grec brontè : grondement du tonnerre). À l’oreille, Brontë impose une bruyante rugosité, de nature consonantique et d’origine saxonne, à peine adoucie par la voyelle finale. À l’écho d’une lande détrempée par les averses continuelles succède celui d’un thé servi dans un presbytère de campagne. Un thé noir, laissant en bouche le goût âcre de feuilles infusant dans la théière encrassée. Et puis, icing on the cake_, l’archaïque tréma coiffant le « e » les situe mystérieusement à part.

Le mythe Brontë vient de là, du sentiment qu’une terre trop primitive et barbare pour se prêter à la vie de l’esprit aura concentré autant de talents issus d’une seule et même famille. Alors, quand on apprit, assez tôt, que trois femmes, trois sœurs de surcroît, avaient écrit sous des noms d’emprunt, forcément masculins, la sidération fut totale. Il fallait ce critère du genre pour que le mythe fût au complet : organique (bien plus que familial), septentrional, génésique (car relatif à la création), mais avant tout féminin. Un féminin tout sauf délicat ou joli.

Kate Bush, une autre sœur Brontë ?

Un mythe ne meurt jamais. Et si c’était Kate Bush qui avait le mieux capté à son profit l’énergie indomptable des Brontë ? Fin 1977, début 1978, l’artiste âgée d’à peine 19 ans écrit et compose en une nuit une chanson inspirée de Wuthering Heights. S’affranchissant de la narration emboîtée du roman, elle fait parler Catherine Earnshaw-Linton à la première personne : « It’s me, I’m Cathy » (« C’est moi, Cathy »).

Profitant de la proximité entre Kate, son prénom, et Cathy/Catherine, elle fait d’une pierre deux coups : en s’identifiant à une autre, elle se trouve et trouve son public. Tenant tête aux producteurs du label EMI, elle obtient que son premier 33 tours débute par cette ballade singulière et haut perchée, au gothicisme ultra-théâtral. Dégagée de la pesanteur terrestre, son irréelle voix de tête, ainsi que sa gestuelle de danseuse façon Isadora Duncan lui valent de grimper aux premières places des charts et de lancer sa carrière.

Surtout, sa « performance » puisée à l’esprit de la pop culture consacrait l’influence souterraine mais toujours vivace d’Emily et alii.

Brontë, ou la capacité à toujours renaître de ses cendres.

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