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Trente ans après l’effondrement de l’URSS, ces États fantômes qui hantent l’espace post-soviétique

Des habitants de Soukhoumi, la capitale de l’Abkhazie, brandissent des drapeaux de l’Abkhazie (à bandes vertes), de l’Ossétie du Sud (blanc, rouge et jaune) et de la Russie pour célébrer la reconnaissance par Moscou de l’indépendance de ces deux républiques sécessionnistes de Géorgie, le 16 août 2008. AFP

Des habitants de Soukhoumi, la capitale de l’Abkhazie, brandissent des drapeaux de l’Abkhazie (à bandes vertes), de l’Ossétie du Sud (blanc, rouge et jaune) et de la Russie pour célébrer la reconnaissance par Moscou de l’indépendance de ces deux républiques sécessionnistes de Géorgie, le 16 août 2008.

Le 8 décembre 1991, les accords de Bieloviej mettaient fin à l’existence de l’Union soviétique. La dislocation de l’URSS a entraîné pour les États successeurs – les quinze anciennes républiques fédérées de l’URSS – une profonde reconfiguration de la « question des nationalités » héritée de l’époque soviétique.

Elle a aussi imposé, du point de vue de Moscou, en même temps que les deux guerres de Tchétchénie, la nécessité de gérer des territoires parfois majoritairement peuplés de Russes ethniques s’étant retrouvés hors des frontières de la Fédération de Russie.

Trente ans après la disparition de l’Union, une demi-douzaine d’entités non reconnues internationalement existent aujourd’hui sur ce que fut son territoire. Comment en est-on arrivé là, et quelles sont les perspectives de ces contrées et de leurs habitants ?

Trente ans de conflits

On emploie généralement l’image classique des poupées « matriochkas » emboîtées les unes dans les autres pour expliquer les divisions administratives de l’URSS. En effet, il existait, à l’intérieur des quinze républiques fédérées, des entités territoriales dotées du statut administratif de « république autonome », de « région autonome » ou de « district autonome ». Dès 1991, ces entités autonomes sont devenues un défi à la cohésion interne de plusieurs des quinze nouveaux États indépendants qui se sont constitués sur le fondement des républiques fédérées.

Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du Sud, Haut-Karabakh… l’énumération des entités indépendantes autoproclamées à partir de 1991, quasi-États ou « États fantômes » de l’espace post-soviétique, évoque irrésistiblement une multitude de conflits demeurés irrésolus et liés à de forts enjeux géopolitiques. Au cours des trois dernières décennies, la liste des entités non reconnues par la communauté internationale, loin de se résorber, s’est au contraire allongée de nouveaux « fantômes ». Les plus récents en date sont la république populaire de Donetsk et la république populaire de Lougansk, autoproclamées en 2014 à l’issue de la crise ukrainienne et de la guerre du Donbass.

Toutes les anciennes républiques fédérées devenues indépendantes en 1991 cherchent à forger des États-nations cohérents. Ces projets sont en général fortement perturbés par les « entités fantômes » qui se trouvent sur leur territoire et qui présentent souvent un fort tropisme russophile. Le schéma est parfaitement logique puisque les habitants des zones en question s’opposent aux processus d’ethnicisation du pouvoir et de l’espace public lancés dans les républiques fédérées devenues indépendantes auxquelles elles avaient été rattachées durant l’époque soviétique.

La multiplication de ces États qui n’en sont pas tout à fait est un véritable défi typologique au regard de la science politique. C’est que leur nature même de « quasi-États », d’« États de facto », en fait des États indépendants de fait mais pas de droit, car ils ne sont pas du tout, ou presque pas reconnus par les États membres de l’ONU. L’Ossétie du Sud et l’Abkhazie n’ont été reconnues qu’en août 2008 par la Russie, la Syrie, le Venezuela et Nauru, petit État insulaire d’Océanie. Les autres entités autoproclamées de l’espace ex-soviétique n’ont été reconnues par aucun État de l’ONU, pas même la Russie, qui pourtant soutient plusieurs d’entre elles à bout de bras.

Par ailleurs, leur superficie réduite en fait aussi des « micro-États » qui entretiennent des relations complexes aussi bien avec l’État post-soviétique au sein duquel elles sont enclavées qu’avec celui auquel elles souhaitaient initialement être rattachées, contribuant ainsi à la situation de « weak state » ou de « failed state » de l’entité-mère, souvent divisée du fait des tensions ethniques et linguistiques et dont les élites présentent un niveau généralement élevé de corruption.

