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Polémique « Amanda Gorman » : ce que traduire veut dire

La jeune poétesse Amanda Gorman lors de l'investiture de Joe Biden, le 20 janvier 2021. AFP

Les traductions, notamment de l’anglais, inondent chaque année le marché du livre en Europe. Il n’est ainsi pas étonnant que les maisons d’édition, à l’instar de la prestigieuse édition Fayard en France, s’arrachent les droits de publications du poème « The Hill We Climb », lu lors de la cérémonie d’investiture du nouveau président américain élu Joe Biden en janvier 2021 et composé par Amanda Gorman, plusieurs fois primée pour ses écrits.

Face au défi de sa traduction dans les langues vernaculaires européennes, un débat, pour ne pas dire une controverse, s’est ouvert quant aux choix des traducteurs et traductrices sélectionnés par les éditeurs pour faire connaître ce poème. Ainsi, après l’épisode qui a vu Marieke Lucas Rijneveld se retirer de cet exercice, sous la pression, après avoir été recrutée par l’éditeur Meulenhoff pour en proposer une version néerlandaise, l’éditeur en charge de la publication catalane du poème a remercié son traducteur expérimenté, Víctor Obiol, pour répondre aux volontés de Viking Books, l’éditeur américain en charge de l’œuvre de la poétesse afro-américaine Amanda Gorman, d’après la BBC.

À chaque fois, l’argument de la controverse est le même : pourquoi ne pas avoir choisi une traductrice noire, de préférence jeune et activiste ? C’est alors à juste titre que France Culture pose la question : « Faut-il être noire pour traduire le poème d’Amanda Gorman ? » Ce sujet d’actualité sert ici d’exemple pour s’interroger plus largement sur le sens et l’objectif de la traduction, tout particulièrement lorsque le texte concerné est d’ordre poétique, ce qui amène à s’interroger sur la légitimité qu’une personne peut avoir à s’engager dans un tel travail.

L’objectif de la traduction

Si le débat sur les théories de la traduction ne cesse de faire varier la position du curseur entre les deux extrêmes que sont le littéralisme, où le mot trône au-dessus de toute autre considération, et la traduction libre, pour laquelle l’essence du texte est le seul ingrédient nécessaire, la question de la traduction d’un texte littéraire, poétique qui plus est, doit s’attarder sur la raison d’être de la poésie.

En effet, le traducteur cherchant à capturer les aspects primordiaux d’un poème pour pouvoir les retranscrire, doit en comprendre les fonctions primordiales : s’il cherche à véhiculer un message, notamment dans un temps politique comme celui de l’inauguration présidentielle où « l’unité » semblait être le maître-mot, les éloges qui ont fusé à la suite de cette lecture n’ont cessé de mettre en exergue « la force du verbe » du poème en question, comme on peut le voir dans un article du Monde ou dans un court message de Michelle Obama sur Twitter. C’est que la poésie, au risque de tomber dans une banalité des plus classiques, est le lieu des sentiments, de l’émotion. Cette émotion, cette charge, ce bouillonnement intérieur doit pouvoir s’unir avec les mots pour que ceux-ci atteignent toute leur vigueur. Comme dirait feu Yves Bonnefoy, lui-même poète, traducteur et critique littéraire, dans La poésie et la gnose : la poésie, « c’est la décision de faire corps avec le langage ».

Une fois que l’être fait corps avec la langue, il peut entrer dans un acte de production, de composition, d’écriture, et finalement, de traduction. Car comme dirait Jean‑René Ladmiral, philosophe, traducteur et enseignant de traductologie, reprenant à son compte une idée de Proust :

« Écrire, c’est traduire ce qu’on a dans la tête – sauf que ce que j’ai dans la tête, c’est dans la tête que je l’ai, et c’est dans la mienne (de tête) que je l’ai ! c’est-à-dire que ce n’est pas proprement tangible. »

Le traducteur d’un poème existant se retrouve alors dans la position du deuxième traducteur, à la différence que le premier a traduit une pensée ou une expérience interne. Ce nouveau traducteur doit alors faire sienne l’ébullition poétique du premier pour permettre à la nouvelle production d’avoir la même force, la même intensité que le premier. Le même impact.

