Allemagne : un séisme électoral de moyenne amplitude

Angela Merkel, au siège de son parti, la CDU, le 25 septembre. Tobias Schwarz/AFP

Les instituts de sondage auront donc livré une image plutôt fidèle des évolutions récentes de l’opinion allemande. Dans les 48 heures qui ont précédé le scrutin, on pouvait s’attendre à une surprise, mais de quelle ampleur ? Au final, c’est un séisme de moyenne amplitude qui s’est produit lors des élections législatives de ce dimanche 24 septembre, les résultats n’altérant pas l’exercice de la démocratie en Allemagne, tout en permettant aux différentes sensibilités de s’exprimer au sein du Parlement.

Les instituts de sondage avaient, en effet, bien enregistré, dans les dernières semaines de la campagne électorale, une baisse des intentions de vote en faveur des chrétiens-démocrates : ces derniers sont passés de 40 à 36, voire 34 % – le SPD restant pour sa part figé en dessous du seuil de 24 %, plutôt même autour de 22 %. Les mêmes instituts avaient également relevé une progression continue de l’AfD durant les derniers jours de la campagne. Ce parti populiste d’extrême droite, confiné un temps en dessous de 10 %, est ainsi passé à 11, puis finalement à 13 % des intentions de vote.

Une claque pour le SPD… et une gifle pour la CDU

À l’issue du scrutin, les chrétiens-démocrates (CDU/CSU) restent, certes, le premier parti en Allemagne, mais ils perdent 8,5 points par rapport à 2013. Avec 33 % des suffrages, leur score est l’un des moins bons de leur histoire depuis la fondation de la RFA (en 1945). Quant aux sociaux-démocrates (SPD), ils perdent 5,2 points, obtenant 20,5 %, le moins bon résultat jamais obtenu par ce parti ; et ce, malgré les chances de renouveau qu’avait paru lui promettre l’élection à sa présidence en janvier 2017 de Martin Schulz, l’ancien président du Parlement européen.

Ensemble, les deux partis de la Grande coalition, au pouvoir depuis 2013, perdent ainsi 13,7 points de pourcentage – un véritable effondrement. Les résultats du SPD ont été comparés par les commentateurs allemands à « une claque », tandis que la victoire des chrétiens-démocrates est mise en exergue, la CDU restant le premier parti d’Allemagne. Toutefois, si le SPD a bien reçu une claque, la CDU/CSU – et avec elle la chancelière Angela Merkel – a, en réalité, reçu une bonne gifle !

Le bouleversement induit dans le paysage politique allemand par ces élections se traduit également dans quatre autres résultats, ceux des « petits partis » qui, depuis la fin de la législature et le débat télévisé – plutôt amical – que s’étaient livré Angela Merkel et Martin Schulz, le 3 septembre, se battaient bec et ongles pour arracher la troisième place au Bundestag. L’AfD l’emporte avec 12,6 % des voix, une forte progression – de 7,9 points. Elle est suivie par les libéraux du FDP qui – avec 10,7 % – fait mieux que doubler son résultat de 2013 (+ 5,9 points) et effectue son retour au Bundestag, dont il avait été exclu pendant la dernière législature (n’ayant pas dépassé le seuil fatidique de 5 % des voix). Le troisième « petit parti » représenté au Bundestag est La Gauche, die Linke, qui croit modestement de 0,6 point (9,2 %), de même que les Verts (+0,5 point, 8,9 %).

Martin Schulz, le chef de file du SPD, n’a pas réussi son pari. Michele Tantussi/AFP

Il n’y a donc parmi les petits partis que des vainqueurs, mais l’AfD sort du lot : ce parti va compter 94 députés dans un Parlement de 709 membres, un nombre élevé vu les mandats supplémentaires et de compensation qu’engendre le mode de scrutin allemand. À noter que dans un Land, la Saxe, l’AfD a même dépassé la CDU d’un tout petit 0,1 point, et est ainsi devenu le premier parti saxon lors d’élections fédérales. L’AfD, certes, n’est pas un parti uniquement conquérant dans les Länder de l’ancienne RDA, car elle progresse également dans le sud-ouest du pays (Bade-Wurtemberg et Bavière). Mais elle est représentée en Allemagne de l’Est avec plus de 20 %, ce qui confirme son ancrage géographique dans cette partie du territoire et conduit à rechercher son succès dans les différentiels ( notamment économiques ) entre Allemagne de l’Ouest et Allemagne de l’Est et l’absence d’apprentissage du débat démocratique à l’Est, plus de vingt-cinq ans après l’unification.

L’extrême droite au Bundestag : une première depuis 1945 !

Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, un parti extrémiste de droite sera donc représenté au Bundestag. Les premières déclarations d’un des leaders de la campagne électorale de l’AfD, Alexander Gauland, le soir des élections font craindre en Allemagne une brutalisation à la Trump des mœurs parlementaires. « Nous allons pourchasser la chancelière ! », a-t-il lancé. Toutefois, ces déclarations ont provoqué de vives tensions avec la présidente du parti, Frauke Petry, mise sur la touche pendant la campagne : dès le lendemain du scrutin, ce lundi 25 septembre, celle-ci a quitté la conférence de presse de son parti en signe de protestation et réclame désormais une réorientation de l’AfD au centre-droit

Frauke Petry, la dirigeante de l’AfD, le mouvement d’extrême droite qui fait son entrée au Parlement. Odd Andersen/AFP

L’AfD n’est pas un parti homogène, parfois il s’apparente même localement à un ramassis de hooligans. Globalement, deux grandes tendances s’y affrontent. La première ne combat pas les compromissions du parti avec les forces néo-nazies. La seconde est soucieuse de respectabilité et se présenterait volontiers comme un « parti libéral-conservateur » occupant la place laissée à sa droite par une Union chrétienne-démocrate « social-démocratisée » par Angela Merkel. Dès lors, de nombreux observateurs considèrent que l’AfD risque de s’autodissoudre en raison de ses fractures internes et de son incapacité, comme tous les partis extrémistes et sectaires avant elle, d’assumer un rôle digne et crédible de parti politique.

