Une annexion de la Biélorussie, un projet de Poutine pour assurer l’après 2024 ?

Les présidents russe et biélorusse Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko près de Sotchi (Russie), le 13 février 2019. Sergei Chirikov/AFP

Depuis plusieurs mois, et notamment autour du 2 avril dernier, date de célébration par Minsk et Moscou du 20e anniversaire de l’« État de Biélorussie et de la Russie » (dit « État de l’Union »), une avalanche de publications, de déclarations officielles et de messages anonymes sur les médias sociaux ont annoncé que l’annexion de la Biélorussie, à l’instar de la Crimée, était inévitable.

Les alarmistes oublient fréquemment que « l’État de l’Union » entre la Biélorussie et la Russie est un projet de longue date, le traité datant de décembre 1999. Le texte prévoit à terme la création d’une confédération fondée sur une intégration commerciale, économique, douanière, culturelle, militaire, monétaire et industrielle, dotée d’un seul président, d’un Parlement unique, d’un drapeau, d’un hymne et d’une monnaie commune. Mais dans les faits et depuis sa date d’entrée en vigueur, les parties prenantes n’ont guère progressé vers cette unification politique des deux États « basée sur le respect de leur souveraineté respective ».

Des deux côtés du « rideau de Schengen », d’innombrables titres sont récemment apparus sur ce sujet, annonçant de nouvelles reconfigurations au sein de l’espace post-soviétique. Quelle serait aujourd’hui la probabilité d’une annexion de la Biélorussie par la Russie, définie ici comme le rattachement d’un territoire à un autre ?

Les prémisses d’une éventuelle « invasion » seraient donc multiples et expliqueraient cet engouement pour ce nouveau scénario catastrophe géopolitique.

Une très forte vulnérabilité dans plusieurs domaines

Les tensions récentes entre la Russie et la Biélorussie au sujet des modifications de la fiscalité pétrolière russe ont relancé le vieux débat sur le degré de vulnérabilité de Minsk vis-à-vis de Moscou. En effet, l’arrêt des aides et la taxation des importations de pétrole par la Russie pourraient renchérir leur coût de 8 et 12 milliards de dollars d’ici à 2024, une lourde charge pour les finances biélorusses. La dépendance énergétique est le premier argument mentionné pour prédire une future annexion.

Plus encore, si on se fie à l’étude effectuée par l’institut Chatham House, les vecteurs de vulnérabilité (ou d’« influence russe ») sont nombreux et dépassent largement la question énergétique. Figurent dans la liste : dépendance économique ; interconnexion des élites ; imbrications identitaire, religieuse, militaire, etc. La Russie est le principal partenaire commercial de la Biélorussie avec 50 % de ses exportations et 60 % de ses importations. Elle représente, par ailleurs, la totalité de ses importations énergétiques.

Toujours selon cette étude, sur un grand nombre de ces points, la « capacité de réponse » de l’État biélorusse serait très faible. Anaïs Marin, dans un article datant de 2013, soulignait ainsi que le complexe de l’industrie de défense biélorusse restait structurellement dépendant de la Russie, son principal fournisseur de matières premières, son principal débouché pour les exportations et son intermédiaire sur les marchés mondiaux.

Une imbrication institutionnelle indéniable

L’imbrication institutionnelle qui existe entre les deux États favoriserait considérablement une « absorption » de la Biélorussie : cette dernière, pays membre de la CEI, participe à toutes les unions régionales post-soviétiques dominées par la Russie, telles la Communauté économique eurasiatique créée en 2000 et devenue l’Union économique eurasiatique (UEE) en mai 2014, ou l’Organisation du traité de sécurité collective dans la sphère de la défense.