La légitimité du traducteur

Si le souffle poétique est la rencontre entre un esprit et les mots, ou plutôt leur fusion, l’acte de traduire ne relève-t-il donc pas de l’impossible ? Le traducteur et chercheur René Agostini s’est notamment intéressé à cette question dans le contexte de la poésie, dans son petit ouvrage au titre évocateur La traduction n’existe pas, l’intraduisible non plus, soulignant :

« L’intraduisible relève du mystère de l’être, de l’esprit, du souffle et de la voix, car il y a des voix où le langage n’est plus le langage et où les mots sont métamorphosés en formules magiques, en mantras, sonorités et rythmes qui ont un effet au-delà de toute saisie par la raison. »

Le traducteur se doit alors de garder une humilité résistante à toute épreuve, à « l’épreuve de l’étranger », pour reprendre l’expression du linguiste Antoine Berman, car si l’intraduisible n’existe pas, il n’en demeure pas moins que le texte étranger donnera immanquablement du fil à retordre.

Cette difficulté du traducteur vient de sa nature même d’individu, qui a vécu ses propres expériences et qui possède sa propre plume. C’est là que la question se pose dans notre cas d’étude : demander un profil personnel particulier est-il légitime, à savoir que le traducteur doive être une traductrice, et plus précisément : « une femme, jeune, activiste, et de préférence noire » ? La question n’est pas ici posée sur le plan militant, même si c’est le point de certains comme la journaliste néerlandaise Janice Deul, « qui se débat pour la diversité dans le monde de la mode et de la culture ». Sur ce point, un article du New York Times souligne que ce débat « a montré le manque de diversité dans le monde de la traduction littéraire » en Europe.

Il est évident que la polémique en cours est en réalité plus d’ordre politique (ou social, dirait-on) que littéraire, cette actualité ayant permis à certaines voix de s’élever pour réclamer une justice sociale qui se fait attendre. Ce qui pourrait s’apparenter à de la discrimination au niveau professionnel est donc un débat bien plus complexe, qui dépasse d’ailleurs largement le monde littéraire, la sous-représentation des minorités pouvant en soi être considérée comme de la discrimination. On ne peut en effet occulter le manque de visibilité de certaines minorités, qui se fait ressentir à présent dans des domaines aussi censément objectifs que l’intelligence artificielle où des algorithmes peuvent « reproduire et amplifier un racisme systémique » d’après certains experts.

Cependant, la question qui nous intéresse ici concerne peut-être, au final, un monde idéal où l’égalité des chances serait déjà une réalité établie, et nous nous demandons alors qui est le plus à même d’apporter la meilleure traduction possible du texte en question.

L’identité du traducteur

Cette question se heurte à un problème de taille : si seule une personne de couleur noire, jeune et militante peut traduire les propos d’Amanda Gorman, cela impliquerait-il que seule une telle personne pourrait en comprendre et en assimiler les nuances et diverses subtilités ? Une fois la question ainsi posée, le problème paraît évident : comment un texte lu lors d’une inauguration présidentielle pourrait-il prétendre vouloir toucher tout le monde, si seule une « communauté » de semblables pouvait accéder au sens ? Cette vision communautariste du métier de traducteur renvoie à nouveau à la notion d’identité : la nouvelle plume doit-elle s’identifier au texte qu’elle traduit au point d’avoir la même couleur de peau pour pouvoir entreprendre l’acte de traduire ?

Finalement, une fois que la notion d’identité est lancée dans le débat, l’équation se retrouve sans solution, car la communauté humaine comprend autant d’identités que d’individus. Pour reprendre les propos de Platon dans Le Parménide, qui insiste sur le fait que l’identité implique la différence : « L’identité rendra donc dissemblable, ou elle ne sera pas contraire à la différence. »

L’humanité au cœur de l’acte de traduire

Toutefois, cette communauté a l’humanité en commun, qui relie les individus entre eux et qui leur permet de s’écouter, de se comprendre et de partager des émotions.

Une autre question ferme alors le bal : peut-on juger le travail d’une personne sur ce qu’elle est plutôt que sur ce qu’elle fait ? En effet, le traducteur catalan Víctor Obiol avait terminé sa traduction, et il a même été rémunéré pour celle-ci, mais d’après lui, c’est finalement son profil qui a fait défaut comme le rapporte Le Figaro. Et si les identités sont aussi nombreuses que le nombre d’individus, qui pourrait alors prétendre traduire un texte si ce n’est l’auteur premier ? Le risque serait au final de juger en amont l’éthique professionnelle du traducteur ou de la traductrice, cette « éthique du langage », pour reprendre les propos du linguiste Henri Meschonnic dans son Éthique et politique du traduire, éthique qui « concerne tous les êtres de langage, citoyens de l’humanité ».


L’auteur effectue sa thèse sous la direction de Jim Walker.

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