De son côté, Angela Merkel entend bien reconquérir l’électorat de l’AfD au cours de son prochain mandat. Selon les analyses réalisées par deux centres de recherche, Infratest Dimap et Forschungsgruppe Wahlen, la CDU aurait en effet perdu plus d’un million d’électeurs au profit de l’AfD. Les partis de gauche en auraient perdu ensemble à peu près autant : principalement le SPD (500 000) mais aussi La Gauche (400 000). Mais c’est surtout les abstentionnistes de 2013 que l’AfD a, semble-t-il, réussi à mobiliser : environ 1,2 million. Cette mobilisation se reflète dans l’augmentation du taux de participation passé de 71,5 à 76,1 % – soit 4,6 points de pourcentage de plus qu’en 2013.

Une fois de plus, les électeurs allemands semblent, comme en 2013, avoir dicté à la chancelière la voie du renouveau à suivre.

Angela Merkel face aux Libéraux indociles

Pour le plus grand déplaisir de la chancelière, qui a tiqué à cette annonce publique lors du débat télévisé des présidents des partis, le soir même des élections, Martin Schulz a fait savoir que le SPD n’était pas disponible pour former une nouvelle grande coalition et qu’il se retirait, pour le bien de la démocratie, dans l’opposition. Au vu des résultats obtenus par ces deux composantes, il est certain qu’une nouvelle grande coalition aurait été une alliance des perdants, et que le Bundestag a besoin d’une opposition structurée et aguerrie, et pas trumpienne. Ainsi le SPD sera le leader de l’opposition au Parlement, plutôt que l’AfD.

La défection du SPD impose à la chancelière de former une coalition associant aux chrétiens-démocrates les Libéraux et les Verts, une coalition aux couleurs de la Jamaïque (le noir pour la C DU/CSU, le jaune pour le FDP et le vert pour… les Verts), sur le modèle de la coalition au pouvoir dans le Land du Schleswig-Holstein depuis le mois de juin. Une telle coalition paraissait, jusqu’à ce jour, improbable, étant donné les oppositions que Libéraux et Verts n’avaient pas manqué de mettre en avant pendant la campagne électorale, en particulier sur la politique du climat, la politique économique et la politique de défense. Ces oppositions lui donnaient l’allure d’une potentielle coalition instable et politiquement peu fiable. En revanche, Libéraux et Verts se présentent comme des défenseurs des droits humains et de l’Europe.

Les chrétiens-démocrates vont devoir compter avec un partenaire libéral intransigeant, qui, par la voix de son président, Christian Lindner, a tracé, dès le soir des élections, une ligne rouge par rapport à la transformation de l’Europe : il n’acceptera aucune compromission avec le libéralisme économique et la lettre des traités européens qui interdisent, selon lui, toute mutualisation des dettes. Christian Lindner refuse également des investissements qui serviraient seulement à abreuver les marchés français et italiens, et s’il voit bien la nécessité de réorganiser la zone euro, cela ne devra pas consister à créer de nouvelles institutions. Voilà Angela Merkel et en même temps Emmanuel Macron prévenus !

Vers une coalition aux couleurs de la Jamaïque ?

Dès lors, comme n’a cessé de le déclarer la chancelière sortante pendant la campagne électorale (plus obligée que convaincue), une coalition à laquelle participerait le FDP est-elle faisable ou même souhaitable ? Le soir des élections, le vice-président fédéral du FDP, Wolfgang Kubicki, a créé la confusion quand il a déclaré ne pas être si sûr que le SPD se refusait à entrer dans une nouvelle grande coalition… Comme s’il souhaitait que le parti social-démocrate évite au FDP d’avoir à participer à une coalition aux couleurs de la Jamaïque… Il fondait son analyse sur le fait que le SPD avait toujours accepté, jusqu’ici, des compromis avec les chrétiens-démocrates.

Christian Lindner, le dirigeant des libéraux du FDP, un partenaire obligé par la chancelière. Maurizio Gambarini/dpa/AFP

S’agit-il d’une posture politique en vue de négociations menées avec la CDU/CSU, sur la base d’une ligne intransigeante, ou d’une véritable tentative de saboter avant l’heure une coalition aux couleurs de la Jamaïque au niveau fédéral ? Une chose est sûre : le FDP, comme tous les autres partis démocratiques représentés au Bundestag – à l’exclusion donc de l’AfD – sait qu’il faut faire preuve quand cela est nécessaire de sens du compromis dans l’intérêt même du pays. Un constat également valable pour le SPD, si les négociations en vue d’une coalition aux couleurs de la Jamaïque devaient échouer.

Il reste, enfin, une donnée à ne pas oublier : l’entrée de l’AfD au Bundestag pourrait conduire Angela Merkel à ne pas perdre de temps pour forger une coalition solide qui l’élise bientôt chancelière – en faisant des concessions que seules les négociations en vue d’un nouveau contrat de gouvernement préciseront. Ce serait une façon de contenir le séisme de moyenne amplitude que représentent ces élections législatives allemandes.