Les relations que les deux États entretiennent dans le cadre de l’Union Russie-Biélorussie n’ont, quant à elles, pas d’équivalent dans l’ensemble de l’espace post-soviétique, à travers notamment des institutions communes (le Conseil suprême de l’État, le Conseil des ministres, le parlement bicaméral, la Cour de l’Union ainsi que la Chambre des comptes), des radios et télévisions de l’État de l’Union (« Union SRW ») et de l’ensemble des attributs d’une confédération (hymne, drapeau, etc.)

Les deux présidents de « l’État de l’Union », le 29 mai 2019, lors d’un sommet au Kazakhstan. Alexey Nikolsky/AFP

Le projet d’annexion semblerait d’autant plus vraisemblable que son maître d’ouvrage est déjà désigné. Dans l’impossibilité de se représenter à la présidence russe, à l’issue de son quatrième mandat qui expire en 2024, Vladimir Poutine pourrait avoir une ambition de devenir le président d’une « confédération russo-biélorusse ».

Personne ne croit, aujourd’hui, à son départ de la scène politique en 2024. Il pourrait occuper le poste de premier ministre russe à cette date (comme il l’avait déjà fait par le passé avec Dimitri Medvedev, en nommant un président qui lui serait loyal, puis en revenant à la présidence en 2030. Il atteindrait alors l’âge canonique de 78 ans ! La fusion avec la Biélorussie apparaît, dès lors, comme une alternative attractive.

Alors, pour quand l’invasion ? Malgré cette apparente évidence, le scénario d’annexion comporte de nombreux risques pour la Russie et repose sur plusieurs mythes erronés concernant la Biélorussie contemporaine.

Loukachencko, un allié pas si docile

C’est l’épineuse question de la souveraineté qui pose problème. L’intégration entre Moscou et Minsk a abouti à une impasse en raison de la réticence de la Russie à appliquer le principe de parité dans la prise de décision énoncé dans le traité de 1999 et du refus du président biélorusse d’accepter de jouer le rôle de partenaire de second plan en adoptant, par exemple, le rouble russe et en devenant sujet de la Fédération de Russie.

Ces positions ne datent pas d’aujourd’hui et n’ont fait que se renforcer depuis la signature de l’accord. Depuis quelques mois, et suite à l’intensification des échanges avec son homologue russe, Alexndre Loukachenko ne manque jamais une occasion de réaffirmer sa position en clamant que « la souveraineté est sacrée pour la Biélorussie. Si quelqu’un veut […] nous forcer à devenir un sujet de la Russie, cela n’arrivera jamais ». Il a récemment réaffirmé que le projet d’union entre la Biélorussie et la Russie impliquait « l’égalité ».

Le régime politique biélorusse est, en effet, un obstacle fondamental à l’intégration étroite du pays avec une quelconque autre nation. Le partage du pouvoir ne fait pas partie des attributs naturels des dirigeants autoritaires – ni à l’intérieur, ni à l’extérieur du pays. Alexandre Loukachenko réprimera instantanément toute tentative de déstabilisation du régime.

Et bien que des mesures répressives (écrasement des manifestations, censure des médias, arrestations des militants, etc.) s’adressent traditionnellement aux « agents » de l’Occident, le président biélorusse peut tout à fait réorienter ces efforts en cas de danger d’absorption par le grand frère russe. Il est, par ailleurs, difficile d’imaginer ce que Moscou peut offrir à Loukachenko pour l’inciter à renoncer à son pouvoir.

La Biélorussie n’est pas la Crimée

Les comparaisons entre la Biélorussie et l’Ukraine s’arrêtent souvent à la question identitaire et culturelle. Cependant, le scénario « criméen » est très peu probable dans le cas de la Biélorussie pour de nombreuses raisons.

Premièrement, avec ses 44,83 millions d’habitants, sa situation stratégique dans la mer Noire et ses ressources, l’Ukraine est historiquement une pièce maîtresse dans la géopolitique de la Russie. La Biélorussie n’a pas le même statut sur cet échiquier.

