Le peuple qui vote Mélenchon est-il le peuple ?

Jean-Luc Mélenchon, le 23 septembre 2017, Place de la République, à Paris. Geoffroy Van Der Hasselt / AFP

L’un des grands résultats de la séquence électorale de 2017 est la montée en force sans précédent du populisme. Les candidats qui s’y référaient d’une manière ou d’une autre, dans des directions politiques différentes – de Jean‑Luc Mélenchon à Philippe Poutou et de Marine Le Pen à Nicolas Dupont-Aignan ou François Asselineau – ont en effet réuni 46 % des suffrages exprimés au premier tour de l’élection présidentielle.

Cette vague populiste repose sur des fondamentaux communs : réaffirmation de la souveraineté nationale, critique de l’Europe et de sa dérive capitalistique, rejet des élites politiques en place mais pas de toutes les élites (La France Insoumise défend ainsi vigoureusement les scientifiques), recherche d’une démocratie directe venant concurrencer ou amender la démocratie représentative. Au-delà de ce socle commun, les deux grandes composantes de la demande populiste, La France Insoumise (FI) et le Front national (FN), se séparent de manière radicale sur le terrain de l’immigration mais aussi sur celui de l’économie, le libéralisme de l’électorat FN étant bien plus prononcé surtout dans le sud de la France.

Dans le nouveau paysage politique né des élections de 2017, la question se pose de savoir quelle force politique sera réellement en mesure de s’opposer à l’avancée libérale portée par le projet d’Emmanuel Macron et d’En marche (LREM), et donc d’incarner l’axe central de l’opposition. La question se pose d’autant plus que Jean‑Luc Mélenchon entend faire de la question du travail un argument politique de contestation générale de l’ordre social actuel et que Marine Le Pen a lancé la refondation du FN qui s’associe au départ de Florian Philippot, accusé par nombre de militants d’avoir trop fait pencher la balance à gauche.

L’un des enjeux d’avenir est de savoir si cette refondation est susceptible d’accueillir tous les souverainistes, alors que Jean‑Luc Mélenchon entend bien de son côté récupérer les électeurs « fâchés mais pas fachos ».

Le peuple diplômé et le peuple sans diplôme

Le peuple auquel s’adressent Jean‑Luc Mélenchon et Marine Le Pen est-il le même ? Au-delà des incertitudes quant à l’usage du terme « peuple » pour désigner autant les catégories populaires que l’ensemble du peuple souverain – ce qui n’est évidemment pas la même chose –, on peut chercher à savoir en quoi le peuple de Jean‑Luc Mélenchon se distingue sociologiquement du peuple de Marine Le Pen.

Pour ce faire, on peut distribuer les électorats de la présidentielle de 2017 sur deux axes. Le premier est celui du niveau de diplôme et le second celui du niveau de patrimoine (que l’on préfère à celui du niveau de revenu pour sa capacité discriminante plus forte sur le plan politique).

On utilise pour ce faire deux moyennes, l’une étant celle du niveau de diplôme codé de 1 à 6 (aucun diplôme ou CEP jusqu’au diplôme de grandes écoles). Sa moyenne dans l’échantillon total (14 748 enquêtés) de la vague 16 de l’enquête électorale française du Cevipof est de 2,97. L’autre indicateur est constitué par la moyenne d’un indice de patrimoine allant de 0 à 7 qui s’appuie sur l’accumulation de biens (résidence principale, secondaire, valeurs mobilières, etc.).

Comme on peut le voir sur le graphique 1 (ci-dessous), les électorats de Jean‑Luc Mélenchon et de Marine Le Pen se distinguent par leur faible niveau de patrimoine au regard des autres électorats. Ils appartiennent, globalement, au même monde économique. Ils se séparent cependant clairement sur le niveau de diplôme, les électeurs de la FI étant en moyenne bien plus diplômés.

Graphique 1 : le positionnement des électorats au premier tour de la présidentielle de 2017 par niveau de diplôme et de patrimoine.

Luc Rouban, enquête électorale française, Cevipof, 2017.

L’analyse détaillée des profils des divers électorats montre, en effet, que 14 % des électeurs de Jean‑Luc Mélenchon ont au moins le niveau Bac + 4 contre 5 % de ceux de Marine Le Pen. Symétriquement, 38 % des premiers ont un niveau BEPC – CAP contre 52 % des seconds pour une moyenne nationale de 41 %.

Cette différence se retrouve clairement dans la distribution des métiers par secteur puisque l’électorat de Jean‑Luc Mélenchon est composé de 6 % d’enseignants de toutes catégories, alors qu’il n’y en a que 1,4 % dans celui de Marine Le Pen. Mais les différences professionnelles sont, dans l’ensemble, assez faibles. On compte ainsi 15 % d’ouvriers qualifiés et 3,5 % d’ouvriers spécialisés dans l’électorat de Jean‑Luc Mélenchon contre, respectivement, 19 % et 7 % dans celui de Marine Le Pen.

