Le président du Kosovo accusé de crimes contre l’humanité : et maintenant ?

Le 13 décembre 2018, le président du Kosovo Hashim Thaçi passe en revue les membres des Forces de sécurité du Kosovo à Pristina. Armend Nimani/AFP

Alors qu’il était dans l’avion pour une rencontre au sommet à la Maison-Blanche avec son homologue serbe, le président du Kosovo Hashim Thaçi a été contraint de faire demi-tour suite à la publication d’un communiqué en provenance des Chambres spéciales de La Haye chargées de juger les potentiels crimes commis par l’Armée de libération du Kosovo (Uçk) entre 1998 et 2000. Le procureur Jack Smith y indique, en trois petits paragraphes, que Thaçi, ainsi que d’autres responsables comme l’ancien président du Parlement Kadri Veseli sont accusés de crimes de guerre et crimes contre l’humanité et seraient impliqués dans le meurtre d’une centaine de personnes. Un juge des Chambres doit encore décider de valider ou non cet acte d’accusation afin d’inculper ou de disculper les deux hommes.

Trois jours après des élections aux allures de farce en Serbie et quelques semaines seulement après que Hashim Thaçi a manœuvré pour renverser le gouvernement du Kosovo dirigé par le très populaire Albin Kurti, cette péripétie marque un tournant majeur à la fois pour le Kosovo mais aussi pour l’avenir du dialogue Belgrade-Pristina.

Bien que beaucoup d’incertitudes demeurent face à ce coup de tonnerre, la réflexion peut d’ores et déjà s’orienter dans trois directions.

Pourquoi maintenant ?

D’abord, le timing du communiqué du procureur, dont l’acte était prêt dès le 24 avril dernier, ne manque pas d’interroger, puisqu’il intervient très précisément au moment où Thaçi allait se rendre à un sommet très attendu à la Maison-Blanche pour espérer des avancées décisives dans le dialogue avec Belgrade.

Nous avons déjà expliqué par ailleurs pourquoi Thaçi avait personnellement intérêt à aller très vite sur cette question, précisément en vue de désamorcer de potentielles inculpations. Dans son communiqué, le procureur explique que Thaçi et Veseli n’ont cessé d’œuvrer dans le but de se soustraire à l’action des Chambres spéciales. Une hypothèse serait donc que le procureur a craint que tout accord passé sous l’égide de la Maison-Blanche inclue une forme d’amnistie, voire un soutien américain à l’élimination des chambres elles-mêmes. D’autres spéculeront sur une action téléguidée par l’Union européenne, principal sponsor de ces chambres, en réponse à sa mise à l’écart par l’administration Trump et les deux présidents Thaçi et Vucic.

C’est oublier que les nuages judiciaires planaient au-dessus de la tête de Thaçi depuis fort longtemps et que l’émission d’un acte d’accusation contre lui était, même si c’était implicite, la principale raison d’être de ces chambres dès lors qu’elles faisaient sérieusement leur travail. Par conséquent, si le timing pourra prêter à discussion auprès de ceux qui ont des informations et ceux qui croient en avoir, le fond du sujet, lui, est nettement moins discutable.

Quel impact sur les relations entre la Serbie et le Kosovo ?

Ensuite, cette mise en accusation change tout en ce qui concerne le dialogue Belgrade-Pristina, sur lequel l’envoyé spécial de Donald Trump, Richard Grenell, avait pris la main de façon quasi exclusive en laissant de côté l’UE.

Plusieurs questions sont ouvertes. D’abord, Hashim Thaçi va-t-il démissionner ? Ce n’est pas du tout une certitude au regard de la Constitution. S’il ne le faisait pas, pourrait-il pour autant continuer de conduire le dialogue lui-même ? Dans le cas contraire, quelle organisation trouver ? On peut s’attendre à ce qu’Albin Kurti, renversé il y a deux mois, redouble d’intensité dans son appel à des élections anticipées.

Du côté du dialogue, la fenêtre semble se fermer pour les États-Unis, qui souhaitaient un accord rapide avec les deux présidents. À l’inverse, il s’agit peut-être là d’une opportunité inespérée pour les Européens de reprendre la main, en attendant une éventuelle victoire de Joe Biden en novembre qui pourrait favoriser la reconstitution d’un tandem Washington-Bruxelles. D’ailleurs, si le sommet de Washington est annulé, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Layen a reçu ce mercredi le premier ministre du Kosovo Hoti, et ce vendredi le président serbe Vucic, avant un sommet France-Allemagne-Serbie-Kosovo-UE programmé à Paris courant juillet.

