Expliquer pour mieux agir

La crise en haut, la démoralisation en bas

Rentrée des classes à Laval, le 3 septembre 2018. Ludovic Marin/AFP

« Affaires » (Benalla, Nyssen, etc.), démission de Nicolas Hulot, puis de Laura Flessel, grogne de Stéphane Bern, inquiétudes sociales, et pas seulement des retraités, etc. : dans les difficultés actuelles du pouvoir politique en France, quelle est la part d’éléments conjoncturels, quelle est celle d’enjeux structurels ?

L’actualité peut s’analyser en tant que telle, en elle-même, dans le très court terme, comme une crise, une mauvaise passe, un creux passager pour le chef de l’État. Mais ne vient-elle pas aussi, ou plutôt, nous engager à refuser le « présentisme » dénoncé par l’historien François Hartog, et à retrouver le sens sinon de la longue durée chère à Fernand Braudel, du moins du moyen terme ? Et dans cette perspective, ne faut-il pas regarder vers le bas, s’intéresser à la société civile, et pas seulement au pouvoir, aux partis et aux institutions ?

Les difficultés du pouvoir

Un constat élémentaire nous servira ici de point de départ : deux motivations principales ont poussé les électeurs à voter pour Emmanuel Macron lors de l’élection présidentielle de 2017. Pour la première, défensive, il s’agissait avant tout de faire obstacle à la montée du nationalisme et du populisme, dans un contexte préoccupant – les sondages étaient allés jusqu’à créditer Marine Le Pen de quelque 40 % des intentions de vote. De ce point de vue, Emmanuel Macron incarnait, comme Alain Juppé avant lui, le moins pire des choix aux yeux d’un électorat de gauche et de droite modérées, ou centriste.

Avec la seconde motivation, constructive, l’enthousiasme était au rendez-vous : Emmanuel Macron proposait un élan, des perspectives de changement séduisantes, alors même que le système politique classique gauche/droite était vermoulu. Il apportait satisfaction aux plus réformistes tout en incarnant le dépassement d’oppositions obsolètes, et l’espoir d’une nouvelle façon de faire de la politique. Là résidait pour beaucoup l’engagement dans En marche

Et se sont surtout affirmés face au nouveau pouvoir des acteurs radicaux, plus ou moins extrêmes.

Les observateurs parlent aujourd’hui de « rentrée difficile » pour le gouvernement. Les plus critiques soulignent le caractère intenable du modèle proposé par Emmanuel Macron, l’impossibilité qu’il y aurait, finalement, à satisfaire à la fois les riches et les pauvres, les actifs et les retraités, à conjuguer l’efficacité économique et le respect de l’environnement et l’écologie, les intérêts de divers groupes de pression et la sauvegarde de la planète, ce que la démission de Nicolas Hulot est venue aussi signifier.

D’autres, ou les mêmes, s’en prennent au caractère techno-bureaucratique des équipes qui entoureraient le chef de l’État, ou à son mode de fonctionnement « jupitérien », de haut en bas, sans réelle considération pour les médiations, notamment syndicales.

La liste de ces critiques pourrait être allongée. Mais l’essentiel est de voir qu’elles procèdent toutes d’une même démarche, qui consiste finalement à considérer les difficultés du pouvoir comme liées au pouvoir lui-même, à la conception (réelle ou supposée, peu importe ici) que le chef de l’État a de son exercice, et à des choix dont l’articulation se révélerait impossible, le « en même temps » présidentiel tournant de ce point de vue au « wishfull thinking ».

En résumé, l’équation politique incarnée par le chef de l’État, et les promesses de changement allant de pair, s’avèreraient problématiques, et peut-être impossibles à assumer durablement.

Quand la société se défie

À ce mode d’analyse tourné donc vers le haut, vers le sommet de l’État, et à court terme, on peut sinon opposer, du moins ajouter une tout autre approche, qui consiste à regarder vers le bas, du côté de la société civile.

Nous y sommes encouragés par les sondages, qui sont devenus l’instrument favori d’auscultation sociale, en même temps qu’un outil incontournable de la communication politique. Même s’il faut regretter de les voir se substituer à l’analyse sociologique, déjà, ils nous mettent sur la voie d’une hypothèse que d’autres démarches pourraient valider : la société est actuellement de plus en plus défiante et réservée vis-à-vis du pouvoir, des pans entiers qui lui étaient favorables se braquent, ou deviennent sceptiques. Peut-être même, la société pourrait-elle se cabrer.

Devant l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, le 6 septembre 2018. Philippe Lopez/AFP, CC BY

Cette hypothèse sort renforcée à l’examen des politiques et réformes annoncées ou en cours : tout ce qui touche au revenu, au pouvoir d’achat, à la fiscalité, aux retraites, à la redistribution par l’État est en effet particulièrement sensible. Or en la matière, les appréhensions, parfois l’anxiété règnent et pourraient se transformer en refus et en vives protestations. De même, le départ de Nicolas Hulot a mis en cause la volonté, ou la capacité du chef de l’État de saisir à bout de bras les enjeux que porte l’écologie politique et de les mettre au cœur d’une vision neuve de l’action gouvernementale.

Il est vrai que jusqu’ici, l’inquiétude sociale, le mécontentement ou la colère n’ont débouché que sur de bien médiocres résultats. Les contestations syndicales, les grèves, les manifestations n’ont pas changé grand-chose. Les mouvements et partis écologistes sont peu mobilisateurs. Les interventions des parlementaires de l’opposition à l’Assemblée nationale n’ont guère eu d’impact sur l’action d’un gouvernement assuré d’une majorité solide. Et quand Jean‑Luc Mélenchon et La France insoumise ont prétendu incarner la jonction du politique et du social, au moment de la grève des cheminots, ce fut loin d’être la grande mobilisation annoncée.

