Transformer nos systèmes comptables pour se réorganiser avec ce qui compte (vraiment)

Qu'est-ce qui compte vraiment? Pixabay

Qu’ont en commun des pangolins, des écosystèmes asiatiques, des aides-soignant·e·s, des caissier·e·s, des livreur·se·s, etc. ? Ce sont des myriades d’êtres et d’entités que nos systèmes économiques et gestionnaires ont tenu à l’écart, et que la crise actuelle met sur le devant de la scène, révélant de manière très crue leur importance et nos liens d’interdépendance avec eux. Et le premier système de gestion ignorant leur existence ou leur importance est la comptabilité.

La comptabilité est en effet le langage premier des organisations. C’est par les systèmes comptables que celles-ci communiquent, se représentent le monde dans lequel elles vivent – les systèmes comptables instituent ce qui « compte » –, cadrent leurs questionnements et sont rendues « comptables » de leurs actions ; c’est sur la base des systèmes comptables que se fonde l’opérationnalisation de l’action collective.

Mais la comptabilité n’est-elle pas une simple technique de gestion, neutre, synonyme d’une économie capitaliste mondialisée que la crise questionne vivement ? Cette compréhension des systèmes comptables, qui les réifie et les dépolitise, est loin de refléter leur richesse et le rôle central qu’ils ont joué et qu’elles peuvent jouer pour préparer l’avenir.

À chaque société ses systèmes comptables

Les premiers systèmes comptables apparaissent dès l’origine des civilisations humaines, en Mésopotamie. En fait, anthropologiquement, « les enregistrements comptables sont des représentations physiques abstraites des échanges passés et des efforts de coopération, et ils agissent comme des […] mémoires primaires pour les agents économiques engagés dans des échanges complexes à grande échelle. En élargissant la capacité mnésique au-delà des contraintes biologiques du cerveau humain, les enregistrements comptables ont considérablement augmenté l’échelle et la portée de la coopération humaine. Associés à la langue, au droit et à d’autres institutions de soutien à la coordination, les systèmes comptables concrets ont aidé les civilisations humaines à émerger ».

La comptabilité constitue ainsi un des fondements des coordinations et coopérations dans les sociétés humaines : chaque société a développé ses systèmes comptables, structurés par ses imaginaires et ses cosmologies, et qui ont aidé à instituer et développer opérationnellement ces sociétés, sur la base de leur rapport propre au monde. Ainsi la comptabilité mésopotamienne, centrée sur la stabilisation des prix, ou la comptabilité bouddhiste divergent fortement de nos systèmes comptables actuels, techniquement mais surtout conceptuellement.

Par ailleurs, les systèmes comptables ne sont pas limités aux seules organisations. La notion de « durabilité » émerge ainsi dans le travail d’un comptable du XVIIIe siècle, von Carlowitz, qui fonde une certaine idée de la gestion durable des forêts : la comptabilité s’inscrit en fait aussi à l’échelle des écosystèmes.

Rapport au monde

Partant, l’absence des enjeux sociétaux dans nos systèmes comptables actuels rend dès lors impossibles des coordinations et coopérations adéquates sur ces questions. Il s’agirait donc de les rendre visibles. Mais doit-on le faire sans questionner plus profondément la façon de les prendre en compte ? La question centrale est de savoir comment nous voulons représenter ces entités et ces êtres ignorés et nous organiser avec eux. En cela, il s’agit en fait de s’interroger sur le type de rapport au monde que nous souhaitons que nos systèmes comptables déploient dans nos organisations.

La voie principale empruntée actuellement, qu’on retrouve dans les initiatives et débats sur la comptabilité/reporting sociétale, pour rendre visibles ces enjeux, est celui de l’obsession de « la mise en valeur ». Il s’agit de représenter ces entités (écosystèmes, travailleurs, etc.), comme des « actifs » comptables, c’est-à-dire comme des sources de productivité, de services, d’utilité, donc de valeur, qui serait techniquement et objectivement contrôlable.

Or cette vision renvoie à un rapport au monde problématique, poursuivant notamment la même relation aux milieux naturels et au travail, qui se fonde sur une « illusion »issue de la Renaissance – de la maîtrise et de la supériorité de (certains) êtres humains, et que cette crise interroge à nouveaux frais. D’ailleurs, dès justement la Renaissance, la notion d’actif est associée à l’idée de « cose morte » (choses mortes), tandis que les propriétaires et créanciers sont les seuls à être associés à des « cose vive » (choses vivantes).

Voulons-nous aujourd’hui continuer sur cette voie, en l’amplifiant encore, en concevant l’intégralité du monde encore ignoré par nos systèmes comptables comme des « choses mortes », simples sources objectivées de valeur ? Ou l’enjeu, dévoilé par cette crise, n’est-il pas celui de rendre visible et d’organiser un nouveau respect au monde, et à ses limites, fondé sur la protection des écosystèmes, du climat, etc., et sur la décence du travail et des êtres humains, faisant de ces êtres et ces entités, de vraies « choses vivantes », des sources de préoccupations, autrement dit « ce à quoi nous tenons » ?

Nouveaux systèmes comptables

Les systèmes comptables représentent une formidable opportunité de déployer un nouveau rapport au monde et une nouvelle compréhension de nos interdépendances avec ces préoccupations, au cœur de nos pratiques organisationnelles. De nouveaux systèmes comptables cherchent à rendre cela possible : c’est notamment ce que proposent les programmes de recherche et d’expérimentations derrière la comptabilité organisationnelle CARE (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology), étendant la comptabilité en coûts historiques, et la comptabilité de gestion écosystème-centrée, opérant de façon conjointe au niveau des socio-écosystèmes.

Ces initiatives reviennent déjà à reconnaître la dette que nous avons vis-à-vis de ces entités et de ces êtres, et les objectifs et coûts nécessaires pour leur protection et leur préservation (selon en fait les mêmes niveaux de protection que celui requis pour le capital financier), afin de les intégrer directement dans les bilans et comptes de résultat des organisations. Pour y parvenir, elles mobilisent également la comptabilité, à l’interface entre organisations et socio-écosystèmes, comme support de nouvelles formes de coopérations et coordinations, centrées sur ces sources de préoccupation, pour construire de nouveaux « systems of accountabilities », cœur de toute gouvernance collective.

Au lieu d’objectiver des forêts, des écosystèmes, des êtres humains, etc. pour en contrôler les flux de valeurs, il s’agit d’utiliser les systèmes comptables comme une base commune mobilisable par des acteurs privés et publics – interagissant de fait autour de ces sources de préoccupation – pour leur permettre de définir des nouveaux engagements quant aux contributions à apporter et aux efforts à fournir pour la prise en charge de ces différentes entités, de négocier des contreparties, de se rendre des comptes sur les actions conduites et d’évaluer les résultats collectivement atteints.

C’est à nous de savoir si cette « crisis », littéralement ce moment charnière de prise décision, est le début ou non d’une nouvelle orientation de nos systèmes comptables, aptes à organiser un autre rapport au monde.


Les auteurs de cet article sont coresponsables du programme de recherche “Entreprises humaines: écologie et philosophies comptables” du Collège des Bernardins. Le Collège des Bernardins est un lieu de formation et de recherche interdisciplinaire. Acteurs de la société civile et religieuse entrent en dialogue autour des grands défis contemporains, qui touchent l’homme et son avenir.

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