Les Anglais de France et le perfide Brexit

Saint-Antonin-Noble-Val (Tarn-et-Garonne) est désormais un village anglais, où les anglophones constituent 10 % de l’électorat. Wikimedia Commons, CC BY

De l’Aquitaine anglaise aux riches visiteurs du XIXe siècle à l’origine de la villégiature à Nice et à Pau, en passant par le Grand Tour des élites du XVIIIe siècle, l’histoire de la présence britannique en France est longue. Loin d’être les acteurs d’un phénomène migratoire semblable à tant d’autres, les Anglais ont le plus souvent traversé la Manche pour le plaisir de vivre ou de séjourner dans un pays dont ils apprécient, avant tout, l’art de vivre.

Au cours des dernières décennies du XXe siècle et au début du XXIe, des Britanniques aux revenus plus modestes acquièrent des résidences secondaires en France, où de nombreuses maisons rurales sont à vendre à des prix plus abordables qu’au Royaume-Uni. Certains de leurs compatriotes font le choix de s’installer durablement en France pour y vivre, y travailler ou pour y prendre leur retraite. Ces nouveaux Anglais seraient actuellement, selon certaines estimations, au nombre de 400 000 dans l’Hexgone, parmi lesquels 70 000 retraités.

Des communes françaises ont vu leur population augmenter considérablement grâce à l’arrivée de ces expatriés. À Croisille-sur-Briance (Haute-Vienne), 35 % des habitants sont des Anglais qui s’y sont établis depuis la diffusion d’une émission télévisée leur vantant les charmes de cette localité limousine. Dans le Tarn-et-Garonne, Saint-Antonin-Noble-Val est désormais un village anglais, où les anglophones constituent 10 % de l’électorat. Lors des dernières élections municipales, il a même été décidé de traduire les documents électoraux dans la langue de Shakespeare.

Profonde injustice

Ceux dont la vie est ancrée depuis un bon nombre d’années dans un petit coin de la campagne hexagonale sont, dans l’ensemble, plutôt europhiles. Pour eux, comme pour les autres arrivés plus récemment, le spectre du Brexit a suscité une inquiétude grandissante. Tous conservent le souvenir des conséquences de la crise financière de 2008.

Les retraités semblent les plus angoissés, comme en témoigne le blog « Pensioners debout ! Stand up ! ». Avec un mot d’ordre, qui annonce curieusement celui du mouvement « Nuit debout » : les blogueurs d’outre-Manche recommandent à ceux qui les suivent de se rappeler au bon souvenir des membres du Parlement britannique qui siègent à Westminster, afin qu’ils pensent à défendre leurs intérêts. Les uns comme les autres ont peur de perdre les avantages d’une expatriation aux motifs désormais essentiellement économiques – en tout cas à l’origine.

Manifestation contre le Brexit devant le Parlement britannique, le 2 juillet 2016. Niklas Halle’n/AFP

Mais de quoi ont-ils peur ? Ils redoutent l’effondrement de la livre sterling et, le cas échéant, la fonte de leurs retraites. Ils craignent de ne plus pouvoir bénéficier de la couverture sociale offerte par le National Health Service qui, d’Angleterre, rembourse les frais médicaux engagés en France. Ils acceptent mal la perspective de perdre leur qualité de citoyen européen et les droits afférents. Ils se demandent s’ils pourront encore acheter une maison en France ou s’ils auront besoin d’une carte de séjour et/ou d’un permis de travail. Là où la communauté est importante, comme en Dordogne avec ses 10 000 Anglais installés, des associations dédiées sont nées. Robert Haig, représentant de la Chambre de Commerce franco-britannique dans cette région, est là pour conseiller ceux qui ont fondé des sociétés, notamment des agences immobilières, ou des entreprises.

D’autres institutions accompagnent les Britanniques pendant cette période d’incertitude, à l’image de la British Community Committee que préside Christopher Chantrey. Dès le 29 mars, dans The Telegraph, il prédisait un exode massif des Britanniques de l’Union européenne en cas de Brexit. Des périodiques en anglais comme The Bugle Dordogne, un gratuit distribué à 25 000 exemplaires, s’adresse également à eux. Dans le numéro 37 de juillet 2016, ce mensuel résume pour ses compatriotes catastrophés tout ce que le vote du 23 juin implique : « Brexit : What does it mean for you ? ». Ceux qui sont en France depuis plus de quinze ans, comme tous les Britanniques qui vivent à l’étranger depuis le même nombre d’années, n’ont pas le droit de participer aux élections dans leur pays. Ils n’ont donc pas pu s’opposer au Brexit, ce qu’ils vivent comme une profonde injustice.

Avenir incertain

En attendant de connaître leur sort, les Anglais de France réfléchissent aux différentes solutions possibles. Nombreux sont ceux qui envisagent, sans l’ombre d’une hésitation, de demander la nationalité française. Encore faut-il, pour l’obtenir, qu’ils aient résidé en France pendant cinq années consécutives, qu’ils aient une bonne maîtrise de la langue de Molière et une certaine connaissance de la culture française ; des éléments destinés à prouver leur bonne intégration dans la société qui les accueille. D’autres, sans doute moins à l’aise dans leur nouveau cadre de vie, pensent déjà à retourner en Angleterre.

Que deviendront-ils lorsque le processus prévu par l’article 50 du Traité sur l’Union européenne aura été enclenché par Theresa May, qui occupe maintenant le 10 Downing Street ? Sans doute faudra-t-il de longs mois, voire plus, avant que le cas de ceux qui sont partis s’installer dans un pays de l’Union fasse l’objet de négociations entre les instances de l’UE et le nouveau gouvernement britannique. Le règlement de leur sort ne sera peut-être pas considéré comme prioritaire.

En attendant, après ce vote qui leur a causé « shock, concern and anger » (choc, inquiétude et colère) face à l’avenir incertain qui est le leur, le mot d’ordre des expatriés est le même que celui des affiches, désormais célèbres, de la Seconde Guerre mondiale : « Keep calm and carry on ». Un _understatement _très British !