Repenser l’échec de la surveillance étatique

Caméras de surveillance dites panoptiques, lors de l'exposition ‘Espions’ à la Cité des Sciences et de l'Industrie, 14 octobre Paris. Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Mardi 8 octobre 2019, lors de son discours rendant hommage aux quatre fonctionnaires tués lors de l’attaque à la préfecture de police de Paris, le Président de la République, Emmanuel Macron, appelait à « bâtir une société de vigilance ».

Cet appel a été repris par le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, qui demandait alors la signalisation des « signaux faibles de radicalisation ». Certains ont vu dans ces déclarations un nouvel avatar du panoptique, ce dispositif de surveillance caractérisant les sociétés modernes selon Michel Foucault.

Imaginé par le philosophe anglais Jeremy Bentham, le panoptique est une prison circulaire qui doit permettre au gardien, situé dans une tour centrale, d’avoir une vue panoramique sur toutes les cellules des prisonniers. Ces derniers ne voient pas le gardien qui les surveille. Cette architecture carcérale a connu quelques applications, parmi lesquelles, le pénitencier de Pittsburgh aux États-Unis, la prison de Kilmainham en Irlande, la Twin Towers Correctional Facility de Los Angeles et la prison de la petite Roquette à Paris. Dans Surveiller et Punir,

Michel Foucault utilise la métaphore du panoptique pour décrire le dispositif disciplinaire de contrôle social. Il y voit une technique moderne d’observation utilisée à l’école, à l’usine, à l’hôpital et à la caserne.

Cour intérieure de l’aile victorienne de la prison Kilmainham Gaol à Dublin. Velvet/Wikipedia, CC BY-ND

Le panoptique, emblématique de l’État moderne

Le panoptique est donc un système où la surveillance est exercée unilatéralement par un individu, ou un dispositif central sur une masse d’individus. Comme l’évoque le terme, celui qui est au centre du dispositif panoptique (du grec panóptês – qui voit tout) a une vision complète de ceux qu’il surveille. Cette vision est unilatérale, c’est-à-dire que le surveillant peut surveiller sans être vu par les surveillés. Par ailleurs, si les surveillés sont observés par le surveillant, ils ne le voient pas. Ils ne peuvent pas non plus se voir entre eux. Il n’y a donc pas de surveillance réciproque.

Pour Foucault, cette modalité serait emblématique de l’État moderne. Disposant d’outils de connaissance panoptiques (les fichiers de données personnelles des administrations mais aussi les données statistiques de l’Insee…), l’État moderne diffère de l’État du Moyen Age et de la Renaissance, en ce qu’il ne se limite plus à des fonctions régaliennes (défense, justice, impôts) mais a désormais pour ambition d’exercer la police générale d’une population d’individus jusque dans leurs activités quotidiennes.

Le sociologue Gerald Bronner, dans une intervention récente sur France Culture, voyait dans les appels à « la société de vigilance » une invitation à poursuivre « une société un peu panoptique [déjà] au cœur du projet politique démocratique ». Gerald Bronner suggère qu’en matière de surveillance, il n’y a rien de nouveau mais toujours cette idée d’un dispositif central qui voit tout, veille et surveille.

Vers une société de contrôle

Il nous semble, au contraire, que les déclarations du Président de la République et du ministre de l’Intérieur soulignent l’échec d’un tel régime de surveillance panoptique. Ces déclarations mettent en évidence l’incapacité de l’État, dans la société actuelle, à assurer une surveillance centralisée efficace. Ceci s’illustre tragiquement par les limites actuelles des dispositifs de surveillance à identifier les personnes radicalisées avant qu’elles ne passent à l’action, et ce, malgré les moyens accrus et les restructurations dont ils ont fait l’objet précisément pour détecter les « signaux faibles » de la radicalisation (renforcement de la DGSI et du code de la sécurité intérieure, du renseignement au sein de la gendarmerie). Ces déclarations traduisent également le désarroi actuel des gouvernants face à ce type de situation.

