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Réindustrialisation : comment impliquer les multinationales françaises ?

Dans le secteur automobile, les récentes mesures fiscales devraient augmenter de 20 % la production en France. François Lo Presti / AFP

Le tissu économique français se caractérise par le poids de ses grandes firmes internationales qui ont davantage délocalisé leur production à l’étranger ces dernières années que leurs homologues européennes. Comment, dès lors, les associer au mouvement de réindustrialisation souhaité par les pouvoirs publics ? Vincent Vicard, adjoint au directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), détaille les leviers à disposition en répondant aux questions d’Isabelle Bensidoun, économiste et adjointe au directeur du CEPII.


Pourquoi parler du rôle des multinationales dans la réindustrialisation ?

Pour deux raisons : d’abord parce qu’elles ont contribué à la désindustrialisation française des dernières décennies, ensuite parce qu’elles représentent une spécificité et un atout de l’économie française.

Les évolutions des deux dernières décennies le montrent bien : les entreprises multinationales françaises ont plus délocalisé d’activités de production à l’étranger que leurs homologues allemandes, italiennes ou espagnoles.

En 2016, elles employaient ainsi plus de 6 millions de personnes à l’étranger, soit près du tiers de l’emploi national, contre seulement 20 % de l’emploi national pour les multinationales allemandes et 10 % pour les américaines, les espagnoles ou les italiennes. Dans le secteur manufacturier, c’est encore plus impressionnant : l’emploi à l’étranger des multinationales françaises représente 65 % de l’emploi manufacturier sur le sol français contre 38 % en Allemagne.

Pourtant, si le site France a largement été déserté par les multinationales françaises pour leurs activités de production, elles affichent une bonne performance à l’échelle mondiale par rapport à leurs concurrentes européennes. On retrouve ainsi 31 entreprises françaises dans le classement Fortune des 500 plus grandes entreprises mondiales, soit plus que l’Allemagne (29) malgré une économie plus grande, que le Royaume-Uni (17) ou que l’Italie (6).

Ces entreprises, à la pointe mondiale dans leurs secteurs, constituent l’une des caractéristiques de l’économie française, et sont autant d’atouts pour des politiques de réindustrialisation sur le sol français. En traçant à gros traits les atouts des économies nationales, on pourrait dire que là où l’Allemagne a ses entreprises de taille intermédiaire du Mittelstand, l’Italie ses régions, les États-Unis leur esprit d’entreprendre, la France a ses grandes entreprises multinationales.

Mais ces entreprises ne sont-elles pas parties à l’étranger parce que le coût du travail en France était trop élevé ?

En partie, mais en partie seulement. Les divergences de coûts du travail, entre la France et l’Allemagne notamment, sur la première décennie de la zone euro ont certes joué un rôle, mais elles ne permettent pas d’expliquer l’ampleur de leur implantation à l’étranger.

Surtout, beaucoup a déjà été fait ces dernières années pour rétablir un environnement de coût de production sur le territoire français favorable aux entreprises. En 2019, les coûts unitaires du travail relativement à l’Allemagne étaient ainsi revenus à leur niveau de 2001, comme on peut le voir sur le graphique ci-dessous.

Par ailleurs, les impôts de production ont baissé par rapport à l’Allemagne depuis 2000, le taux d’impôt sur les sociétés (IS), à 25 % en 2023, sera le plus faible de nos grands partenaires de l’Union européenne (30 % en Allemagne, 28 % en Italie), à égalité avec l’Espagne, et le crédit impôt recherche (CIR) reste le dispositif fiscal en faveur de la R&D le plus généreux d’Europe.

Ainsi, si l’on veut en croire certaines études, l’ensemble des réformes fiscales récentes seraient à même d’inverser radicalement la tendance à la désindustrialisation : pour le seul secteur automobile par exemple, ces mesures devraient augmenter la production sur le territoire français de 20 % et diviser le déficit commercial par trois.

Donc le sujet est clos ?

Non, car les résultats se font attendre en matière d’emploi ou d’activité industrielle et de solde commercial. Étant donné les sommes en jeu, 11 milliards d’euros de baisse de l’IS, 10 milliards de baisse des impôts de production, plus de 6 milliards de CIR et près de 60 milliards pour l’ensemble des exonérations générales de cotisations sociales, qui pèsent chaque année sur le déficit public, on est en droit de demander des résultats aux entreprises, notamment aux multinationales françaises dont les choix de localisation ont été une composante majeure de la désindustrialisation du territoire français.

Comment alors aller plus loin pour inciter les multinationales à (re)investir en France ?

Certains concluent de l’internationalisation des multinationales françaises qu’il faudrait réorienter les aides fiscales en faveur des petites et moyennes entreprises plus ancrées au territoire. On peut en effet notamment questionner l’utilité de subventionner, par le crédit impôt recherche, la R&D réalisée en France par des entreprises qui l’appliqueront ensuite à une production à l’étranger.

Cela n’implique pas nécessairement d’exclure des aides publiques les entreprises multinationales, mais d’en exiger ou de créer les conditions de contreparties pour le territoire en matière de création d’activité ou d’emplois manufacturiers, et d’assiette fiscale notamment.

Pour cela, l’État dispose de plusieurs leviers d’action. Même si elles ont une large partie de leurs activités à l’étranger, les multinationales françaises bénéficient en effet des services de l’État. Des services diplomatiques, par exemple, lorsque le besoin s’en fait sentir pour leurs filiales à l’étranger, soutien d’autant plus important aujourd’hui dans un environnement international plus délicat sur un plan géopolitique qu’il y a quelques années et qui devrait le rester. Soutien public également en cas de crise économique, dont l’importance a bien été démontrée ces derniers mois. Tous ces aspects constituent des éléments d’attachement des entreprises multinationales à leur pays d’origine et autant de leviers de négociation à disposition de l’État pour exiger des contreparties en matière d’activités manufacturières sur le sol national.

Plus de 30 entreprises françaises figurent dans le classement Fortune des 500 plus grandes firmes mondiales, soit plus que l’Allemagne. Thomas Samson/AFP

Au-delà de telles actions volontaristes de l’État, il s’agit d’ancrer davantage les grandes entreprises à leur territoire d’origine. D’abord, en favorisant leur insertion dans les écosystèmes locaux d’entreprises, en renforçant par exemple les dispositifs visant à créer des interactions entre acteurs locaux et petites et grandes entreprises au niveau des territoires, comme les pôles de compétitivité ou la politique Territoires d’industrie.

Ensuite, en agissant directement sur leur gouvernance. De ce point de vue,la comparaison avec l’Allemagne est éclairante. Les sièges des grandes entreprises allemandes étant davantage répartis sur le territoire, les décideurs sont plus proches des activités de production. Par ailleurs, la codétermination allemande réserve la moitié des sièges dans les conseils de surveillance aux représentants des salariés. Deux spécificités qui ont favorisé le maintien outre-Rhin des activités de production et sur lesquelles il est possible de se rapprocher de notre voisin allemand en augmentant la part des représentants de salariés pour se rapprocher de la moitié des sièges dans les conseils d’administration notamment.

Alors que le sujet de la réindustrialisation semble s’imposer dans la campagne présidentielle, il s’agit de ne pas se tromper de diagnostic : beaucoup a déjà été fait pour améliorer la compétitivité-coût française ; il est donc maintenant nécessaire d’interroger à la fois les moyens d’action publique utilisés et leurs limites pour les adapter aux spécificités de l’économie française d’aujourd’hui.


Cet article est publié dans le cadre de la série du CEPII « L’économie internationale en campagne » un partenariat CEPII – The Conversation.

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