En revanche, c’est au sein de chaque catégorie que les différences se marquent. C’est ainsi que les employés votant pour Jean‑Luc Mélenchon – qu’ils soient du public ou du privé – ont fait des études supérieures à hauteur de 24 % contre 15 % de ceux qui ont voté pour Marine Le Pen. Pour les ouvriers qualifiés, il en va de même : 10 % de ceux qui choisissent le candidat de FI ont fait des études supérieures contre 5 % de ceux qui votent pour la candidate du FN. Si l’on examine les cadres du privé, 52 % de ceux qui ont voté Jean‑Luc Mélenchon ont au moins le niveau Bac + 4 contre 35 % de ceux qui ont voté Marine Le Pen.

Le peuple déclassé de Jean‑Luc Mélenchon

Le peuple qui vote pour Jean‑Luc Mélenchon est donc un peuple diplômé et souvent déclassé, victime de la dévalorisation des diplômes.

La comparaison que l’on peut mener entre la situation objective des parents en fonction de leur occupation professionnelle et celle du foyer actuel de l’enquêté ne montre pas de grande différence entre l’électorat de Jean‑Luc Mélenchon et celui de Marine Le Pen. La proportion d’enquêtés ayant une situation inférieure à celle de leurs parents est de 46 % dans le premier électorat (Mélenchon) contre 43 % dans le second (Le Pen), pour une moyenne nationale de 41,5 %. La différence se joue donc ailleurs.

Le fait que les électeurs de FI aient, en moyenne, plus de diplômes que les électeurs du FN a pour conséquence mécanique que le revenu fiscal mensuel net moyen des premiers (calculé selon les normes de l’Insee en prenant en compte les unités de consommation par foyer) est supérieur à celui des seconds (1 558 € contre 1 496 €). En revanche, ces moyennes cachent un mécanisme de déclassement qui apparaît dans le différentiel entre le niveau de revenu et le niveau de diplôme. Ce déclassement, qui touche en priorité l’électorat FI, ressort de la comparaison entre la moyenne du revenu fiscal et le niveau de diplôme.

Ce calcul est sans doute réducteur, car il faudrait encore prendre en considération les ressources sociales offertes par les familles, que l’enquête ne permet pas de connaître. Néanmoins, comme le montre le graphique 2 (ci-dessous), les mêmes niveaux de diplôme ne s’associent pas au même niveau de revenu. À niveau égal, les diplômés qui votent pour Jean‑Luc Mélenchon vivent dans des foyers plus modestes que ceux qui votent pour Marine Le Pen, à l’exception de ceux qui n’ont pas dépassé le niveau du Bac (mais la différence est faible, 1 477 euros contre 1 462 euros). Pour un niveau donné de diplôme, le revenu fiscal grimpe sensiblement et régulièrement de l’électorat de Jean‑Luc Mélenchon à celui de François Fillon.

Graphique 2 : revenu fiscal mensuel net moyen par niveau de diplôme et par électorat

Luc Rouban, enquête électorale française, Cevipof, 2017.

Que pense le peuple ?

Les électorats de FI et du FN se distinguent évidemment sur le terrain des valeurs économiques et sociétales. Dans la perspective sociale d’une « convergence des luttes » comme dans celle, plus politique, d’un rapprochement des classes populaires de FI plutôt que du FN, il semble important de situer chaque électorat au regard des réponses données en moyenne par les enquêtés provenant des catégories modestes et populaires.

On a donc choisi ici de comparer les valeurs économiques et sociales des ouvriers qualifiés du privé (N = 1 411), des employés du privé (N = 2 536) et du public (N = 1 501) avec celles que déclinent les électeurs de Jean‑Luc Mélenchon et de Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle de 2017.

Luc Rouban, enquête électorale française, Cevipof, 2017.

Comme le montre le tableau 1, les possibilités d’un ralliement des catégories populaires qui ont pu voter pour Marine Le Pen à FI sont réduites. Les écarts entre les deux électorats dans le domaine des valeurs sociétales, mesurés ici par la question de l’immigration mais que l’on retrouve ailleurs sur le terrain de l’autorité, de la politique pénale ou de l’acceptation de l’homosexualité, sont considérables. Il en va de même sur le terrain économique. On peut également remarquer que le positionnement moyen des ouvriers et des employés sur le terrain sociétal, qui appelle évidemment des recherches complémentaires, est également éloigné des positions de Jean‑Luc Mélenchon et de celles de Marine Le Pen. En revanche, le libéralisme économique des ouvriers et des employés est bien plus prononcé que celui du seul électorat FI.

L’étude des valeurs comme des profils sociaux des électorats de Jean‑Luc-Mélenchon et de Marine Le Pen montre donc deux choses :

  • La première, c’est que le décalage entre l’offre et la demande politique, notamment des catégories populaires, n’a pas disparu et ne semble guère propice à une homogénéisation des populismes.

  • La seconde, c’est que si l’opposition entre les tenants de la société ouverte et les défenseurs de la souveraineté nationale est réelle, elle n’a pas fait disparaître le clivage gauche-droite, qui lui donne sa véritable portée.

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