Autriche : 75 ans après 1945, une rentrée dans le rang mémoriel ?

« Ce qui est le plus remarquable, avec les monuments, c’est qu’on ne les remarque même plus », notait le romancier viennois Robert Musil l’auteur de L’Homme sans qualités, ajoutant : « Avec le temps, les monuments semblent devenir imperméables à notre attention ». Une telle « étanchéité » caractérise sans doute aujourd’hui, soixante-quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, nombre de monuments datant de l’immédiat après-guerre. Le temps fait son œuvre, malgré les brûlures de la mémoire et les commémorations.

Le président russe Vladimir Poutine se recueille devant le Monument aux soldats de l’Armée rouge de Vienne, le 5 juin 2018. Joe Klamar/AFP

Le temps de l’indifférence ?

Ce constat vaut probablement aussi pour ce Monument aux Soldats de l’Armée rouge dont la silhouette domine le Schwarzenbergplatz de Vienne, à l’entrée de la vieille ville. Érige par les troupes d’occupation soviétiques juste après la capitulation du Reich, le Monument, colonnade néoclassique surmontée d’une statue d’un soldat de l’Armée Rouge, qui culmine à 32 mètres, drapeau rouge dans une main, kalachnikov dans l’autre, adresse un message limpide, tout à la gloire du stalinisme victorieux du nazisme.

Pourtant, malgré cette taille surdimensionnée, et sans même parler du coronavirus qui a momentanément désertifié les places en Autriche, on imagine bien les Viennois d’aujourd’hui indifférents à ce témoignage d’un autre temps. Des articles dans la presse autrichienne et allemande (Der Standard, Die Zeit) ont bien rappelé en avril 2020 les quelque 17 000 soldats soviétiques tombés en avril 1945 pour la prise de la ville, qui précède de deux semaines celle de Berlin, sans soulever beaucoup d’émotions.

Comment commémorer le 8 mai 1945 ? À travers ses évolutions dans le temps comme à travers ses incarnations contradictoires dans l’espace, la question reste révélatrice. C’est qu’elle touche, en Autriche, en Allemagne ou ailleurs, à la corde sensible des nations, obligées de se mettre au clair sur leur « roman national » dans son ensemble pour pouvoir y intégrer sans trop d’incohérence le délicat chapitre des « années noires ». Si le discours d’il y a trente-cinq ans du président allemand Richard von Weizsäcker, le 8 mai 1985, est resté dans les annales, c’est qu’en proposant de ne plus considérer le 8 mai seulement comme le jour de la « défaite », mais aussi comme celui de la « libération », il incitait la société allemande à reconsidérer le rôle qu’elle s’assignait rétrospectivement à elle-même : doit-elle faire preuve d’empathie avec le peuple allemand défait de 1945 ? Ou au contraire avec les victimes du régime nazi, qu’elles soient intérieures (communautés raciales vouées au génocide, persécutés politiques) ou extérieures (les pays voisins agressés), pour lesquelles le 8 mai (ou le 9 mai avec le décalage d’un jour en Europe de l’Est) ne pouvait constituer qu’une libération ?

Allemagne-Autriche : mémoire commune, cultures mémorielles distinctes ?

L’originalité de l’Autriche s’éclaire si l’on compare les voies choisies dans leur rapport au passé par les trois pays de langue allemande – RFA, RDA, Autriche – au sortir de la guerre.

Alors que l’Allemagne, d’abord répartie en quatre zones d’occupation (américaine, britannique, française et soviétique), voit sa division actée avec la création, en 1949, de la République fédérale d’Allemagne (RFA), à l’ouest, et de la République démocratique Allemande (RDA), à l’est, la déclaration d’indépendance de l’Autriche est signée dès le 27 avril 1945 au Rathaus de Vienne par les représentants des trois partis historiques (sociaux-démocrates du SPÖ, populaires du ÖVP, communistes du KPÖ), qui déclarent nulle et non avenue l’annexion au Reich du 13 mars 1938.

Cet acte fondateur de la Deuxième République autrichienne est également au fondement du discours victimaire qui se structure et se diffuse rapidement en Autriche. Dans cette lecture psychologiquement confortable, l’Anschluss de 1938 fait du peuple autrichien la première victime chronologique des agressions nazies, taisant le soutien de fait d’une majorité d’Autrichiens à ce rattachement au Reich hitlérien. Encore cinquante ans plus tard, en 1988, le grand dramaturge Thomas Bernhard fera scandale avec sa pièce Place des Héros (Heldenplatz) qui rappelle l’accueil enthousiaste du Führer par la population viennoise.

Si le discours d’exonération que permet cette « théorie de la première victime » n’est jamais érigé en doctrine officielle, il est donc très largement répandu, et factuellement soutenu par les deux grands partis d’après-guerre, ÖVP (chrétien-démocrate) et SPÖ (social-démocrate), d’autant que ces deux forces gouvernent régulièrement ensemble dans le cadre de « grandes coalitions ».

