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Les « gilets jaunes », quand la France se cabre

Les gilets jaunes se rassemblent à l'ombre de l'Arc-de-triomphe à Paris, le samedi 24 novembre 2018. François Guuillot/ AFP

À l’heure où dans de nombreux pays les difficultés sociales, les inquiétudes, les problèmes du déclassement, de la précarité ou de la mobilité descendante aboutissent au populisme, au nationalisme et à l’extrémisme, la France donne une image singulière : celle d’une société où s’exprime un mouvement social dont le cœur est éloigné des tendances mondiales.

Un mouvement social mêle des significations variées, de niveau sociologique plus ou moins élevé. C’est le cas ici, avec des acteurs qui demandent des mesures fiscales et mettent en avant leurs difficultés économiques ; d’autres, ou les mêmes, qui posent la question de l’injustice et des inégalités ; d’autres encore, ou les mêmes là aussi, qui parlent de respect, se plaignent de ne pas être écoutés, veulent être entendus et reconnus comme citoyens capables d’intervenir dans le débat public.

Un mouvement social comporte toujours une face de lumière, positive, tendue vers des contre-projets, portée éventuellement par une utopie, la promesse d’un avenir meilleur, et une face d’ombre, défensive, tentée par la colère. Ces deux faces peuvent être complémentaires, s’épauler l’une l’autre. Elles peuvent aussi se dissocier – la violence, la haine, les conduites de rupture l’emportant alors sur toute autre logique. C’est ce que nous avons pu observer à Paris, sur les Champs-Élysées, samedi 24 novembre 2018, où des « casseurs » se définissaient dans leur seul affrontement avec les forces de l’ordre : le sens de l’action, ici, s’est dissout dans la violence.

Ne pas réduire les « gilets jaunes » aux casseurs

Un mouvement social ne doit pas être réduit à telle ou telle de ses expressions concrètes, à un moment singulier, à une lutte ponctuelle. Les évènements s’inscrivent, avec lui, dans la longue durée, dans une épaisseur temporelle et spatiale. Les significations qui se révèlent dans un contexte donné – ici, le 24 novembre- appellent donc un examen qui n’épuise en aucune façon la question du sens de l’action, puisque d’autres significations peuvent apparaître, dans d’autres contextes.

La présence de « casseurs » le 24 novembre à Paris, leur choc avec les forces de l’ordre ne nous dit pas tout et peut-être même bien peu du mouvement, pas plus que les incidents xénophobes ou racistes qui ont pu être signalés à partir du samedi 17 novembre dans plusieurs situations. Il est absurde de ne pas voir les forces du mal lorsqu’elles sont à l’œuvre, mais il est injuste de disqualifier les « gilets jaunes » du fait de la violence ou des actes et propos haineux qui ont pu apparaître, dérives éventuellement anisées surgissant à partir de la solidarité festive des braseros.

Lendemain de casse sur les Champs-Élysées, dimanche 25 novembre 2018. François Guillot/AFP

Il faudrait en savoir plus sur les « casseurs » de Paris, qui semblent avoir été d’abord des activistes d’extrême droite portés par une pulsion factieuse qui rappelle le 6 février 1934, avec les « Ligues » antiparlementaires et les associations d’anciens combattants mobilisés violemment contre un pouvoir, qui lui-même eut recours à la force dans le contexte de l’affaire Stavisky.

Il est vraisemblable que des activistes d’ultragauche « black blocs » et autres, soient également intervenus – leur violence exprime autre chose, une rage, parfois aussi une désespérance qui mériterait analyse. Mais ces protagonistes de la violence sont à la périphérie du mouvement, quand ils ne lui sont pas étrangers.

Paris demeure à l’écart

À suivre les sondages d’opinion, le mouvement des « gilets jaunes » bénéficiait encore, samedi 24 novembre, de forts courants de sympathie : près de trois quarts des personnes interrogées affichaient leur sympathie, leur compréhension. Mais ils n’ont pas mobilisé pour autant toute la société : on les a vus en région, bien plus qu’en ville, et la capitale est restée bien peu impliquée. Les Parisiens n’ont en aucune façon semblé vouloir leur apporter un soutien explicite. La jeunesse étudiante n’a pas été visible. Bien des professions se sont tenues à l’écart du mouvement. Les plus pauvres ne se sont pas non plus engagés.

Certaines analyses ont opposé la France d’en bas et celle d’en haut, celle de la périphérie et celles des centres-villes, celle des territoires et celle de la capitale. Il y a du vrai dans ces approches, et une leçon de la journée, du 24 novembre permet de faire un pas de plus : la mobilisation, en effet, est demeurée puissante en région, et faible s’il s’agit de Paris.

Il est vrai qu’il était coûteux de faire un déplacement qui pouvait être aussi un peu angoissant pour des provinciaux n’ayant pas l’habitude de manifester, et ne connaissant que bien peu la capitale ; qu’il n’y avait pas de capacité d’organisation, comme lorsque de grands syndicats affrètent des cars et des trains, prennent langue avec les représentants de la puissance publique pour fixer le parcours d’une manifestation, assurent un service d’ordre.

Toujours est-il qu’est apparu clairement non pas un continuum, entre une action s’exerçant au centre, dans les rues de Paris, et une autre ancrée localement, sur les axes et les carrefours routiers, mais une distance.

Les « gilets jaunes » n’ont pas su, ou pas voulu se mobiliser massivement à Paris, et ils peuvent même avoir la conviction qu’ils n’ont pas leur place près des lieux du pouvoir et de l’argent : la Place de la Concorde, les Champs-Élysées. Ils ont pu se sentir rejetés de la capitale, tenus à distance du centre symbolique – il leur reste effectivement la périphérie.

