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Le président français Emmanuel Macron prononce un discours lors de la cérémonie d'inauguration du centre de formation et d'innovation pour les métiers de la logistique durable et du transport maritime (TANGRAM) créé par le groupe CMA CGM à Marseille, le 8 mai 2024.
Emmanuel Macron à Marseille, le 8 mai 2024. Ludovic Marin/AFP

Le rôle des gouvernants doit-il être de guider le « destin » des citoyens ?

Une des caractéristiques du débat public français – de longue date, certes, mais avec une acuité particulière actuellement – est la propension du pouvoir, démocratiquement élu, à prétendre non pas uniquement représenter au mieux les citoyens tels qu’ils sont, mais guider leurs destins personnels et collectifs, supposément pour le mieux, dans une rhétorique à la fois martiale, volontariste et paternaliste.

Cela peut concerner le choix d’avoir ou non (et quand, et combien) des enfants, comme lorsque le président Emmanuel Macron promet « un réarmement démographique », les modes de relations éducatives entre les adultes et les enfants, quand le premier ministre Gabriel Attal appelle à « un sursaut d’autorité » et à une contre-attaque républicaine sur le terrain des rapports à la jeunesse, l’instauration d’un service national universel ou encore la régulation de certains comportements de consommation et de loisirs comme l’usage intensif des écrans.

Gabriel Attal : « nous avons besoin d’un vrai sursaut d’autorité » (AFP).

Cela nous rappelle à une problématique latente dans toute la modernité politique française : qu’est-ce que l’État peut légitimement imposer aux individus, et réciproquement, que peuvent attendre de l’État lesdits individus ?

Autorité ou contrainte

On pourrait arguer que les déclarations publiques de nos dirigeants citées précédemment procèdent d’une série de méconnaissances : de ce qui distingue l’autorité, comme capacité à exercer une influence légitime car elle est reconnue, mais qui ne peut ni s’imposer ni se codifier, du pouvoir de contraindre, qui lui est encadré par le droit et peut le cas échéant être restauré lorsque la loi est violée ; du fait, comme l’écrit l’historienne Bénédicte Chéron, que le rôle social d’encadrement de la jeunesse et d’incarnation d’une certaine stabilité sociale en temps de paix sur le territoire national ne peut qu’être une fonction marginale des armées ; de ce que la rhétorique de la guerre et de la mobilisation appliquée à autre chose qu’aux fonctions combattantes peut être contre-productive. Cette rhétorique doit en effet être rare et en adéquation avec des événements géopolitiques concrets pour rester efficiente.


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Cependant, au-delà d’un simple rappel de ces distinctions, le regard philosophique peut apporter des clarifications sur ce qui se joue actuellement dans les tensions récurrentes entre l’État et des citoyens en France.

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Comme l’explique bien le philosophe Roberto Frega, la démocratie dans son sens moderne est à la fois un principe politique (un mode de désignation des gouvernants) et un principe social (l’idée d’une forme de vie idéale pour que des individus auxquels des droits fondamentaux sont substantiellement reconnus s’y épanouissent en termes de bien-être personnel).

Les spécificités de la vie démocratique

Le philosophe Alexis de Tocqueville déjà, il y a près de deux siècles, avait pris conscience des spécificités du mode de vie démocratique – qui va bien au-delà du simple régime politique.

Ce dernier opposait les temps aristocratiques et les temps démocratiques qui leur succèdent historiquement (pour la France, Tocqueville insiste sur la bascule que constitue la Révolution française de 1789 et la chute de l’Ancien Régime), et posait la question clé : « Que demandez-vous de la société et de son gouvernement ? Il faut s’entendre ».

Il était vain selon lui de demander à la démocratie d’élever l’esprit humain, de « faire naître ou entretenir des convictions profondes et préparer de grands dévouements », de parfaire les mœurs et les sentiments, d’« organiser un peuple de manière à agir fortement sur tous les autres » ou encore de se lancer dans de grandes entreprises historiques marquantes. Pour tout cela, les temps aristocratiques sont plus propices.

