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La sprinteuse chinoise Wu Chunmiao laisse éclater sa joie à sa victoire au 100 au jeux paralympiques de 2008.
Athlètes aveugles et voyants expriment de la même façon leur joie (la sprinteuse chinoise Wu Chunmiao lors de sa victoire au 100m en 2008)… Mais la modulation fine des expressions est favorisée par un certain apprentissage visuel. Peter Parks / AFP

Les personnes aveugles expriment-elles leurs émotions comme les voyants ?

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 1er au 11 octobre 2021 en métropole et du 5 au 15 novembre 2021 en outre-mer et à l’international), et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition a pour thème : « Eureka ! L’émotion de la découverte ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Les expressions faciales jouent un rôle essentiel dans notre vie, tant dans nos interactions sociales que quand elles nous permettent de réagir aux événements qui nous affectent. Mais si cette importance est admise, le débat reste de mise sur la nature de l’expression des émotions chez l’être humain…

Les expressions de joie, de peur, ou encore de colère sont-elles innées ou apprises lors des différentes observations et échanges visuels ? Le naturaliste anglais Charles Darwin, père de la théorie de l’évolution via la sélection naturelle, s’interrogeait déjà sur le sujet en 1872 dans son ouvrage L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux.

Les tenants de l’approche innéiste postulent que les expressions faciales sont le produit de notre histoire évolutive. Cette position suggère que les configurations faciales à l’origine des expressions sont produites à partir d’une source biologique présente en nous, qui ne nécessite que peu ou pas d’apprentissage (en particulier par imitation). Les muscles du visage sont, de fait, capables d’exécuter plus de 40 actions indépendantes, autorisant un très grand nombre d’expressions.

Photographie ancienne (XIXᵉ siècle) tirée du _Mécanisme de la physionomie humaine_) du Guillaume Duchenne, avec des visages stimulés électriquement pour repérer les muscles sollicités pour les expressions des émotions
Dès 1862, le neurologue français Guillaume Duchenne étudie les muscles responsables des expressions faciales des émotions. Il utilise pour cela la stimulation électrique et la photographie (planche tirée de son Mécanisme de la physionomie humaine). Guillaume Duchenne de Boulogne, dans _Mécanisme de la physionomie humaine_ (1862)

Parmi ce vaste répertoire potentiel, le psychologue américain Paul Ekman, pionnier dans l’étude des émotions, a identifié avec ses collègues dans les années 1970 un nombre limité d’émotions fondamentales qui provoquent des réponses spécifiques de la musculature faciale : la joie, la tristesse, la peur et la colère, éventuellement complétées par le dégoût, la surprise, l’intérêt ou le mépris.

Si certains points de ces travaux, comme la thèse du caractère universel des expressions, sont aujourd’hui sujets à discussion, ils ont été, lors de leur élaboration, renforcés par des études interculturelles sur la reconnaissance des émotions. Les chercheurs ont demandé à des personnes de différentes cultures d’identifier les émotions de base sur des photographies. Les résultats ont montré un très haut niveau d’accord entre les personnes interrogées, y compris des membres de la tribu reculée des Papous de Nouvelle-Guinée.

Innées… ou acquises ?

La seconde position théorique suggère que les expressions faciales sont produites et reconnues par un apprentissage (principalement par imitation) culturel. Elle s’appuie notamment sur de nouvelles recherches menées depuis 2008, avec d’autres sociétés à petite échelle et des tribus éloignées de l’Amérique du Sud, qui ont cette fois utilisé des approches basées sur la découverte de l’émotion.

Ces études ont révélé des différences culturelles dans la façon dont les personnes donnent sens au mouvement du visage. Ce point de vue est soutenu par les théories sociales et dynamiques de l’émotion et de son développement. Le rôle de l’apprentissage par imitation est ici central et commence très tôt, dès les premières interactions visuelles entre le bébé et son entourage.

Mais si l’expression des émotions est liée à un acte d’imitation visuelle, qu’en est-il des personnes qui ne peuvent pas se référer à un modèle ? Expriment-elles leurs émotions de la même manière ? Les personnes aveugles complètes de naissance constituent un groupe d’étude privilégié pour clarifier la question. Si ces personnes produisent des expressions faciales similaires aux voyants, cela peut être la preuve que ces comportements sont, au moins en partie, innés ou en tout cas pas le résultat d’un apprentissage par imitations visuelles.

Dans un article publié dans la revue Psychonomic Bulletin & Review, nous avons analysé 21 travaux scientifiques ayant trait aux expressions faciales des personnes aveugles. Voici nos principales découvertes.

Des expressions faciales spontanées similaires à celles des voyants

Jusqu’aux années 1980, l’étude des expressions faciales des personnes aveugles consistait principalement à des observations menées au sein d’un petit groupe d’enfants et bébés aveugles et sourds-aveugles. Les chercheurs ont constaté que leurs expressions étaient similaires à celle des voyants, appuyant ainsi la théorie de l’inné.

