Menu Close
EAU, Abu Dhabi - 13 mars 2023 : Architecture écologique à Masdar City, Abu Dhabi
La ville de Masdar, “smart-city” créée ex-nihilo aux Emirats Arabes Unis. EvaL Miko / Shutterstock

Les crises, accélératrices des mutations urbaines ?

Les crises, quelles qu’elles soient, constituent des accélérateurs du changement. Des éléments qui préexistaient dans le contexte antérieur à la crise deviennent des leviers permettant de la dépasser. La plasticité des villes va les conduire à s’adapter aux nouvelles contraintes, comme cela fut le cas à de nombreuses reprises par le passé, que les pressions exercées aient résulté de tensions militaires, économiques, environnementales ou sanitaires. Les crises se multipliant, elles appellent des adaptations en profondeur. Loin des scénarios de décroissance ou d’exode urbain, c’est probablement à des bifurcations dans la manière de concevoir les villes auxquelles nous allons assister.

Le début du XXIe siècle a vu s’amplifier des dynamiques urbaines déjà engagées, qui imposent de nouvelles contraintes. La pression urbaine s’observe dans tous les contextes géographiques : 50 % de la population mondiale vit dans des villes en 2007. La tendance devrait se poursuivre en parallèle d’une croissance de la population globale. Deux humains sur trois devraient être des urbains en 2050, avec un gain de l’ordre de 2,5 milliards d’habitants par rapport à la situation de 2018. Une pression croissante sur les ressources fossiles, mais aussi renouvelables, en résulte. ONU-Habitat estime que 78 % de la consommation énergétique mondiale proviendrait actuellement des villes et que celles-ci génèreraient plus de 60 % des gaz à effet de serre. Cela impose des réponses à la hauteur des défis.

Agir en temps de crise : comment changer les systèmes urbains ?

« Ville compacte » et solutions techniciennes

Dans de multiples contextes apparaissent des projets se référant à la notion de « smart city », qu’ils se nomment « territoires intelligents », « ville numérique », « ville connectée » ou encore « territoire innovant ». Nous les regrouperons ici sous l’appellation réductrice de « smart city », comme le propose le Parlement européen.

Ces projets territoriaux s’inscrivent dans les perspectives dessinées par la Troisième Révolution industrielle du spécialiste de prospective économique et scientifique Jérémy Rifkin. Ils ont émergé depuis une vingtaine d’années, à la convergence des opportunités offertes par « les nouvelles sources d’énergie » et par les « nouvelles technologies de communication ». Ils promeuvent un modèle de ville dense, ou « ville compacte » censés répondre de façon plus adaptée aux contraintes économiques liées au coût des infrastructures et de lutter contre un étalement urbain mal contrôlé.

Ils ont d’abord concerné les grandes agglomérations, comme à Songdo, lancée dans la périphérie de Séoul en 2003. Ils ont aussi résulté d’expérimentations ex nihilo (depuis 2008, Masdar aux Émirats arabes unis en constitue un cas emblématique).

La finalité de ces projets est d’offrir une issue possible aux consommations énergétiques excessives en optimisant les flux. Ceci suppose la collecte de masse croissante d’informations provenant des individus, toujours plus connectés et communicants, et conduit à la création de multiples bases de données. En parallèle de la capacité croissante de stockage des informations, l’intégration de l’IA (intelligence artificielle) ouvre la possibilité de les exploiter en temps réel. Ceci constituerait l’une des clés permettant d’atteindre les objectifs fixés en termes d’efficacité énergétique.

[Plus de 85 000 lecteurs font confiance aux newsletters de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du monde. Abonnez-vous aujourd’hui]

Le processus s’inscrit dans une tendance lourde. Le mouvement était déjà engagé dans le courant des années 2010 et la pandémie de Covid-19 a contribué à lui donner un nouvel essor. À la convergence des contraintes énergétiques et des inquiétudes sécuritaires, la « smart city » offrirait un modèle idéal de ville : sobre, connectée, efficace, participative et transparente (tout peut être connu et mis à disposition en temps réel). Selon le géographe Rob Kitchin, une « smart city » combinerait ainsi deux caractéristiques : d’une part, une informatisation générale qui voit tout et permet une gestion précise de la ville, et d’autre part, le déploiement de formes de gouvernance urbaine visant l’innovation et la participation.

Projets et problèmes suscités

Ce credo peut être appréhendé comme une utopie moderne, justifiée par un impératif largement partagé : rendre les villes compatibles avec les contraintes du développement durable. Ceci explique que ce champ soit à la fois investi par des acteurs politiques soucieux d’adapter leur territoire, mais aussi par des entreprises du BTP (Bouygues – IssyGrid à Issy-les-Moulineaux depuis 2012), de l’énergie (EDF – microgrid MASERA à Singapour depuis 2018) ou du big data (Sidewalks, filiale d’Alphabet, maison-mère de Google – Quayside à Toronto depuis 2017).