Le président français Emmanuel Macron et son épouse Brigitte Macron saluent les spectateurs après avoir franchi la porte de Brandebourg à Berlin, le 26 mai 2024, dans le cadre de la visite d’État du président français en Allemagn
Emmanuel Macron et son épouse Brigitte Macron à Berlin, le 26 mai 2024. Michael Kappeler/AFP

On peut en revanche attendre légitimement des temps démocratiques qu’ils parviennent à « détourner l’activité intellectuelle et morale de l’homme sur les nécessités de la vie matérielle, et […] l’employer à produire le bien-être », à favoriser une forme d’hédonisme paisible généralisé, de coexistence pacifique fut-ce dans une certaine indifférence mutuelle et hors de toute transcendance (autrement dit de dépassement des intérêts individuels dans un idéal collectif), à ce que l’on puisse « vivre au milieu d’une société prospère » à défaut d’être toujours brillante.

Il conclut ainsi, sans appel :

« si […] l’objet principal d’un gouvernement n’est point de donner au corps entier de la nation le plus de force ou le plus de gloire possible, mais de procurer à chacun des individus qui le composent le plus de bien-être et de lui éviter le plus de misère ; alors […] constituez le gouvernement de la démocratie ».

Le républicanisme dans la démocratie ?

Le républicanisme politique à la française, en particulier dans sa dimension scolaire, peut être décrit comme un art séculaire d’accepter le principe démocratique en politique pour ce qui est de l’élection (du président au suffrage universel par exemple), tout en poursuivant des buts qui ne sont pas ceux propres aux temps démocratiques selon Tocqueville, mais aux temps aristocratiques.

Pour ce républicanisme, la démocratie est toujours menacée par le désordre et l’anomie des sociétés, l’indolence et la licence des citoyens, et l’État, se croyant l’agent légitime d’un dépassement vertueux de la démocratie dans la République, doit sauver les individus et les collectifs modernes d’eux-mêmes, de leurs mauvais penchants.

L’écrivain et philosophe Régis Debray en a donné le credo de manière exemplaire en 1989 :

« Comme l’Homo sapiens est un mammifère plus, la république est la démocratie plus. Plus précieuse et plus précaire. Plus ingrate, plus gratifiante. La république, c’est la liberté, plus la raison. L’État de droit, plus la justice. La tolérance, plus la volonté. La démocratie, dirons-nous, c’est ce qui reste d’une république quand on éteint les Lumières. »

L’hypothèse que l’actualité de la vie sociale et politique française nous invite à considérer avec sérieux est alors que le républicanisme à la française est peut-être en fait une étape intermédiaire entre temps aristocratiques et temps démocratiques. Ce serait une forme de refus d’obstacle devant le fait d’être vraiment démocrate dans la conception des rapports entre individus et État, de cantonner définitivement ce second dans une posture de service plutôt que de commandement. Cela implique d’admettre que la société est moins une communauté charnelle de citoyens partageant les mêmes valeurs qu’une coopération conditionnée d’individus différents en vue de l’avantage mutuel (chacun doit pouvoir y trouver son compte, accéder plus facilement à sa conception du bien-être avec cette coopération que sans), ainsi que le philosophe américain John Rawls définit la démocratie libérale contemporaine.

Être trop républicain pour être vraiment démocrate, ce serait alors ne pas renoncer, ou alors de si mauvaise grâce et si imparfaitement que la tendance en demeure rémanente, à la prétention de l’État à organiser non pas la simple coexistence pacifique des citoyens, mais jusqu’à leur manière propre de vivre et de juger de leurs valeurs essentielles. Or sur ce point, le désaccord fondamental ne porte plus tant sur ce que la puissance publique a à dire de tel ou tel point de l’existence individuelle, mais sur le fait même qu’elle ait quelque chose à en dire.

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