Tour d’horizon

À l’exception de la Transnistrie, et du cas beaucoup plus récent des républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, les quasi-États de l’espace post-soviétique sont d’anciennes entités autonomes ayant déclaré leur souveraineté avant ou immédiatement après la fin de l’URSS.

Située sur la rive droite du fleuve Dniestr, coincée entre la république de Moldavie et l’Ukraine, la Transnistrie (4 163 kilomètres carrés, population estimée à 469 000 habitants en 2018) est un reliquat d’empire. Avec une population un tiers russe, un tiers moldave, un tiers ukrainienne, par ailleurs très largement russophone, cette région, russe depuis 1812 n’a pas été intégrée, contrairement au reste de la Moldavie, à la Roumanie indépendante entre 1878 et 1940. Ainsi, la Transnistrie actuelle fut entre 1918 et 1940, la « république autonome moldave », rattachée à l’Ukraine. Ce n’est qu’en 1940, après l’annexion de la Bessarabie (Moldavie) qu’elle fut réintégrée dans la RSS de Moldavie.

En 1989, face à la constitution d’un Front populaire moldave exigeant le rétablissement de l’alphabet latin (au détriment du cyrillique imposé par Moscou) et envisageant un possible rattachement possible de la Moldavie à la Roumanie, un mouvement autonomiste russophone pro-soviétique se constitue dans la capitale transnistrienne, Tiraspol (133 807 habitants en 2015).

Au moment même où la Moldavie accède à l’indépendance en décembre 1991, la Transnistrie proclame son indépendance par référendum (97,7 % des voix avec un taux de participation de 78,8 %). En 1992, une guerre civile éclate entre les forces armées moldaves et les russophones transnistriens constitués en une milice armée appuyée par des contingents de Cosaques et soutenus (sans intervention néanmoins) par la XIVe armée soviétique, contingent de 6 000 hommes stationnés en permanence sur le territoire de la « République de Transnistrie ». Depuis la fin de cette guerre en juillet 1992, cette république est un État indépendant de facto, possédant son propre appareil d’État et des frontières matérialisées avec la Moldavie et l’Ukraine.

Le 17 septembre 2006, la Transnistrie a demandé par référendum (approuvé à 97,1 % avec un taux de participation de 78,6 %) son rattachement à la Russie. Depuis lors, régulièrement qualifiée d’« État mafieux » ou encore de « trou noir de l’Europe », la Transnistrie cultive notoirement les avantages de sa situation de non-droit. Ses frontières poreuses permettent tous les trafics : métaux recyclés, alcool, cigarettes, volailles congelées, armes et êtres humains.

Ainsi, des deux côtés du fleuve Dniestr, les élites économiques, avec des complicités en Ukraine et en Russie, ont développé un système de contrebande à grande échelle. C’est sur le terreau de ce « capitalisme de contrebande » que sont apparus de puissants groupes oligarchiques dont le désormais célèbre Sheriff, puissant conglomérat d’entreprises presque omnipotent créé par deux proches de l’ancien président de la Transnistrie Igor Smirnov (1991-2011), et surtout connu en Europe pour son club de football, le Sheriff Tiraspol.

Territoire situé sur les rives de la mer Noire, au nord-ouest de la Géorgie, avec une superficie de 8 600 kilomètres carrés et une population de 245 246 habitants en 2018, l’Abkhazie abrite un groupe ethnique distinct des Géorgiens. Dans le cours de l’histoire, des royautés abkhazes distinctes des royaumes géorgiens ont existé, mais les Abkhazes ont été incorporés à l’Empire russe en 1860 au terme des guerres du Caucase.

En 1922, l’Abkhazie devient une république fédérée de l’URSS, mais elle est rattachée à la Géorgie en 1931, passant ainsi du statut de république fédérée (1er rang) à celui de république autonome (2e rang) au sein de la Géorgie soviétique. À l’époque soviétique, sous la férule des Géorgiens Beria et Staline, une politique de « géorgianisation » y est menée, favorisant notamment une forte immigration des Géorgiens en Abkhazie : ainsi, en 1989, les Abkhazes ne constituaient plus que 18 % de la population de la république.

Dès 1978, un fort mouvement de contestation était apparu avec l’appui du PC abkhaze pour protester contre la « géorgianisation », demandant notamment la restitution du statut soviétique initial de république fédérée. À la fin des années 1980, dans le contexte de la montée générale des contestations nationales en URSS, ce mouvement national abkhaze se reconstitue et même se renforce après l’accession de la Géorgie à l’indépendance (9 avril 1991) et l’élection à Tbilissi de Zviad Gamsakhourdia, dont les mots d’ordre en faveur d’une Géorgie unitaire visent à supprimer les statuts d’autonomie de l’Abkhazie, de l’Adjarie et de l’Ossétie du Sud.

