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Ce que la Covid-19 a fait aux sciences sociales

Prise de parole des SHS lors de la première vague de la Covid-19 dans les médias français : les chercheurs ont appréhendé et offert des outils de réflexions et d'observation de la crise sanitaire et ses conséquences. Pexels/kaboompics.com

Il est aujourd’hui évident que l’on peut parler de premier et deuxième pic de contamination à la Covid-19, l’un au printemps et l’autre à l’automne 2020. Lors du premier, on a eu le sentiment que, dans les décisions politiques et le discours médiatique actuels, la parole des médecins, des épidémiologues et autres virologues, prédominent.

Or, la Covid-19 et les mesures qui ont été mises et sont encore ou de nouveau en place pour contenir les infections ont des répercussions sociales, économiques, psychologiques dans la confiance en les institutions, en l’État, et même en les expert·e·s amené·e·s à prendre la parole.

Les sciences humaines et sociales (SHS) ne sont pas en reste, et il est intéressant d’observer cette prise de parole face à la Covid-19.

Grâce à une analyse quantitative et qualitative de la prise de parole des SHS lors de la première vague de la Covid-19 dans les médias français, nous proposons de faire un bilan sur la façon dont les chercheurs ont appréhendé et offert des outils de réflexions et d’observation de la crise sanitaire et ses conséquences.

Cinq médias, plus de 1 100 articles analysés

Les SHS sont prises ici par distinction avec les sciences dures et sciences de la vie. Elles interrogent la société, ses fondements et son organisation, ses représentations, ses modes de fonctionnements, et aussi les liens entre ses membres. On peut donc supposer que ce sont ces SHS qui, face à la crise sanitaire, proposent des outils théoriques pour réfléchir et appréhender la crise sanitaire.

Nous avons effectué une veille systématique sur cinq médias, trois journaux nationaux (Le Monde, Le Figaro et Libération et deux médias en ligne dédiés à la recherche (AOC et The Conversation) et collecté plus de 1 100 articles depuis mars 2020 que nous avons analysés quantitativement (environ 800) et qualitativement (près de 1100, les critères de sélection étant différents pour les deux méthodes d’analyse) pour évaluer la place et les thématiques abordées par les chercheur·e·s en SHS face à la Covid-19.

La quantité d’articles écrits par des chercheur·e·s en SHS entre mars et juillet 2020 n’est pas négligeable : avec plus de 800 articles, soit 200 articles par mois, avec un pic de production en avril – comme les taux d’infection, les publications des chercheur·e·s semblent être en réaction surtout aux mesures de confinement et de distance sociale.

On constate des divergences d’un média à l’autre : ainsi Le Monde propose en tout 350 articles, alors que Le Figaro n’en offre que 50, ce qui fait une moyenne de 87,5 articles par mois en moyenne pour Le Monde contre 9 sur Le Figaro.

Par ailleurs, on note que les chercheur·e·s en sociologie, économie, philosophie, histoire et sciences politiques sont ceux qui s’expriment le plus. Les problèmes abordés concernent sans grande surprise les questions de la gestion sanitaire de la crise. La place de la science et l’histoire des sciences et des épidémies sont abordées comme outil de compréhension de la crise ; une prise de parole pour éclairer et conceptualiser cette situation nouvelle de connaissances théoriques et empiriques semble être une des intentions premières.

Qui est compétent pour parler de la pandémie ?

Ce qui saute aux yeux, c’est le fait que les chercheur·e·s se penchent bien souvent hors de leurs fenêtres disciplinaires pour donner un avis certes éclairé mais non fondé en termes de champ de recherche.

Par exemple, un juriste s’exprime sur Le Figaro pour parler d’éducation, un sociologue pour parler de psychologie ou des historien·ne·s pour parler de politique de gestion de crise sur Le Monde. La question de l’expertise mérite ainsi d’être soulevée.

Qui est compétent pour parler de la pandémie et de ses conséquences sociétales ? Quelles figures d’autorité s’expriment et à quel degré de confiance ont-elles droit ? Ceci peut-être mis en lien avec ce qu’Étienne Klein appelle l’ipsédixitisme : le fait d’accorder la vérité à telle personne de par son autorité acceptée de tou.te.s.