Néanmoins, les « smart cities » peuvent-elles se réduire aux dimensions techniques et à l’efficacité énergétique ? Ces conditions nécessaires se révéleront vite insuffisantes si les projets ne deviennent les catalyseurs de modifications dans la gestion des territoires. Cela place au cœur du jeu la problématique de l’inclusion sociale ainsi que celle de l’implication des habitants. Ceux-ci ne peuvent être réduits au rôle de capteurs, mais doivent être considérés comme des acteurs à part entière, en mesure de mobiliser les nouveaux outils disponibles afin d’élever leur capacité d’action.

En outre, ces projets supposent l’exploitation d’une quantité considérable de données individuelles pour lesquelles il est nécessaire de fournir des garanties de confidentialité. Bouygues avait dû apporter des garanties à la CNIL lors du lancement d’IssyGrid. Le projet Quayside à Toronto fut quant à lui confronté à de fortes inquiétudes sur ce point de la part des populations concernées, raison pour laquelle il fût définitivement abandonné en mai 2020.

Quelles perspectives pour les agglomérations ?

Partant de la situation actuelle, plusieurs lignes de fuite peuvent être imaginées. Elles interrogent d’abord le modèle de « ville compacte » présenté comme la solution paradigmatique permettant de répondre aux défis environnementaux par le freinage de l’étalement urbain et la préservation des milieux naturels. Elles questionnent ensuite le modèle de la « smart city » comme solution adaptée au pilotage optimal de cette « ville compacte ».

La remise en question de la « ville compacte » résulte de trois fragilités :

  • sa sensibilité aux îlots de chaleur urbaine dans une perspective d’aggravation de la crise climatique

  • la dégradation des conditions de vie des habitants dans les zones de forte densité urbaine (exacerbée lors de la pandémie)

  • la pénurie d’espaces naturels (verts ou bleus) entravant le ressourcement des habitants.

Les réflexions qui portent sur le devenir des villes du XXIe siècle conduisent à identifier plusieurs possibles très contrastés. Selon le géographe Guillaume Faburel, les grandes agglomérations auraient apporté la preuve par l’absurde de leur incompatibilité radicale avec les objectifs de sobriété énergétique et de préservation de la nature. Il serait donc urgent de tourner la page et de s’engager vers des modèles urbains alternatifs, enracinés dans leur territoire de proximité.

S’il porte un regard plus nuancé, le géographe Michel Lussault estime que le modèle parfait n’existe pas, que la « smart city » ne peut être considérée comme la solution idéale, mais que la mobilisation de tous les acteurs concernés permettra de bricoler de nouvelles solutions. Il plaide par ailleurs pour un urbanisme de l’attention à l’autre et du prendre soin.

S’agissant de l’hypothèse de l’exode urbain, autrement dit de flux de départs massifs de populations quittant les grandes villes en raison des dysfonctionnements précédemment mentionnés, il ne semble pas qu’elle soit confirmée. Si des flux résidentiels ont été observés, ils restent de faible intensité, mais peuvent contribuer à un rééquilibrage de l’armature urbaine au profit des petites villes (entre 2000 et 20 000 habitants), voire des villes moyennes (20 000 à 200 000 habitants), au détriment des grandes villes.


Read more: Smart city ? La technologie ne fait pas tout !


Quelles réponses pour un futur urbain incertain ?

Prenant en compte les différentes mutations précédemment identifiées, plusieurs pistes d’adaptation peuvent être envisagées. Le modèle de la « smart city » constitue un dispositif auquel les acteurs territoriaux vont nécessairement recourir. Il se révèle pertinent à la condition de relever pour le moins quatre défis :

  • Ces projets ne doivent pas être conçus comme des utopies techniciennes dans une logique descendante, mais placer les habitants au cœur des préoccupations.

  • Ces nouveaux dispositifs vont induire des déséquilibres (injustices sociales, générationnelles et spatiales). Ceux-ci doivent être pris en compte et des solutions adaptées doivent être inventées.

  • Ces projets ne doivent pas s’inscrire pas dans une perspective de compétition entre les territoires, mais de coopération.

  • Des garanties solides et vérifiables doivent être fournies quant à l’utilisation des données recueillies, ce qui suppose l’existence de contre-pouvoirs fiables. À défaut, le risque serait grand de voir ces dispositifs échapper à tout contrôle démocratique et dériver dans une gestion algorithmique des populations.

En parallèle, les villes ne peuvent dépendre pour leur fonctionnement d’intrants venant de l’autre bout de la planète et résultant d’une exploitation prédatrice des milieux. Ceci nécessite de retisser des liens, en particulier pour la production agricole, avec les espaces de proximité. Dernier point, la conjugaison du développement du télétravail et les flux résidentiels au profit des petites villes peuvent contribuer à les revitaliser économiquement et dans le même temps, offrir aux grandes villes, du fait de l’amorce de leur dédensification, des opportunités foncières pour leur végétalisation.

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 182,100 academics and researchers from 4,941 institutions.

Register now