Des troubles éclatent dans la capitale Soukhoumi en juillet 1991, entraînant 37 morts. La guerre éclate après la décision géorgienne de restaurer la Constitution de 1921 et de supprimer les autonomies. Le 23 juillet 1992, l’Abkhazie proclame son indépendance. En réponse, les troupes géorgiennes envahissent Soukhoumi, chassant les dirigeants abkhazes, qui se réfugient dans la ville littorale de Goudaouta où est située une importante base militaire russe.

Une contre-offensive menée avec l’aide décisive de l’aviation russe durant l’été et l’automne 1993 permet aux Abkhazes de reconquérir l’ensemble du territoire de la république, provoquant la fuite de la moitié de la population (pour l’essentiel des Géorgiens et des Russes) et la mort de 10 à 30 000 civils et militaires en grande majorité géorgiens.

Le conflit géorgiano-abkhaze a été l’un des conflits post-soviétiques le plus meurtriers. Depuis lors, les Abkhazes représentent, d’après le recensement de 2011, 50,7 % de la population de l’entité. En octobre 2006, le Parlement abkhaze vote une résolution appelant la Russie et la communauté internationale à reconnaître l’Abkhazie « qui dispose de tous les critères d’un État indépendant ».

À l’issue de la guerre éclair d’août 2008 en Ossétie du Sud, la Russie devient le premier État membre de l’ONU à reconnaître, le 26 août 2008, l’indépendance de l’Abkhazie. L’événement, qui intervient quelques mois à peine après la reconnaissance internationale de l’indépendance du Kosovo, illustre le fait que la nouvelle guerre froide entre la Russie et l’Occident passe désormais aussi par les « États fantômes ».

Quant au cas de l’Ossétie du Sud (3 900 kilomètres carrés, 53 532 habitants en 2015), il est très comparable à celui de l’Abkhazie, à cette différence près qu’il existe également une république d’Ossétie du Nord en Fédération de Russie, une situation qui décuple l’influence russe.

En 1989, le Soviet Suprême de l’Ossétie du Sud avait demandé la réunification des deux républiques. Au moment de la déclaration d’indépendance de la Géorgie, une guerre civile éclate, entraînant au moins 1 000 morts et plusieurs dizaines de milliers de réfugiés. L’Ossétie du Sud a proclamé son indépendance en novembre 1991 : une force de maintien de la paix (composée de Géorgiens, de Russes et d’Ossètes) a été établie après le cessez-le-feu dès 1992. Un second référendum sur l’indépendance organisé en 2006 a approuvé l’indépendance à plus de 90 % mais ce n’est qu’à l’issue de la guerre de 2008 que la Russie, puis à sa suite, on l’a dit, la Syrie, le Venezuela, le Nicaragua et Nauru, reconnaissent son indépendance.

Entre hard power et soft power : la Russie et les quasi-États de son « proche étranger »

Présence militaire, dépendance énergétique et industrielle, boycott économique (par exemple des vins moldaves et géorgiens en Russie à partir de janvier 2006), prise de contrôle des entreprises locales, influence politique et diplomatique, influence par l’intermédiaire des diasporas nationales immigrées en Russie : la Fédération de Russie dispose d’une panoplie étendue de moyens d’influence et d’actions dans les quasi-États dont elle estime qu’ils relèvent de son « étranger proche ».

Qu’il s’agisse de hard power ou de soft power, l’action de la Russie a visé généralement à soutenir politiquement le processus d’autodétermination des entités fantômes. Après la chute de l’URSS, la Russie a le plus souvent gardé, et ce en dépit de l’accord de 2005 sur le retrait des bases militaires russes en Géorgie, le contrôle d’installations essentielles au fonctionnement de l’armée russe, qu’il s’agisse d’unités stratégiques nucléaires et d’installations radar (Abkhazie et Ossétie du Sud), d’un système unifié de défense anti-aérienne (Transnistrie), du dispositif des garde-frontières sur les frontières de la CEI ou de sa capacité à déployer des forces de maintien de la paix comme au Haut-Karabakh depuis le cessez-le-feu du 10 novembre 2020.

