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Professeur avec une craie devant un tableau noir
Pour améliorer l'apprentissage des langues et permettre aux élèves de s'entraîner, le gouvernement propose de recourir à des outils d'IA en complément des cours classiques. Shutterstock

Quel « choc des savoirs » pour les langues étrangères ?

Après un feuilleton politique au ministère de l’Éducation nationale, où Gabriel Attal (5 mois), Amélie Oudéa-Castera (26 jours) et enfin Nicole Belloubet (depuis le 8 février) ont rejoint les 11 ministres sur 29 restés en poste moins de 14 mois depuis 1958, les textes piliers du « choc des savoirs » sont parus le dimanche 17 mars.


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La formule, marquante, a été lancée en décembre 2023 au sujet des réformes envisagées pour l’école. Si elle a fait réagir le monde éducatif, elle renvoie en linguistique appliquée à d’autres formules creuses en politique.

Quel éclairage les sciences du langage peuvent-elles apporter sur cette expression ? En prenant l’exemple des langues étrangères à l’école, penchons-nous sur la manière dont la didactique des langues voit ce « choc des savoirs ».

« Choc des savoirs » : un mot d’ordre politique qui défie la connaissance scientifique

« Dégraisser le mammouth », « pour une école de la confiance », « choc des savoirs » sont quelques-unes des formules chocs utilisées dans le cadre des politiques d’éducation. Il ne s’agit pas seulement de tentatives pour chaque ministre de rentrer par la petite porte dans l’histoire, ces formules renvoient à une certaine vision de l’école.

Par exemple, « dégraisser le mammouth » nourrit l’idée selon laquelle l’école ne serait pas réformable à cause de la « résistance au changement » des enseignants. Pour la chercheuse en sciences de l’éducation Anne-Marie Duclos, cette formule managériale est une manière de culpabiliser les acteurs de terrain en reniant la légitimité de leurs inquiétudes face à des transformations prises de manière descendante. Cela légitimerait donc le fait de passer une réforme contre l’avis de ses principaux acteurs et de rarement les écouter.

L’expression « choc des savoirs » renvoie à plusieurs imaginaires : la nécessité de transformer l’Éducation nationale en profondeur, la déliquescence des savoirs à l’école, le besoin d’autorité pour enseigner. Gabriel Attal, désormais Premier ministre, promet ainsi de s’attaquer aux « tabous », notamment celui du redoublement, nourrissant l’idée de solutions évidentes que les acteurs impliqués (enseignants et chercheurs) refuseraient.

Gabriel Attal veut s’attaquer au « tabou du redoublement » (M6 Info, 2023).

L’idée de nouveauté, voire d’un « c’était mieux avant », renvoie en réalité à des principes pédagogiques datés dont les limites sont bien documentées par la recherche scientifique : groupe de niveau, port de l’uniforme, redoublement.

Ces sujets présentés comme étant « sous le tapis » sont donc en réalité bien étudiés et la plupart sont des cul-de-sacs pédagogiques. C’est d’autant plus vrai lorsque ces réformes sont faites à moyens constants : réduction des heures de musique et d’arts plastiques pour ajouter la pratique théâtrale, réduction d’une heure en sixième pour la mise en place des groupes de niveau, non-augmentation du temps horaire pour l’Enseignement moral et civique.

Quelle vision du choc des savoirs pour les langues et cultures étrangères ?

Le « choc » désiré pour que les élèves soient mieux engagés dans les apprentissages s’inscrit ainsi dans une « bataille des savoirs » à mener par le corps professoral. Cette métaphore associe l’école à un contexte de guerre, où les résultats des élèves sont associés non seulement à leur propre avenir, mais aussi à des enjeux sociétaux forts tels que la réindustrialisation, la transition écologique, la révolution numérique et la défense de la démocratie face aux complotismes et aux obscurantismes.

Un des constats qui concerne les langues dans ce texte est celui de l’échec des élèves face aux exigences visées en anglais, dont la moitié « n’atteint pas le niveau minimum attendu A2 à la fin de la 3e ». Ces niveaux renvoient à la conception européenne des évaluations en langues étrangères (en référence au Cadre européen commun de référence pour les langues – CECRL), qui considère les « savoirs » en langues comme des compétences mises en œuvre par l’élève qui agit avec la langue.

