Ventes d’armes et achats d’œuvres d’art, aux origines de la collection Bührle

Dans une des salles de l'exposition. Raimond Spekking / Wikimedia Commons, CC BY-NC-SA

Cinquante-cinq œuvres provenant de la collection Bührle sont présentées actuellement au musée Maillol à Paris.

Il y a deux ans, cette même collection avait été présentée par la fondation de l'Hermitage à Lausanne et le visiteur était invité à monter au grenier de la maison pour y lire un bref historique quant à l'origine de la collection, excitant du même coup ma curiosité d'en savoir un peu plus sur le parcours de ce collectionneur et sur les conditions d'acquisition de sa prestigieuse collection .

Exposer la relation entre l’art et l’argent n’est pas chose si commune et la fondation de l'Hermitage exposait en toute transparence le parcours historique des chefs d’œuvre acquis par ce riche collectionneur suisse, une collection privée qui compte parmi les plus prestigieuses au monde :

« Toutes nos archives sont en cours de numérisation et seront ensuite accessibles à quiconque. Simultanément à l’ouverture de l’exposition à l’Hermitage, nous publions la liste complète des 633 achats d’œuvres effectués par Bührle, avec les prix d’acquisition des tableaux, les dates des restitutions et les sommes payées pour racheter par la suite certaines des pièces spoliées aux ayants droit. »

Portrait d’Emil Bührle par Oskar Kokoschka. Fondation Bührle

Un marchand de canons

Le collectionneur, dont le portrait a été peint par Kokoshka, est un certain Emil Georg Bührle, un allemand né à Pforzheim au Sud- Ouest de l’ Allemagne, un jeune homme qui étudie la littérature et la philosophie entre 1909 et 1911 et qui suit également des cours d’histoire de l’art à l’Université de Munich.

Incorporé au régiment de dragons de Brade pendant la Grande Guerre, il rencontrera à Magdebourg en 1919 Charlotte Schalke qui deviendra sa femme en 1920 après un an de fiançailles ; un enfant naîtra l’année suivante, Dieter. Charlotte est la fille d’un banquier qui possède des actions dans une entreprise de machines-outils à Magdebourg.

Le beau-père envoie son gendre en Suisse où la société allemande vient d’acheter une entreprise de machines-outils à Oerlinken ; le gendre acquiert un brevet pour fabriquer un canon anti-aérien de 20 mm, le canon Becker, et devient vite propriétaire/dirigeant de l’entreprise. Les ingénieurs vont perfectionner l’arme avec l’aide financière du haut commandement à Berlin, le traité de Versailles interdisant la production de machines-outils en Allemagne. Ce canon léger, baptisé Oerlikon – du nom de la ville, Oerlinken – sera fabriqué en Suisse mais aussi aux Pays-Bas et en Suède, pays qualifiés de neutres à l’époque de l’entre-deux-guerres. Les affaires prospèrent pour Bührle qui livre ses canons non seulement aux pays neutres mais aussi aux français et aux anglais et cela sous le contrôle du gouvernement fédéral suisse.

L’usine de machines-outils Oerlikon en 1930. Zürich, Geschichte, Kultur, Wirtschaft. Zürich 1933

Bührle a donc activement participé au réarmement caché de l’Allemagne qui contourne le traité de Versailles. L’industriel allemand sera naturalisé suisse en 1937; en 1940,il aura la prudence de vendre les plans de fabrication de son canon à la Royal Navy et à l'US Navy. A la mort de son père en 1956, le fils Dieter assurera la continuité des affaires familiales en exportant illégalement des armes vers divers pays placés sur liste rouge par le Conseil fédéral suisse – dont l’Afrique du Sud et le Nigeria, en pleine guerre civile du Biafra.

Alignées de canons 20 mm Oerlikon à bord du USS Hornet (CV-12) en février 1945. US Navy

Ce musée expose donc la collection d’un marchand de canons, proche d’Hitler selon Hans Ulrich Jost, historien et professeur honoraire de l’Université de Lausanne ayant participé à un ouvrage collectif Schwarzbuch Bührle, Raubkunst für das Kunsthaus Zurich ? (Le livre noir de Bührle, de l’art spolié pour le Kunsthaus de Zurich ?) Et alors, pourrait-on s’interroger ? Bührle conserve en effet sa passion de jeunesse pour la peinture, c’est un amateur d’art qui fréquente les galeries et lors d’une vente aux enchères à Lucerne, il achète « en toute bonne foi » des tableaux saisis par les nazis dans les musées allemands. L’industriel sera condamné à restituer une partie de sa collection mais rachètera plusieurs toiles aux propriétaires légitimes.