La question demeure de savoir ce que les Européens ont à offrir aux deux parties. À la Serbie, pas grand-chose puisque l’intégration n’est pas d’actualité et que le régime s’autocratise toujours davantage. Au Kosovo, la levée des visas, bloquée par quelques États dont la France alors que le Kosovo remplit tous les critères techniques et que les instances communautaires (Commission, Parlement) se sont prononcées en faveur de cette levée. Mais aussi, éventuellement, des efforts pour convaincre les cinq États membres qui ne reconnaissent pas le Kosovo (Espagne, Slovaquie, Grèce, Chypre, Roumanie) d’avancer sur ce point. En tout état de cause, le contraste ne saurait être plus grand entre d’un côté une Serbie à quasi parti unique, et de l’autre un Kosovo au président quasi empêché, et où le gouvernement a pris le pouvoir de façon légale mais illégitime.

La perception héroïque de l’UçK au Kosovo et en Albanie

Enfin, cette mise en accusation est peut-être l’occasion d’une réflexion sur l’Armée de libération du Kosovo. La plupart des déclarations politiques, et la première réaction de Thaçi lui-même, ont consisté à dresser une équivalence entre lui et l’UçK, signifiant ainsi que c’était cette dernière qui était en réalité visée. On touche là à une triple difficulté. La première est la distinction entre responsabilité individuelle et responsabilité collective. Dire qu’attaquer Thaçi signifie attaquer l’UçK rend de fait l’attaque inacceptable dans la mesure où l’UçK est célébrée par tous les Albanais comme l’organisation qui a mené la lutte contre l’oppression serbe du régime de Slobodan Milosevic. Or, c’est tout le principe de la justice internationale, et notamment du TPIY, d’individualiser les responsabilités et les peines en établissant les faits et les chaînes de commandement. L’argument n’est donc pas recevable.

Le président du Kosovo Hashim Thaci contemple le buste du membre fondateur et commandant de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) Adem Jashari, lors d’une cérémonie organisée à Pristina le 5 mars 2018 marquant le 20e anniversaire de l’assassinat de celui-ci. Armend Nimani/AFP

La deuxième difficulté repose sur le caractère juste de la cause pour laquelle l’UçK s’est battue. On dit alors que dans la mesure où la cause était juste, rien d’injuste ne peut en émaner car la justesse de la cause l’emporterait sur toute autre considération. Néanmoins, cette acception ternit en elle-même le principe et la légitimité l’action menée. Dans la théorie de la guerre juste, la justesse de la cause ne saurait autoriser ceux qui l’embrassent à se soustraire aux obligations du droit que leurs adversaires ne respectent pas. Ce n’est pas parce qu’on combat pour une cause juste que l’on a le droit de tuer, de violer, de massacrer etc. Aucun ancien membre de l’UçK, quel que soit son rang, ne peut donc par principe se déclarer au-dessus de toute accusation en vertu de la cause juste qu’il aurait défendue. Il serait au contraire redevable de tout crime de guerre commis et démontré au cours d’un procès juste et équitable, au même titre que n’importe quel autre combattant. Ce n’est qu’ainsi que la justesse de la cause demeurerait sauvegardée des crimes non pas commis en son nom, mais dont on espérait qu’elle les couvre.

La troisième difficulté touche au narratif lié à l’UçK, héroïsée partout au Kosovo au sein de la population albanaise. Comme dans d’autres pays, les Albanais du Kosovo doivent faire face aux crimes commis, y compris (et surtout) les crimes politiques commis par des Albanais contre d’autres Albanais après l’entrée de l’OTAN sur son territoire en juin 1999. Ce travail de mémoire prend toujours du temps dans toutes les sociétés ; il n’est donc pas étonnant que les premières réactions soient négatives comme elles l’étaient au moment de la création de ces Chambres spéciales, votées sous forte pression occidentale. Si l’on peut comprendre la frustration devant le constat que la Serbie n’a jamais demandé pardon et que ses hauts gradés militaires n’ont jamais vraiment répondu des crimes commis en 1998-1999, cela ne signifie pas, à plus forte raison si l’on pense avoir la morale avec soi, qu’il faut s’absoudre de ses propres crimes car les crimes des uns ne justifient ni n’amoindrissent jamais les crimes des autres, ni sur le plan du droit, ni sur celui de l’éthique.

Et maintenant ?

Il reste donc à attendre de savoir si le juge va confirmer l’inculpation du président Thaçi, si celui-ci quittera ses fonctions en conséquence, et si cela débouchera sur une redistribution totale des cartes politiques au Kosovo.

De son côté, le président serbe, qui n’avait pas spécialement intérêt à résoudre la question du Kosovo rapidement, se retrouve non seulement sans opposition chez lui, mais aussi sans interlocuteur défini dans ce dialogue. La relance de, ce dialogue ne sera pas le moindre des défis pour les leaders européens dans la région et pour leur envoyé spécial Miroslav Lajcak.

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