Par la suite, d’autres techniques d’analyse plus fines sont apparues, telle la méthode FACS (facial action coding system). Développée par Paul Ekman et Wallace Friesen, elle permet de détecter tous les muscles impliqués dans l’expression d’une émotion dans les photographies ou vidéos de visages. Une des études les plus connues, par son originalité, est celle conduite par une équipe de l’université de San Francisco.

Les chercheurs en psychologie y ont analysé les photographies d’expressions faciales des athlètes de judo aveugles pendant les jeux paralympiques de 2004, et les ont comparées à celles de voyants dans le même contexte. Athlètes aveugles et voyants exprimaient de manière similaire leur joie et leur tristesse… y compris le fameux sourire forcé de ceux qui terminaient deuxième, si près du but.

Une équipe de recherche israélienne a aussi mis en parallèle les expressions faciales spontanées des personnes aveugles avec des voyants membres de leur famille et étrangers. Ils ont montré que les configurations faciales impliquées dans les expressions des participants aveugles étaient plus corrélées avec celle des membres de leur famille qu’avec les étrangers. De quoi renforcer l’idée d’une « signature familiale unique des expressions faciales ».

Autant d’études qui renforcent le point de vue selon lequel au moins une partie du système à l’origine des émotions est innée et non pas uniquement dépendante d’un apprentissage par imitation visuelle.

Les expressions volontaires dépendent de l’expérience visuelle

Toutefois, si une similitude entre les expressions spontanées d’émotion des personnes aveugles et voyantes semble établie, les résultats changent lorsque les chercheurs demandent à des participants non voyants de reproduire une expression en laboratoire. Il y a alors davantage de différences par rapport aux normes expressives attendues. D’autres études ont aussi montré que les personnes aveugles ont des difficultés à régler sur leur visage l’intensité de leur émotion selon le contexte, comme entre une petite ou une grosse colère.

Ainsi, si les mêmes muscles expressifs de base sont prêts à travailler chez tous, la difficulté des personnes aveugles à exprimer volontairement une émotion ou régler son intensité montre aussi que l’apprentissage des normes visuelles jouent un rôle important dans leur bon paramétrage. Un enfant voyant a de multiples occasions s’entraîner à exprimer ces émotions, par exemple en faisant des grimaces devant un miroir. L’expérience visuelle serait ainsi importante pour moduler l’expression faciale selon le contexte et les règles culturelles.

Valoriser le rôle des autres sens dans l’expression des émotions

Bien que l’expression d’une émotion soit principalement véhiculée par le visage, nous pouvons exprimer une émotion au travers d’autres canaux sensoriels – par la voix, la posture, les prosodies et le contact physique. En 2015, une équipe de recherche en Italie a ainsi observé les interactions entre les mamans aveugles et leurs enfants voyants. Cette étude a montré que les stratégies compensatoires, tels le contact physique et les productions verbales, jouent alors un rôle très important.

Des aveugles décryptent les émotions sur le visage de la Vénus de Milo
Passer par les autres sens pour explorer les expressions des émotions est une bonne stratégie compensatoire pour les non-voyants (ici, des athlètes touchent le visage de la Vénus de Milo, Athènes en 2004). Fayez Nureldine/AFP

Les observations pionnières des bébés aveugles interaction avec leur environnement, faites par la psychologue américaine Selma Fraiberg dans les années 1970, fournissent aussi plusieurs exemples de la façon dont le corps peut véhiculer de l’affection et d’intérêt chez ces enfants.

Aujourd’hui, de nouvelles recherches sont requises pour approfondir ces modes différentiels et multisensoriels d’expression émotionnelle chez les personnes aveugles. Le projet « Emoti-sens », actuellement mené par l’Université de Genève en collaboration avec l’Université Lumière Lyon 2, examine ces moyens alternatifs chez les enfants aveugles. Au-delà de l’expression, les chercheurs étudient également la reconnaissance des émotions par le toucher avec l’usage de masques et dessins tactiles.

L’objectif de cette recherche interventionnelle est de créer un programme d’entraînement émotionnel multisensoriel à destination des enfants aveugles et voyants. Aujourd’hui, il y a un consensus scientifique sur l’importance des compétences émotionnelles sur la santé physique et mentale, les relations sociales et la réussite professionnelle. Une très récente étude a aussi montré qu’une bonne connaissance des émotions contribue de façon significative à l’apprentissage numérique des enfants de 3 à 6 ans.

Tous les programmes pour entraîner les émotions disponibles aujourd’hui font appel principalement à des ressources visuelles, comme des jeux avec des visages d’émotions et miroirs. Si bien que les enfants aveugles manquent d’outils sollicitant les autres sens pour apprendre à exprimer, identifier et réguler les émotions. Une méthodologie de design participatif appliquée à la création du prototype assurera la prise en compte de l’avis des professionnels de la déficience visuelle et d’enfants aveugles, et ce dès les premières étapes de conception du programme.

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