Voir la musique, entendre la lumière ou sentir les tremblements de terre : découvrez les exosens

Et si nous pouvions voir la musique ? Spencer Imbrock / Unsplash, CC BY-SA

Aujourd’hui, de plus en plus de technologies destinées à augmenter l’humain par l’ajout de nouveaux sens commencent à faire leur apparition sur le marché. Par exemple, la société Cyborg Nest propose un boîtier à installer sur la poitrine permettant à son hôte de sentir le Nord. Et bientôt c’est tout un catalogue de sens qui pourrait être proposé à la vente.

Ces sens que l’on ajoute à son corps et son esprit et qui viennent changer la manière dont on perçoit le monde sont appelés exosens. Ils peuvent être attachés à l’enveloppe extérieure du corps sous forme de boîtiers sensoriels, attachés à des organes internes du corps comme des antennes liées au cerveau, ou bien être implantés dans le corps comme des micropuces. Par l’hybridation qu’ils imposent entre le corps et la technologie, ces technologies font de leurs utilisateurs de nouveaux cyborgs.

Êtes-vous prêt à passer le cap ? Comment choisir ce nouveau sens ? Quel impact pourrait-il avoir sur la vie quotidienne ? Nous revenons sur ces questions au travers de l’étude de trois cas d’utilisation d’exosens.

Quels exosens aujourd’hui ?

Neil Harbisson est doté de ce qu’il appelle un « eyeborg », une antenne reliée à son cerveau. Composé d’une petite caméra et d’une puce, le dispositif transforme les ondes lumineuses en fréquences sonores, lui permettant d’entendre les couleurs.

Neil Harbisson, le cyborg qui entend les couleurs (Arte, 2016).

La chorégraphe Moon Ribas peut ressentir les tremblements de terre en temps réel grâce à un capteur connecté à un sismographe en ligne et implanté dans ses pieds.

La société Cyborg Nest, propose à la vente le boîtier North Sense, un dispositif sensoriel autonome qui se fixe sur la poitrine avec quelques piercings. Le boîtier émet une vibration à chaque fois que le porteur fait face au Nord. Liviu Babitz, PDG et fondateur de la société a été le premier être équipé de ce dispositif.

Chacune de ces personnes est équipée d’un dispositif autonome qui lui permet de percevoir une nouvelle sensation de manière naturelle. Bien que l’adaptation à ce dispositif ne soit pas sans difficulté, les nouvelles informations perçues deviennent à terme des sensations comprises sans réel effort.

Mais qu’est-ce que ça change ?

Lorsqu’on change sa manière d’appréhender le monde, on change aussi son rapport à l’autre. L’acquisition d’un exosens révolutionne la manière pour un individu d’appréhender le monde, de le comprendre, de s’en souvenir. Par exemple les utilisateurs du boîtier North Sens mentionnent une relation à la mémoire complètement différente depuis qu’ils ont leur boîtier : en plus d’être connectés à des odeurs et des couleurs, leurs souvenirs sont dorénavant liés à l’orientation du lieu où ils se sont déroulés. Tous évoquent également une sensation de connexion avec le champ magnétique terrestre. Avoir un exosens, un sens artificiel et produit de la technologie, pourrait permettre de se rapprocher de la nature. Pour Moon Ribas, sentir les tremblements de terre c’est sentir les battements de la terre. C’est le rapport au monde qui en est bouleversé, et à notre humanité.

Ce monde et notre identité sont aussi définis par le rapport que nous avons aux autres. Un exosens peut aussi permettre de se sentir plus en lien avec ceux qui sont à distance et dont on sait qu’ils sont au nord, ou potentiellement affectés par un tremblement de terre. Pour Neil Harbisson, l’exosens permet littéralement de recevoir des images d’utilisateurs choisis sur chaque continent, de sorte à entendre les couleurs d’horizons lointains. D’autres exosens comme l’implant pour capter les mouvements autour de soi envisagé par Moon Ribas pourraient permettre de caler ses mouvements sur ceux des personnes autour de nous de manière plus fluide, dans une nouvelle forme de communication sans interaction. Mais alors comment comprendre ceux qui sont autour de soi, lorsqu’ils n’ont pas accès aux mêmes sensations ? Comment partager son sens du beau lorsqu’il provient de la musicalité des couleurs que personne d’autre n’entend ? Avec un exosens, est-ce que je me reconnecte aux autres ou est-ce que je ne développe que mon sens du soi comme différent des autres ?

Utiliser un exosens pour poursuivre le développement de sa personnalité

Pour Moon Ribas comme Neil Harbisson, le choix de leur exosens fait suite à un long développement du soi. Neil Harbisson a eu une éducation musicale qui lui a appris que les couleurs avaient une fréquence musicale particulière. Cette éducation couplée au fait qu’il ne puisse pas voir les couleurs l’ont amené à penser son exosens. Lorsque son amie Moon Ribas a envisagé un exosens, elle l’a fait en pensant à un sens lié au mouvement, dans la continuité de son développement de danseuse et chorégraphe. L’exosens fait sens et est une expansion de la manière de voir le monde développé par ses utilisateurs. Dans le cadre d’une activité commerciale, ce lien peut-être plus lâche. Avant de s’engager, il convient donc de prendre le temps de considérer ce qui pour chacun fait le soi.

La décision du sens à s’ajouter et de la forme que l’artefact technologique va prendre est discutée sous la perspective d’un retour à la nature. Il s’agit tant de considérer les formes naturelles d’antennes pour Neil Harbisson que de considérer des sens que les humains ont eus mais n’ont plus avec le North Sense. Paradoxalement, ce retour à la nature déclaré dénature les utilisateurs d’exosense qui avouent ne plus se sentir totalement humains, mais être humains autrement.

Alors que l’idée d’avoir de nouveaux sens peut séduire, notre courte présentation permet déjà d’entrevoir des dilemmes éthiques. L’exosens transforme ce qui est humain et nous met face aux limites de ce que nous considérons comme une identité humaine pour soi, et à travers soi pour les autres. L’exosens pose la question du monde commun que nous partageons et de la manière dont nous nous comprenons. Il pose aussi question du point de vue de son accès et de la performance d’un exosens commercial et de masse en comparaison d’un exosens fait sur mesure. Enfin, pouvons-nous physiquement et moralement accueillir plusieurs exosens ? La question se pose tant en terme de capacité que de droit. Réguler l’utilisation d’un exosens, est-ce poser une limite au développement de soi ? Et comment prouver avoir développé un sens de son identité suffisamment stable pour accueillir ce nouveau sens ?

Le débat sur les exosens est à évaluer dans le cadre du débat sur l’homme augmenté. Les plus forts opposants de ce projet d’augmentation fustigent ses potentielles dérives dont un éclatement de la société, un abandon de l’identité humaine, et un arrachement répugnant à la nature. Examiner les propos publics tenus par les utilisateurs d’exosens et fondateurs de la fondation cyborg que sont Moon Ribas et Neil Harbisson, c’est donc se confronter à une narrative également destinée à leurs adversaires. Face à ce projet de développement de l’humain, c’est à chacun et à nous tous de prendre position. Et vous, vous équiperiez-vous d’un exosens ?

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