La question du traitement politique reste posée

Un mouvement social n’est pas une force politique, et s’il semble avoir eu un tropisme plus de droite et d’extrême droite que de gauche, celui des « gilets jaunes » n’est pas apparu comme politisé – nombre des manifestants sont d’ailleurs des abstentionnistes. Mais cela n’interdit pas de réfléchir au traitement politique de ses demandes.

À Paris, le 24 novembre 2018. François Guillot/AFP

Dans le contexte actuel, un tel traitement était attendu par ce mouvement du côté du pouvoir, tant le système politique classique, avec les partis de gauche et de droite, est décomposé. Si les forces extrêmes – à gauche (la France Insoumise) ou à droite (le Rassemblement national) – peuvent relayer ses demandes, elles ne sont pas en mesure d’en assurer la remontée efficace, du moins à court terme.

Quant aux syndicats, dont il a été question y compris pour contribuer à un dialogue désormais souhaité par le pouvoir, il faut admettre qu’ils ne sont pas impliqués dans la mobilisation, alors même que les acteurs avancent des revendications qui portent assez largement sur le travail, sous-rémunéré, sur l’emploi, précarisé, et sur les retraites. Tous au plus les syndicats peuvent-ils tenter de se constituer en opérateurs d’une sortie par le haut de la situation actuelle, comme dans la proposition de Laurent Berger et de la CFDT d’ouvrir une vaste discussion articulant les enjeux fiscaux, sociaux et écologiques.

Un mouvement défensif dans ses revendications, et moderne dans ses formes

Un mouvement social s’inscrit dans le cadre d’un type de société. Ici, ce n’est pas faire injure aux acteurs que de dire qu’ils sont plus dans la défense d’un modèle social et culturel qui se défait depuis une trentaine d’années sous l’effet, notamment, de la mondialisation, avec la déstructuration de l’État-nation et la sortie de l’ère industrielle classique, que dans l’invention d’un nouveau modèle.

Très différemment, en même temps que s’exprimaient les « gilets jaunes », d’importantes manifestations témoignaient de la vigueur des revendications contre les violences faites aux femmes, s’inscrivant beaucoup plus dans l’invention d’un nouveau modèle culturel.

Mais à partir du moment où les demandes sociales portées par les « gilets jaunes » pourraient être articulées à l’action pour l’environnement, tout pourrait changer : la sortie par le haut de la situation actuelle exige une telle articulation, et ceux qui, parmi les « gilets jaunes », joueront cette carte feront entrer leur lutte dans un mouvement contre-offensif, et pas seulement défensif.

L’historien Charles Tilly avait proposé, à propos du mouvement ouvrier, le concept de « répertoire » des formes de l’action collective. Il indiquait par là que chaque époque historique se caractérise par des modalités concrètes de mobilisation que l’on retrouve d’une lutte à l’autre. Il est clair, de ce point de vue, que le mouvement des « gilets jaunes » correspond à un nouveau répertoire : s’il est défensif, et classique dans ses significations, il est particulièrement moderne dans ses formes. Il est mobile, « liquide » aurait dit Zygmunt Bauman, et en même temps capable d’ancrage local, il utilise massivement et intelligemment, les technologies nouvelles de communication, Internet, les téléphones mobiles, les réseaux sociaux.

En mal de structuration et de référence historique

Vue de loin, la lutte des « gilets jaunes » en région semble mettre en cause de façon générale la mobilité routière sur tout le territoire national. Vue de près, elle peut avoir des enjeux plus spécifiques, et donc des significations différenciées : un jour les dépôts d’essence, un autre les grandes surfaces et les centres commerciaux, parfois aussi, quand elle peut s’exprimer en centre-ville, les lieux symboliques du pouvoir central – préfecture, sous-préfecture – ou de la fiscalité – centre d’impôts. Ce qui dérape parfois, avec par exemple des agressions visant le domicile de députés de la majorité.

Sur le périphérique parisien, le 17 novembre 2018. Lucas Barioulet/AFP

Pour comprendre une lutte, une mobilisation, il est souvent procédé à rappel historique et à comparaison. Le mouvement des « gilets jaunes » n’a pas jusqu’ici de dirigeant, ni d’organisation en dehors de ce que lui offrent les réseaux sociaux, avec d’ailleurs le risque de l’illusion : il ne suffisait pas d’appeler sur Facebook à une montée sur Paris pour que les manifestants suivent massivement.

Sans principe de structuration, le mouvement ne s’est pas doté non plus de ses propres références historiques. Il n’a ressemblé en rien à mai 1968, et pas davantage à la grève de 1995, et ses acteurs n’en parlent pas. Il n’est en aucune façon révolutionnaire, au sens où il ne vise pas à prendre le pouvoir d’État.

Enfin, plusieurs analyses ont insisté sur la distinction entre le fonctionnement vertical – de haut en bas – du pouvoir et le fonctionnement horizontal du mouvement. Le premier a développé une « com », une communication erratique, oscillant entre la disqualification de la contestation, la référence à la transition écologique et les appels au dialogue – mais avec qui, et comment ? Et il a en ligne de mire les élections européennes à venir, où il voudrait bénéficier d’une partie au moins du vote écologiste

Dans ses significations les plus élevées, le mouvement fait apparaître une France qui se cabre, qui s’indigne, qui demande à être respectée et entendue, qui voudrait une autre politique sociale, plus de démocratie aussi. Et il n’est pas spécialement préoccupé par les prochaines élections.

Ce qui rappelle une des difficultés pour le pouvoir à trouver une sortie par le haut : le problème n’est pas l’absence, comme on dit aujourd’hui, de « médiations », mais le manque de représentation dans un contexte où l’agenda n’est pas le même des deux côtés.

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