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Le gaspillage commence souvent dès l’achat. Flickr, CC BY-NC-ND

Quatre idées reçues sur le gaspillage d’objets

Les Françaises et les Français rejettent unanimement le « gaspillage », qu’ils associent très largement au gaspillage alimentaire. Or le gaspillage concerne aussi les objets et les ressources utilisées pour leur fabrication. Par exemple, il a été estimé que 630 millions d’euros de biens non-alimentaires invendus sont détruits chaque année même s’ils sont encore en bon état. Et dans chacun de nos foyers, nous possédons en moyenne 2,5 tonnes de meubles et électroménager, dont l’impact environnemental pourrait représenter près de 25 % des émissions de CO2 de la population.

On n’a pas toujours conscience de tout ce que l’on détient et éventuellement gaspille. En particulier, de nombreux objets inutilisés sont devenus plus visibles pendant la période de confinement pour celles et ceux qui en ont profité pour ranger et trier leurs possessions. Le « monde d’après » le confinement pourrait-il être plus sobre ?

Les recherches en sciences sociales soutenues par l’Agence de la transition écologique (Ademe) invitent à remettre en question les idées reçues sur le gaspillage d’objets, de façon à mieux l’éviter. Voici quatre idées passées à la loupe, extraites du rapport de synthèse visant à valoriser les travaux des chercheurs sur ce sujet. Elles n’offrent qu’un aperçu des résultats présentés dans le document.

Gaspiller, ce serait uniquement jeter

Selon les personnes interrogées, le gaspillage se définit principalement par le fait de jeter un bien qui pourrait être utilisé. Cela s’explique en partie par l’importance du gaspillage alimentaire dans les représentations : la nourriture non consommée est effectivement jetée, contrairement à des objets qui peuvent être inutilisés sans pour autant partir à la poubelle.

Le recyclage est alors souvent perçu comme une solution contre le gaspillage, dans le sens où cela permet de réemployer les matériaux et les ressources. Mais recycler un objet peu ou pas utilisé constitue aussi une forme de gaspillage, si l’on définit ce dernier par la perte d’utilité des objets, pour soi ou pour autrui. Ce gaspillage peut commencer dès l’acquisition des biens, notamment lorsqu’ils sont achetés en « cédant à la tentation », comme l’évoquent 35 % des personnes interrogées sur le sujet. Et même si les pratiques des Français ne reflètent pas forcément leurs représentations, 74 % considèrent qu’acheter des produits sans en avoir besoin est une forme de gaspillage.

La possession d’objets qui finissent par être gaspillés s’explique non seulement par des achats sources de déception, parfois impulsifs, avec une utilité fantasmée ou encouragée par la publicité, mais aussi par des objets imposés, par exemple en héritage ou en cadeau. Que faire de ces objets s’ils ne correspondent pas à un besoin ou une pratique ?

120 secondes pour comprendre… le réemploi et la réutilisation. Source Ademe.

Garder permettrait de ne pas gaspiller

Alors que le sentiment de culpabilité rend difficile de les jeter, les objets sous-utilisés sont généralement accumulés parce qu’ils ne sont pas ou plus intégrés à des activités et des pratiques. C’est le cas des appareils de cuisine réservés à des occasions spéciales ou encore du matériel de bricolage pour des projets ponctuels ou même inachevés. Des changements dans les routines et les pratiques, comme un nouveau lieu de vie ou l’arrêt d’une activité sportive, rendent aussi les objets inadéquats.

Il est d’autant plus difficile de s’en séparer qu’ils sont associés à un imaginaire, source d’attachement. La notion d’« utilité future » ou d’utilité « hypothétique » explique que l’on garde ces objets, pour soi ou pour d’autres, sans avoir conscience de les gaspiller. Certains sont en attente d’être redécouverts, comme des vêtements que l’on pense remettre.

D’autres ne fonctionnent plus mais sont conservés dans l’idée de les réparer un jour (avec une représentation pourtant abstraite de leur utilité), à l’instar de téléphones ou objets électroniques. Une partie est progressivement mise à distance et oubliée, notamment dans des placards peu accessibles, à la cave ou au grenier. Beaucoup deviennent véritablement obsolètes et donc inutilisables avec le temps.