D’autre part, l’organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) fondée en 2003 dans le sillage du traité de Tachkent (1992) a instauré un cadre de défense commun sous l’égide de la Fédération de Russie. L’OTSC intervient donc auprès des quasi-États sur le fondement d’accords tripartites entre la Russie, la Géorgie et l’Abkhazie par exemple ou bien entre la Russie, la Moldavie et la Transnistrie.

Par ailleurs, la Russie a déployé et continue à déployer des forces de maintien de la paix en Abkhazie, en Ossétie du Sud, en Transnistrie et plus récemment au Haut-Karabakh. Enfin, et c’est le fait crucial, l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud, la Transnistrie et sans doute bientôt le Haut-Karabakh deviennent des « quasi-États de garnison », l’enjeu militaire, militaro-industriel et géostratégique devenant un élément déterminant dans le soutien de Moscou aux processus d’autonomisation.

Ainsi, la XIVe armée soviétique basée en Transnistrie échappe à la souveraineté de la Moldavie – laquelle avait pourtant demandé en 1991 le retrait des troupes soviétiques tout en cherchant à conserver le matériel et les installations militaires – et conforte ainsi le processus d’autonomisation. Le 1er avril 1992, la Russie fait passer la XIVe armée sous sa juridiction. L’accord signé en 1994 entre la Moldavie et la Russie sur le retrait de la XIVe armée est demeuré lettre morte faute de ratification par les autorités de Tiraspol, pour lesquelles la présence de ces troupes russes est une garantie de l’autonomie de leur territoire, où l’industrie de la défense employait à l’époque soviétique les trois quarts des ouvriers.

En Géorgie, la question des bases russes, dont l’une est située en Abkhazie (Goudaouta) a été au cœur des négociations qui ont suivi la Révolution des Roses (décembre 2003) et l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Saakachvili. Le retrait des bases militaires russes du territoire géorgien a été le grand succès diplomatique de Salomé Zourabichvili, diplomate française nommée à cette époque ministre des Affaires étrangères de Géorgie (avant de devenir présidente du pays en 2018).

Le soft power russe agit enfin, plus ou moins officieusement, en faveur des « rattachements » à plus ou moins long terme à la Fédération de Russie. Divers schémas peuvent être imaginés, notamment celui de la « fédéralisation » de l’« entité mère », mais ils n’ont pas encore été réalisés. La « passeportisation » a cependant permis d’attribuer la citoyenneté russe aux citoyens de certains quasi-États, notamment en Abkhazie et en Ossétie du Sud, où plus de la moitié de la population a désormais un passeport russe.

Le statut de « zone grise » favorise le statu quo

Depuis trente ans, les quasi-États de l’espace post-soviétique sont devenus un enjeu géopolitique de premier plan dans la nouvelle guerre froide opposant la Russie à l’Occident. Guerre des mots, guerres des médias, les entités fantômes sont généralement désignées par la « république mère » d’entités « séparatistes » alors qu’en Russie on évoque plutôt des « processus d’autonomisation ».

L’accusation de double standard est de mise entre Russes et Géorgiens, ces derniers reprochant à la Russie sa politique en Tchétchénie tandis que les Russes reprochent aux Géorgiens leur non-reconnaissance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Les États fantômes ou quasi-États ont été, la plupart du temps, un obstacle à la consolidation d’États post-soviétiques faibles ou défaillants comme l’Ukraine ou l’Arménie, usant parfois d’une puissance asymétrique inattendue. Ainsi, la « kharabakhisation » du pouvoir politique arménien durant les trois décennies de l’époque soviétique a fait du quasi-État du Haut-Karabakh un creuset de formation des élites politiques oligarchiques de l’Arménie.

En janvier 2006, Vladimir Poutine a lié de manière expresse le sort des quasi-États européens à celui des quasi-États post-soviétiques en déclarant : « Si le principe de l’indépendance du Kosovo venait à être reconnu, plus aucun obstacle n’existerait alors pour le reconnaître le droit de la Transnistrie, de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud à réaliser leur droit à l’autodétermination ». Ainsi, à l’horizon indéfini – en dépit de l’élection de la présidente pro-européenne Maia Sandu le 24 décembre 2020 – des relations entre l’UE et la Moldavie répond le quasi-État bastion pro-russe de Transnistrie. De fait, la plupart des élites des quasi-États post-soviétiques ont utilisé à leur avantage leur situation de « zone grise » en ces lieux de concurrence ouverte sur le plan géopolitique. Dès lors, il est fort possible qu’ils continuent encore longtemps de former des abcès de fixation des tensions entre la Russie et ses « partenaires occidentaux »…

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