Foucault avait anticipé cette évolution dans ces derniers travaux. Il suggérait le passage d’une société disciplinaire, dominée par des techniques panoptiques, à une société de contrôle dans laquelle la surveillance n’est plus centralisée et unilatérale, (panoptique), mais décentralisée et réciproque (rhizomique), effectuée de manière latérale de chacun sur chacun.

Cette nouvelle perspective a été ensuite développée par Gilles Deleuze. Elle prend tout son sens dans la société actuelle marquée par l’avènement des réseaux sociaux. En 1990, Deleuze évoquait ainsi déjà le rôle primordial que le digital jouerait dans une surveillance rhizomique caractérisée notamment par son aspect continuel. En effet, la société contemporaine regorge d’exemples de ce type de surveillance, parmi lesquels Instagram, Twitter, Facebook, etc. ont fait l’objet de travaux de recherches en sociologie.


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L’adaptation des individus à cette nouvelle situation

Nous sommes aujourd’hui dans un entre-deux marqué à la fois par la survivance de dispositifs panoptiques (comme le renseignement traditionnel) et par l’émergence de contrôle réciproque entre individus.

Comme nous l’avons constaté dans de récents travaux, confrontés à cette situation, les individus s’adaptent et développent des « stratégies de visibilité » (ou parfois d’invisibilité) par lesquelles ils parviennent à se présenter aux différents surveillants sous un jour favorable.

Ces stratégies de visibilité que nous avons identifiées en entreprise s’exercent bien au-delà. C’est le cas notamment de la taqiyya, une pratique qui, au sein de l’islam, consiste à dissimuler sa foi sous la contrainte afin d’éviter la persécution, initialement développée au sein de l’islam chiite et depuis détournée par les terroristes. Les auteurs des attentats du World Trade Center, avaient déjà eu recours à ce type de stratégie, réduisant au minimum leur pratique religieuse et leurs rencontres afin de ne pas éveiller de soupçons.

Repenser la surveillance dans une société démocratique

Le problème posé par la situation actuelle est de réinventer la surveillance dans une société démocratique où les outils panoptiques de l’État sont en train de devenir largement inopérants. Exercer une surveillance efficace des réseaux implique des budgets hors d’atteinte pour une puissance moyenne comme la France. Celui de la NSA américaine, chargée de surveiller les communications, est de plus de 14 milliards de dollars. En comparaison, le budget de l’ensemble du renseignement français est d’un peu plus d’un milliard (selon un rapport parlementaire de la Délégation au renseignement).

Seul un État autoritaire comme la République Populaire de Chine parvient à exercer un contrôle efficace en interdisant sur son territoire et en censurant la plupart des réseaux sociaux dominants, tout en contrôlant étroitement les individus. Ceci passe par une combinaison de trois facteurs.

Mai 2019, système de surveillance Dahua à Hangzhou, dans la province du Zhejiang en Chine et qui cherche à remporter des marchés dans de nombreux pays du monde. Str/AFP

La notation sociale chinoise

Tout d’abord, les autorités chinoises ont un usage intensif de l’intelligence artificielle et du big data. Ensuite il existe une confusion, plus ou moins assumée, entre l’État (le parti unique) et les grandes plates-formes de réseaux sociaux. Enfin, les autorités chinoises encouragent une surveillance réciproque avec la mise en place d’une « notation sociale » (une mesure du comportement « de bon citoyen ») qui fait appel largement à la reconnaissance faciale et l’affichage public des auteurs d’infractions.

Par ailleurs, en 2018, une nouvelle plate-forme en ligne a été lancée encourageant les citoyens à signaler des individus mettant en danger la sécurité du pays.

La surveillance généralisée qu’exerce la République Populaire de Chine sur ses citoyens, combinant outils panoptiques, contrôle des réseaux sociaux et surveillance latérale, ne peut se faire qu’au prix d’entraves essentielles aux libertés individuelles, incompatibles avec un régime démocratique.

La question de la surveillance dans un régime démocratique demeure ainsi ouverte, mettant au défi la société et ses dirigeants de trouver une solution à la fois efficace et respectueuse des libertés individuelles.