À partir de là, deux questions méritent d’être posées.

Une contradiction majeure

La première est celle de la profondeur de la défiance ou du doute vis-à-vis du pouvoir. Nombre de ceux qui en constatent les limites, les fautes et les carences se disent que s’il échoue, de grands drames se profilent ; ils n’ont pas oublié la première motivation des électeurs d’Emmanuel Macron, la hantise défensive du national-populisme. La pulsion qui pourrait les pousser à se cabrer entre chez eux en conflit avec la raison, qui les somme de continuer à soutenir le chef de l’État.

Mais cette pulsion est d’autant plus puissante que les déceptions s’accumulent, et que l’enthousiasme lié à la deuxième motivation retombe. On le voit nettement parmi les « marcheurs » des premiers jours, dont beaucoup, à la base – c’est le moins qu’on puisse dire – sont à l’arrêt, et d’autres parfois même si déçus que leur engagement se retourne en critique acerbe.

Les réformes en cours ou envisagées n’entraînent pas un soutien accru au pouvoir, les promesses de « ruissellement », d’ascensions victorieuses sous la houlette de valeureux « premiers de cordée » suscitent de moins en moins l’adhésion des citoyens.

Dès lors, le choix tend à devenir : rompre, en son for intérieur ou plus visiblement, ou soutenir sans enthousiasme – mais jusqu’à quand ? La tension entre les deux possibilités est vive. Beaucoup continuent à ne pas vouloir trancher, mais plus le pouvoir semble patiner, et plus la contradiction devient intenable, et risque de se résoudre au profit de logiques de rupture.

Un immense péril

Mais – et là réside notre deuxième question – si la société civile semble de plus en plus disposée à regimber, quelle forme pourrait revêtir la protestation ? Comment pourrait se produire le passage à l’action ?

Il n’y a pas grand-chose à attendre des appareils des partis classiques, ou de ce qui en reste : ce n’est pas d’eux que viendront les catégories nouvelles, les formes, les projets, les idées, les méthodes du renouveau en profondeur de la vie politique, en tous cas à court terme.

A Marseille, le 7 septembre 2018. Christophe Simon/AFP

Un séisme révolutionnaire ou un nouveau mai 68 sont peu vraisemblables. Les grèves, les manifestations – on l’a dit – relèvent actuellement du répertoire de l’impuissance, et radicalisent les forces politiques ou syndicales qui les animent, ce qui les marginalise. On ne voit poindre ni idéologie mobilisatrice nouvelle, ni utopie. On ne voit guère se construire les mouvements sociaux ou culturels qui seraient au nouveau monde ce que le mouvement ouvrier a été pour la société industrielle. Un « anti mai 68 » est déjà plus plausible, une poussée pressante du nationalisme et du populisme.

Les individus qui composent la société et qui jusque-là étaient dans l’expectative, voire professaient un vague assentiment vis-à-vis de l’action gouvernementale semblent de plus en plus prendre leurs distances, mais peu désireux ou capables de véritablement se cabrer collectivement – jusqu’au jour où certains pourraient s’abandonner aux forces de la démagogie, et de la haine.

Il y a là un immense péril, qu’une célèbre étude de Paul Lazarsfeld, Marie Jahoda et Hans Zeisel sur « les chômeurs de Marienthal » (éd. de Minuit, 1982) peut illustrer : au début des années 30, la population de cette petite ville d’Autriche, confrontée à un chômage de masse brutal, verse dans le désespoir et l’apathie. Quelques années plus tard, la démoralisation laissera la place au nazisme, non moins massivement.

Besoin d’un nouvel élan

La dynamique incarnée par Emmanuel Macron conjuguait deux logiques, l’une défensive, l’autre offensive : elle tend à n’en plus représenter que la première, ce qui l’affaiblit considérablement.

Pour se relancer, il ne lui suffira pas de veiller à ne pas laisser la gauche ou la droite classiques se relancer. Il lui faudra prendre un nouvel élan, retrouver un souffle mobilisateur qui ne pourra se réduire à la mise en exergue de réformes qui, aussi nécessaires qu’il puisse paraître, passent de plus en plus mal. Conduire un tel élan, l’insuffler ne pourra pas être confié au parti LREM, dont l’image est presque aussi détériorée que celle des partis classiques.

Le principal chantier à venir, pour Emmanuel Macron, n’est plus celui de la modernisation du pays et des réformes qu’elle appelle, en cours, ou annoncées, sociales, économiques, fiscales, institutionnelles, non, le principal enjeu tient à sa capacité de proposer une relance intellectuelle audible, une vision pour l’avenir autre que gestionnaire et rationnelle, lui redonnant crédit au-delà de sa capacité à endiguer politiquement les forces du mal.

Quand un personnage public connaît des difficultés dans son action, il est tentant pour lui de se durcir, de vouloir maintenir le cap qu’il s’est fixé sans coup férir, et s’il dispose d’un quelconque pouvoir de passer à l’autoritarisme. Une telle tentation existe pour Emmanuel Macron, surtout dans un contexte où les médias sont de moins en moins tendres pour lui, de plus en plus blessants.

Elle mènerait à une sorte de radicalisation, bien au-delà d’une verticalité assumée et tempérée, qui serait à terme catastrophique pour lui, mais aussi pour le pays : espérons qu’il saura emprunter d’autres chemins.

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