Point de vue : en Italie, la santé publique victime des « fake news »

Les positions « anti-scientifiques » du gouvernement de Matteo Salvini ont poussé le président de l'Istituto superiore di sanità à la démission. Alberto Pizzoli/AFP

Les alertes se sont multipliées ces dernières années, dans la communauté scientifique et dans les médias, à propos du danger que constitue la diffusion de « fake news », expression traduite en français par le néologisme « infox ».

L’ère de la « post-vérité » fait depuis quelque temps l’objet d’un nombre croissant de colloques ou de tribunes. Aux États-Unis en particulier, depuis l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche, la menace de décisions politiques prises en dehors voire à l’encontre des connaissances scientifiques est régulièrement brandie.


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Toutefois, malgré ces avertissements répétés, souvent formulés par des membres des milieux culturels ou scientifiques, la société peine à évaluer les conséquences de l’arrivée au pouvoir de ces forces politiques qui n’hésitent pas à s’appuyer sur des contrevérités scientifiques pour prendre des décisions. Elles constituent pourtant une véritable menace pour la santé publique.

L’Europe n’est pas épargnée

Un article publié en 2017 dans la revue de la célèbre École de santé publique d’Harvard était intitulé : « President Donald Trump is a threat to public health » (« Le président Trump est une menace pour la santé publique »). Mais il n’est pas besoin de porter son regard au-delà de l’Atlantique pour constater les effets délétères des politiques basées sur les fake news. En Europe, un cas récent vient de nous le rappeler.

Le 19 décembre dernier, le Dr Walter Ricciardi, président depuis 2015 de l’Istituto superiore di sanità à Rome – le plus grand institut de santé publique d’Italie – a démissionné de son poste. Dans une interview accordée au Corriere de la Serra le 1er janvier, ce professeur d’hygiène et de santé publique, reconnu sur le plan national et international (il fut, entre autres responsabilités, président de 2010 à 2014 de l’Association européenne de santé publique, EUPHA) précise les raisons qui l’ont conduit à renoncer à son poste. Et elles sont graves : il accuse le nouveau gouvernement italien d’avoir adopté des positions « non scientifiques, voire carrément anti-scientifiques ».


Pied de nez à l’expertise scientifique

Pourquoi une telle prise de position ? Parce que, depuis l’avènement au pouvoir de la coalition formée par le Mouvement 5 étoiles et la Ligue, les déclarations tonitruantes et scientifiquement infondées se sont multipliées : caractériser les vaccins comme inutiles et dangereux ; qualifier de concept obsolète les usines d’incinération ; affirmer que la politique de restriction de l’accueil des migrants était justifiée par le fait que ces derniers apportent des maladies…


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Plus inquiétant encore, cet éminent spécialiste en arrive à la conclusion que les experts et les scientifiques sont aujourd’hui dans l’impossibilité de travailler car ils se retrouvent en situation de devoir démentir et désavouer le gouvernement à tout instant.

Il faut dire que le gouvernement transalpin n’a pas chômé : en moins de 10 mois d’exercice du pouvoir, il a démontré qu’il pouvait mettre en place une nouvelle manière de gouverner, basée sur un pied de nez gigantesque à l’expertise scientifique. Et devenir une véritable menace en termes de santé publique.

Un inquiétant manque de réaction

La nouvelle de la démission de Walter Ricciardi a été reprise dans de nombreux journaux italiens, et dans quelques revues spécialisées en Europe. Mais elle n’a provoqué ni la vague d’indignation à laquelle on aurait pu s’attendre, ni de prise de position large afin, derrière le Dr Ricciardi, de défendre ce qu’ont apporté et apportent régulièrement les connaissances scientifiques pour participer à l’amélioration et la préservation de la santé.

Est-ce dû à la période à laquelle cet événement a eu lieu, peu avant Noël et la trêve des confiseurs ? Peut-être. Mais ce manque d’écho est une raison supplémentaire pour afficher, en ce début d’année, notre inquiétude et notre soutien sans faille à notre collègue italien. Car cette affaire est symptomatique de ce qui se passera si nous ne nous mobilisons pas. On peut imaginer, et craindre, que tous les efforts faits depuis le Siècle des Lumières puis les travaux de Louis Pasteur pour asseoir un certain nombre de pratiques en santé sur des faits (evidence based practice, pratique basée sur les preuves), finissent par être totalement discrédités. Comme n’hésite pas à le faire, régulièrement, le président des États-Unis.

Il ne s’agit évidemment pas de sacraliser la science, mais bien de défendre le rôle qu’elle peut, qu’elle doit jouer pour alimenter les débats autour de la santé et dans le processus de prise de décision. Le danger d’un retour à une forme d’obscurantisme n’est pas uniquement théorique. La situation italienne démontre que le danger est bien réel. Et il est à nos portes.

En cette année 2019 où auront lieu des élections qui décideront de l’avenir de l’Europe, nous ne pouvons laisser passer une telle situation sans réagir.

Les médias rapportent régulièrement des « problèmes de santé publique » ou des « scandales de santé publique ». N’est-il pas temps de s’insurger contre une volonté politique qui s’affranchit de toute connaissance, de tout rapport avec la science et qui, elle aussi, peut être qualifiée de « scandale de santé publique » ?