On en trouve un bel exemple lors de l’inauguration du Monument aux Soldats de l’Armée rouge, justement, en août 1945, lorsque Leopold Figl, futur premier chancelier autrichien (ÖVP), pourtant lui-même rescapé du camp de concentration nazi de Dachau déclare :

« Pendant sept ans, le peuple autrichien a subi la barbarie hitlérienne. Pendant sept ans, le peuple autrichien a connu le joug d’une oppression cruelle. Toute parole libre, toute pensée libre était interdite. Par la terreur brutale et la violence, on soumit la population tout entière à un assujettissement aveugle. »

Si la RDA s’est toujours présentée comme un contre-modèle antifasciste entièrement dénazifié, et si la RFA a choisi au contraire de construire sa culture démocratique sur la rupture et le renouveau, acceptant, malgré toutes les imperfections et les ratés, d’assumer la responsabilité historique du IIIe Reich, la troisième voie autrichienne permit mentalement – et financièrement – aux Autrichiens de laisser à l’Allemagne de l’Ouest le souci et le soin d’assumer seule l’héritage douloureux. Symboliquement aussi, d’ailleurs. C’est un peu la carte de l’opérette viennoise et du Beau Danube bleu de Strauss contre L’Or du Rhin wagnérien, le kitsch de Sissi contre les introspections douloureuses d’un Fassbinder.

On ne trouve pas, à Vienne, d’équivalent du Mémorial de l’Holocauste inauguré à Berlin en mai 2005. Et les chiffres de visiteurs internationaux du musée d’Auschwitz-Birkenau en Pologne révèlent aujourd’hui encore que les Autrichiens – notamment les groupes scolaires – viennent très loin derrière de nombreuses autres nations, comme si la confrontation à ce passé n’était jamais devenue un objectif pédagogique prioritaire.

De Waldheim à Haider

S’il fallait ne retenir que quelques étapes particulièrement marquantes dans ce rapport autrichien au passé depuis 1945, le moment-clé est à l’évidence l’« affaire Waldheim » en 1986 – un an après le discours de Weizsäcker en RFA – lorsque les Autrichiens, malgré les révélations internationales sur ses implications criminelles comme officier de la Wehrmacht pendant la guerre, élisent l’ancien secrétaire général de l’ONU Kurt Waldheim au poste de président fédéral. La honte ressentie face à ce déni de ses compatriotes est encore palpable dans le récent documentaire Waldheims Walzer de Ruth Beckermann (2018).

Signe d’un refus durable de se confronter au passé particulièrement virulent dans certaines franges nostalgiques de la population, l’Autriche voit le même type de protestations vigoureuses contre l’exposition itinérante Crimes de la Wehrmacht que certaines villes allemandes qui l’accueillent également au milieu des années 1990. La montée du FPÖ, le parti de l’extrême droite autrichienne autour de la figure de Jörg Haider, dans les années 1990 – bien plus précoce que les récents succès de l’AfD en Allemagne et plutôt concomitante de l’essor du FN en France –, s’explique sur fond de ce contexte mental qui permet même une première participation du FPÖ au gouvernement en 2000, ce qui vaudra à l’Autriche de se retrouver moralement mise au ban de la communauté européenne pendant un temps.

Une commémoration discrète

La fragmentation actuelle du paysage politique traditionnel peut-elle jouer sur la « politique de la mémoire » autrichienne ? Plus jeune chef d’État européen en activité, Sebastian Kurz (ÖVP), chancelier depuis 2017 et monstre d’opportunisme, gouverne actuellement avec les Verts, après avoir un temps dirigé une coalition « bleue-noire » mêlant conservateurs et populistes de droite ; la présidence fédérale est elle-même occupée par le Vert Alexander van der Bellen depuis 2017.

Le chancelier Sebastian Kurz (à gauche) et le vice-chancelier Heinz-Christian Strache (FPÖ) participent à une conférence de presse à Vienne, en Autriche, le 3 juillet 2018. Strache a dû démissionner en mai 2019 à cause d’une vidéo montrant sa proximité excessive avec la Russie de Vladimir Poutine. Kurz s’est depuis allié aux Verts. Georg Hochmuth/AFP

Cette constellation permet de penser que le discours victimaire, si longtemps stratégique, pourrait ne plus être aussi important, d’autant que fort de son succès dans la gestion de la crise du coronavirus comme des errements actuels des populistes du FPÖ, Kurz n’a pas grand-chose à craindre sur sa droite.

Qui plus est, les célébrations viennoises resteront comme toujours dans l’ombre de ce qui se passera à Berlin. Pandémie oblige, les commémorations seront de toute façon largement confinées aux supports virtuels. Ainsi le comité Mauthausen, du nom du camp de concentration nazi situé sur les bords du Danube, a-t-il renoncé au rassemblement traditionnel pour la « Fête de la Joie. Journée de la Libération » (Fest der Freude. Tag der Befreiung) qu’il organise chaque année. Le discours du président Bellen, le témoignage d’une Viennoise persécutée comme juive après 1938 et un concert de l’Orchestre symphonique de Vienne, seront retransmis sur le site du comité. Le contexte actuel, si particulier, semble peu propice aux longues interrogations historiques ; l’Autriche, qui a longtemps joué une carte commode, pourrait bien en profiter pour tranquillement rentrer dans le rang.

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