Or, face à un phénomène scientifique inédit telle que la Covid-19, les journalistes ne sont pas forcément équipé·e·s scientifiquement parlant pour expliquer les phénomènes, par ailleurs nouveaux donc peu connus des chercheur·e·s mêmes.

Or, comme le constatait la linguiste Sophie Moirand au sujet de l’affaire de la « Vache folle », il est facile de tomber dans l’émotion et la persuasion plutôt que l’argumentation scientifique.

Une parole militante

La parole des SHS pendant la crise sanitaire est militante. Elle cherche à rendre visible ce qui était avant invisible. Notre étude révèle que les émotions employées par les chercheur·e·s en SHS sont le plus souvent une émotion neutre, comme le veut la tradition scientifique.

Toutefois, les articles publiés sur Le Figaro et Libération, deux journaux très marqués politiquement, emploient par exemple l’indignation, couplée avec une intention de « dénoncer » telle ou telle situation.

La crise sanitaire questionne alors à la fois la médiation scientifique dans son ensemble et le positionnement des scientifiques en particulier. Comment allier la justesse de la science et l’urgence de faire entendre certains cris d’alerte ?

Désigner la Covid-19, un défi

Les difficultés interviennent jusque dans la dénomination de la Covid-19. Dans les titres des articles étudiés, « Covid-19 » voisine avec « coronavirus », voire avec « corona » ou SARS-CoV-2. Plus encore, Le Monde oscille dans la définition de la Covid-19 entre épidémie et pandémie.

Le terme d’épidémie est employé lorsque les articles se réfèrent au contexte français, alors que le terme de pandémie est utilisé lorsque l’aspect international du phénomène est souligné. En somme, désigner la Covid-19 est un défi.

Par ailleurs, les SHS évitent la référence biomédicale et focalisent leur regard sur les phénomènes sociaux, économiques, politiques, géographiques, psychologiques, éducatifs… que nous traversons.

Se faisant, les SHS interrogent le terme de « crise » même. Cette crise sanitaire était-elle imprévisible ?

La situation d’incertitude dans laquelle elle plonge la France par exemple, était-elle inévitable ? Le débat a ainsi fait rage entre les économistes quant à savoir si la Covid-19 est un cygne noir ou un cygne blanc.

Le cygne noir se caractérise par trois choses : il n’a pas été anticipé, il a des conséquences majeures et rétrospectivement, on peut expliquer pourquoi il est apparu. Autrement dit, du point de vue des responsables politiques, la Covid-19 a bien été un cygne noir. Le cygne blanc est lui un événement qui n’aurait pas dû surprendre. Et c’est ainsi toute la dimension éthique qui s’ouvre au débat : est-il légitime que la pandémie soit un cygne noir pour les gouvernements ?

Questionner les descriptions

Les SHS questionnent également la description de la crise : si elle a des effets sur toutes les dimensions des sociétés humaines, et dans toutes ces dites sociétés, faut-il lui attribuer un nom nouveau ?

L’expression de « fait mondial total » a été très présente dans les articles analysés. Elle a peu fait l’objet de questionnement.

Or, à présent que l’on dresse un bilan, peut-être faut-il s’interroger sur le monde dont nous parlons. Si la Covid-19 est un événement à l’échelle du monde, le monde est-il notre planète ? Est-ce l’ensemble des sociétés humaines ? Lorsque nous disons que tout est touché par la Covid-19, qu’est-ce que ce tout ? Peut-on encore penser la Covid-19 uniquement du point de vue des humains ? Et si la Covid-19 nous invite à repenser les liens entre humains et non humains, comment le faire ?

Lors d’un premier temps de la pandémie en France, les SHS ont cherché à éclairer la complexité des facettes de l’événement dans les médias. Les chercheur·e·s ont eu à cœur de décrire la diversité des effets et de leurs impacts sur les populations. Les articles ont également pris la mesure de l’ampleur sociétale et historique de la Covid-19. Se faisant, ils se sont confrontés à de multiples défis que les sciences (SHS, sciences dures et sciences de la vie) ont à charge d’explorer dans le temps et en ouvrant de nouveaux champs de recherche.


Cet article fait suite à un colloque organisé par la MSH Saclay les 12 et 13 octobre 2020 auquel a pris part The Conversation France.

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