Personnages autour d’un globe en train d’apprendre des langues
La progression des élèves en langues est évaluée par rapport au Cadre européen commun de référence pour les langues. Shutterstock

Pour « pallier ce problème de niveau des élèves en anglais », le texte prévoit de refondre les programmes de langues vivantes étrangères, en présentant plus clairement les points grammaticaux et le vocabulaire essentiel à maîtriser chaque année. Si cela peut sembler logique – un programme est fait pour permettre aux élèves de progresser – réduire les savoirs en langues à des connaissances linguistiques est un pas en arrière si l’on se positionne historiquement en se référant à des chercheurs comme Pierre Martinez.

Apprendre une langue ne consiste pas qu’à connaitre des mots et des règles, l’enjeu est surtout de pouvoir parler, écrire, communiquer, et de reconnaitre l’expérience de chacun avec ses langues.

De plus, c’est à travers l’exemple des compétences en anglais que s’envisage la réforme de programmes qui concernent toutes les langues. Rompre avec les difficultés en langues étrangères serait d’autant plus efficace en prenant en compte le rapport européen de l’école avec toutes ses langues et toutes ses frontières mais aussi dans le rapport au monde et aux migrations contemporaines comme le conçoivent Beacco et Cherkaoui Messin, deux chercheurs spécialistes des politiques linguistiques européennes.


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Le texte dénonce encore « l’approche insuffisamment marquée par la culture » qu’aurait pris l’enseignement. Il envisage pour y remédier de fournir dans les programmes « des repères culturels indispensables à une bonne connaissance de l’aire géographique et de l’histoire des sociétés qui parlent ces langues ». Il sépare ainsi distinctement langues et cultures, réduisant à présent les cultures à des « repères » historiques et géographiques. Cette conception de la culture présente le risque de mener à des généralisations et de renforcer des stéréotypes quand le Conseil de l’Euope vise un programme plus exigeant pour des citoyens de demain ouverts aux langues et aux autres, forts de compétences plurilingues et interculturelles.

Une approche datée de l’apprentissage des langues ?

Pour améliorer l’enseignement et l’apprentissage des langues, le ministère propose le recours à l’IA afin de « renforcer l’exposition aux langues vivantes et permettre un apprentissage complémentaire ».

Captain Kelly nous donne un exemple de ces solutions. Il s’agit d’un assistant vocal en anglais soutenu par le gouvernement, auquel est désormais associé un système d’entraînement basé sur l’IA générative. D’autres applications, telles que Howly Owly, Pili Pop, promettent de s’ajuster aux besoins des apprenants, tout en favorisant une interaction ludique et une immersion dans des situations culturelles présentées comme authentiques. Ces applications présentent les mêmes lacunes que d’autres approches actuelles : la répétition, le vocabulaire dissocié et une approche insuffisamment liée à la culture et aux enjeux sociétaux.


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Il faut noter que ces ressources ne sont pas encore bien analysées et que la recherche n’offre pas suffisamment de recul pour en évaluer les retombées à moyen et long terme, notamment chez le jeune enfant dont le rapport aux écrans est controversé. Pour l’enseignant, la plus-value de l’IA se situerait tout d’abord dans la nouveauté offerte par la différenciation pédagogique ainsi que dans l’évaluation des rendus des élèves.

Cette différenciation n’est possible qu’à condition de légiférer sur le nombre d’heures consacrées aux langues à l’école, sur la reconnaissance de toutes les langues (y compris les langues régionales, langues des signes, etc.), le décloisonnement des langues et leur intégration dans l’enseignement des autres disciplines, et ceci, jusqu’à la formation des enseignants en langues et en intelligence artificielle, entre autres aspects.

Si les avancées de l’IA générative ne cessent d’impressionner, pour des chercheurs comme Laurence Devillers, il devient impératif de les inclure de manière réfléchie et à bon escient dans un dispositif général.

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Comme le souligne Nora Sanchez Gonzalez, professeure associée à Paris School of Business : « On ne peut apprendre une langue étrangère derrière un écran, en accumulant les savoirs grammaticaux. Il est nécessaire d’être confronté à plusieurs interlocuteurs et de s’inscrire dans une interaction. Si cela était si facile, tout le monde serait polyglotte ». Le principe de « choc des savoirs » en langues étrangères semble renvoyer à la fois au futur par l’IA mais aussi à une vision datée dans l’histoire des méthodes d’apprentissage des langues. La place des langues étrangères à l’école semble un acquis qui est pourtant remis en question politiquement.

Plus qu’un « choc des savoirs », la formule renvoie en linguistique appliquée à ce qu’Alice Krieg-Planque analyse comme une manière d’« imposer une idéologie ou une vision du monde ». Les langues sont un enjeu pour le vivre ensemble et s’appuyer des politiques éclairées par les travaux scientifiques et par l’expérience des enseignants semble plus que nécessaire pour mener à bien une politique éducative ambitieuse.

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