L’homme derrière le collectionneur

Alors, pourquoi mettre encore le doigt sur le lien entre art et argent mal acquis, pourquoi remuer le couteau dans la plaie au lieu d'apprécier en toute sérénité la beauté de ces chefs d’œuvre exposés maintenant à Paris ? Lukas Gloor, le directeur de la Fondation Collection E.G. Bührle, répond sans détour à cette question qui peut apparaître en effet décalée voire hors sujet compte tenu de la qualité des pièces présentées

« Tout le monde ne fait pas fortune en vendant des médicaments qui sauvent des vies, Monsieur Bührle est devenu riche en faisant des affaires sur le marché complexe de l’armement. »

Le directeur fataliste philosophe à sa manière sur la relation entre l’art et l’argent :

« Le fait que le public puisse admirer les œuvres qu’il [Emil Bührle] a rassemblées est un tout petit bénéfice à retirer de toutes les horreurs de la guerre. L’art suit l’argent et l’argent est malheureusement rarement innocent. »

La position de l’historien Hans Ulrich Jost est moins alambiquée. Pour lui, il est nécessaire d’expliquer au public qui était l’homme derrière le collectionneur, d’où venait l’argent qui lui a permis d’acheter les toiles et de rappeler aussi leur provenance :

« Si on n’explique pas au public qui était cet homme, dans cinquante ans, on se souviendra de lui comme d’un mécène glorieux, d’un humaniste ! »

L'historien redoutait de voir un marchand de canons transformé, le temps passant, en riche mécène. C'est exactement ce qui s'est produit lorsque ce collectionneur est présenté à Paris comme un « industrie » ou « comme un collectionneur suisse à l ‘étrange destin » , devenu « spécialiste dans la fabrication d'armes » ( sic), certes pour y faire fortune mais en ne renonçant pas à cette amour de l 'art qui l 'animait depuis sa jeunesse étudiante. Cette euphémisation a pour effet de masquer l 'odeur de la poudre et des balles , ce que Philippe Dagen emploie d'ailleurs à démasquer dans un récent article du Monde.

Les deux amies, gouache sur carton de Toulouse-Lautrec, 1895. Wikimedia

Le pouvoir de l’argent

L’exposition comprend aussi un autoportrait de Rembrandt qui s’est avéré être un faux et un autoportrait de Van Gogh qui s’est avéré être une copie honnête exécutée par une peintre française (Judith Gérard) qui avait pourtant laissé des indices ne laissant aucun doute à l’acheteur. Mais pour qui a les moyens de se faire conseiller par des experts mondialement reconnus, le doute n'est pas de mise. Si mon expert authentifie que cet autoportrait de Rembrandt est un Rembrandt, alors je l’achète à n’importe quel prix ! L’argent peut tout et il faut le talent de Shakespeare pour chanter son pouvoir :

« Ce peu d’or suffirait à rendre le noir blanc, c’est lui qui fait remarier la veuve flétrie, celle dont les ulcères dégoûteraient l’hôpital, l’or la parfume et l’embaume et la ramène au mois d’avril. »

Champ de coquelicots près de Vétheuil, par Claude Monet. Wikimedia Commons

Lorsque le pouvoir d’authentification exercé par des experts aveugle à ce point le collectionneur, on est loin de Chtchoukine, ce marchand de tissus de Saint-Pétersbourg qui prenait du plaisir à acheter selon sa propre intuition des jeunes peintres inconnus qui deviendront… Picasso ou Matisse.

Mais pour reprendre les paroles de Sylvie Wuhrmann, la directrice de la Fondation de l’Hermitage :

« Il ne faut pas punir les œuvres en raison de leur passé. Un musée n’est pas un tribunal mais un lieu de mémoire. C’est par conséquent le lieu idéal pour évoquer ces questions. L’institution ne veut rien cacher de l’histoire de la collection. »

Sachons aussi voir ces oeuvres pour ce qu'elles sont, admirons alors les toiles de Bonnard, Cezanne, Manet, Monet, Corot, Gauguin, Van Gogh. Revoir Toulouse-Lautrec saisir le plaisir de l’attente lascive de deux amies allongées sur l’herbe, revoir les coquelicots que l'on ne verra plus jamais dans les campagnes sauf sur la toile de Monet, revoir la pointe de Daumier graver la bourgeoisie triomphante du Second Empire, revoir Soutine poser sur un drap blanc un couple de poulets écorchés.