Par ailleurs, bien que le russe soit une langue officielle en Biélorussie et que le pays soit en grande partie russophone, il n’y a pas, à la différence de l’Ukraine, de zones à forte concentration de Russes de souche (qui ne représentent au total que 8 % de la population biélorusse).

Il n’y est pas non plus question de leurs droits, laquelle pourrait être utilisée pour déstabiliser la Biélorussie en ouvrant la voie à la défense des intérêts de la Russie.

Enfin, les risques et les coûts associés à la prise de contrôle d’un État de 10 millions d’habitants semblent démesurés par rapport aux gains que la Russie pourrait escompter d’une éventuelle stratégie d’annexion. Serait-elle, par exemple, capable de faire face à des sanctions occidentales similaires à celles imposées à la Crimée ?

Des opinions publiques favorables à une « simple » relation de bon voisinage

Une annexion serait d’autant plus délicate que les sondages d’opinion montrent que la part des Russes qui considèrent positivement les relations entre la Fédération de Russie et la Biélorussie a diminué : 50 % des personnes interrogées considèrent que les relations entre les pays sont bonnes, contre 79 % en 2015.

Alexandre Loukachenko, le 3 juillet 2011, à Minsk, la capitale de Biélorussie. Nikolaï Petrov/AFP

Selon le sondage VSIOM, publié le 2 avril 2019, 49 % de citoyens russes sont au courant de la création de l’État de l’Union. Dans le même temps, 48 % des Russes estiment qu’il ne devrait pas y avoir d’union, mais simplement des relations de bon voisinage entre la Biélorussie et la Russie.

L’absorption de ce pays représenterait un risque d’autant plus important pour la Russie qu’elle irait également à l’encontre de l’opinion publique biélorusse. D’après des sondages d’opinion indépendants réalisés en 2016, environ 50 à 60 % des personnes interrogées étaient en faveur de l’indépendance de la Biélorussie, contre seulement 20 à 30 % qui seraient favorables à l’unification avec la Russie. Le nombre de Biélorusses qui soutiennent l’indépendance du pays a même augmenté de façon constante depuis 1991, soit en 28 ans de vie dans un État indépendant doté de tous ses attributs juridiques et politiques. Le changement de générations a impacté l’identité collective en Biélorussie.

Mentionnons, en particulier, les réticences de l’élite biélorusse à une éventuelle fusion. De nombreux hauts fonctionnaires (sinon tous) ont bénéficié de la souveraineté du pays. Après avoir quitté la fonction publique, ils peuvent mener une vie insouciante dans un petit pays qui n’a pas été divisé en zones d’influence par les oligarques. En cas de fusion des deux pays, l’arrivée de grandes entreprises russes en Biélorussie pourrait « priver ces fonctionnaires de leurs postes actuels et de leur retraite tranquille ».

Vers plus d’équilibre est-ouest dans la politique de Loukachenko ?

La crise ukrainienne a considérablement influencé l’opinion publique biélorusse. Elle a également offert de nouvelles opportunités au régime biélorusse d’Alexandre Loukachenko, qui a su tirer son épingle du jeu pour raffermir les positions de son pays en misant sur une neutralité ambiguë dans ce contexte régional.

Ce positionnement stratégique de Minsk face à la crise ukrainienne lui a permis de rompre avec son isolationnisme par rapport à l’Union européenne, comme le souligne I. Shukan dans son article « La Biélorussie après la crise ukrainienne ». Un dialogue renouvelé entre l’UE et la Biélorussie a permis à Loukachenko de gagner en autonomie par rapport à son voisin russe, sans cependant remettre en cause ses divers partenariats politiques, stratégiques et économiques.

Finalement, ces raisons relativisent toute spéculation concernant une future (et « imminente ») annexion de la Biélorussie par son grand voisin. Une question, dès lors, se pose, et qui n’a plus rien à voir avec Minsk : si Poutine souhaite rester président au-delà de 2024, n’aurait-il pas plutôt intérêt à « simplement » amender la Constitution russe ?