Certes, garder évite de jeter. Mais les Français enquêtés tendent à oublier qu’un objet (ou ce qui le compose) peut être vendu ou donné à quelqu’un qui en aura un usage présent et futur supérieur, lui conférant une nouvelle vie. Les possibilités de remise en circulation des objets par des associations caritatives et des filières de réemploi sont souvent mal connues, ou difficiles d’accès (lieux de collecte ou horaires). Certains interrogés considèrent par ailleurs que le don ou le réemploi constitue du gaspillage, proche de l’acte de jeter, du fait de la distance sociale avec les futurs utilisateurs des objets.

Être antigaspi, une affaire de bobos ?

Les recherches et enquêtes en sciences sociales indiquent par ailleurs, sans généraliser pour autant, que les individus engagés contre le gaspillage appartiennent le plus souvent aux classes supérieures, évoluant dans des milieux qui leur permettent de contrôler leurs pratiques et d’adopter une approche gestionnaire de leur consommation. L’« anti-gaspi » nécessite du temps et des compétences pour transformer, réutiliser, et faire recirculer les objets, plus accessibles aux milieux plutôt privilégiés avec un capital culturel conséquent. Néanmoins, les plus riches sont aussi ceux qui consomment – et potentiellement gaspillent – le plus.

Certains travaux révèlent aussi les capacités des classes populaires à s’engager dans des pratiques écologiques et plus particulièrement dans la réduction du gaspillage, par exemple en bricolant et réparant les objets, en s’appuyant sur des compétences issues de traditions familiales et un « ethos » ouvrier. L’anti-gaspillage permet certainement de faire des économies, mais il révèle aussi l’existence d’une « conscience écologique » au sein de cette partie de la population. Celle-ci n’est pas homogène, même si l’expérience récente du confinement tend à montrer qu’elle aspire à une « utopie sécuritaire » par opposition à l’attrait pour l’« utopie écologiste » des classes supérieures.

Plus que la classe sociale, d’autres déterminants comme l’âge et le genre jouent dans les représentations du gaspillage et les pratiques associées. Par exemple, les 15-24 ans ont été davantage sensibilisés à ses conséquences, notamment en matière de vêtements et d’emballages. Les femmes, qui sont largement sur-représentées parmi les militants et militantes anti-gaspi, associent davantage le gaspillage aux objets du quotidien et aux pratiques domestiques (enfants, maison), dont la répartition genrée demeure inégale. Les hommes évoquent de leur côté les causes systémiques qui encouragent à la surconsommation, par exemple de téléphones portables.

Le gaspillage, c’est la société de consommation

De manière générale, les personnes interrogées tendent à croire que le gaspillage, « c’est les autres », qu’elles gâchent moins que la plupart des gens, ou bien que la société de consommation, les supermarchés, les industriels, sont seuls responsables. Par ailleurs, elles n’ont pas toujours conscience de leur propre gaspillage, notamment parce que le gâchis est principalement associé au fait de jeter à la poubelle, et pas forcément au fait d’acheter, stocker, ou accumuler des objets.

Non seulement la société de consommation pousse à gaspiller, mais un sentiment d’impuissance fait aussi obstacle aux démarches positives de prévention. Pourtant, il existe de nombreuses façons d’agir, individuellement et collectivement. Sous l’impulsion d’associations et mouvements militants tels que Zero Waste France, de nombreuses filières de réparation et de réutilisation se sont développées ces dernières années, à l’instar des Repair Cafés ou des ateliers couture. Des milliers de citoyen·ne·s se sont même engagés dans un défi « Rien de neuf », consistant à ne rien acheter neuf pendant une année.

L’action publique a un rôle à jouer pour soutenir ces initiatives sur les territoires, leur apporter des ressources et infrastructures adaptées, et les généraliser en dehors de milieux militants. Et au-delà de l’engagement des citoyens, des évolutions réglementaires récentes responsabilisent aussi les industriels avec par exemple l’interdiction de détruire des produits invendus, y compris non alimentaires.

À l’heure d’établir des plans de relance pour pallier les effets de la crise sanitaire, comment soutenir des modes de production et de consommation incitant moins au gaspillage de ressources ? Pour construire un « monde d’après » plus durable, l’engagement de militants « zéro déchet » ou même de « consommateurs responsables » ne sera pas suffisant.

Nous, citoyens et citoyennes, pouvoirs publics, mais aussi sphère économique devons repenser nos modèles de production et de consommation qui encouragent à acheter, stocker, accumuler, et finalement gaspiller. Pour les objets comme pour l’alimentation, nous pouvons développer des démarches « anti-gaspi » positives, en nous appuyant sur des solutions concrètes et facilement accessibles.

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