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Choix d’études, orientation professionnelle : « Donnons aux jeunes le droit de se tromper »

A l'université Rennes-1 en février 2021. AFP/Damien Meyer

La crise du Covid a multiplié les obstacles dans la vie des 18-25 ans. Fermeture des salles de cours, suspension des rencontres entre amis, pertes de jobs étudiants… Tout cela a eu des répercussions immédiates, exacerbant les problèmes de santé mentale, les situations de précarité, et révélant les inégalités au sein de la jeunesse, comme nous l’a expliqué le sociologue Camille Peugny, dans le podcast « Peut-on vraiment parler de “Génération Covid” ». À l’occasion de la parution le 21 janvier 2022 de son ouvrage Pour une politique de la jeunesse aux éditions du Seuil, nous vous proposons de relire un extrait de cet entretien.


The Conversation : S’il est encore trop tôt pour affirmer que la crise sanitaire a créé une « Génération Covid », dans quelle mesure a-t-elle joué comme un révélateur des problèmes de la jeunesse ?

Camille Peugny : Avec la crise sanitaire, on a beaucoup parlé des inégalités aussi bien entre les générations qu’au sein des générations. Une partie de la société a été frappée de voir des étudiants dans les files d’attente devant les banques alimentaires. Une partie de la société a été surprise de découvrir qu’il y a des étudiants qui, si on ne leur offre pas des repas gratuits, ou à un euro, ne mangent pas de la journée.

Ces fragilités au sein de la jeunesse, les chercheurs qui travaillent sur la question les connaissaient évidemment depuis longtemps. Depuis un certain nombre d’années, les premiers cycles universitaires essaient d’ailleurs de s’adapter aux horaires des étudiants qui travaillent, en plaçant des cours le soir, tard, ou le samedi matin.


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L’école s’est massifiée, et les étudiants ne sont plus tout à fait les héritiers décrits par Bourdieu et Passeron il y a quelques décennies. On compte de plus en plus d’étudiants d’origine populaire qui évoluent sur le fil de la précarité, qui ont absolument besoin de travailler à côté de leurs études pour pouvoir manger, et quand l’accès aux jobs étudiants a été bloqué par la pandémie, ils ont été dans des situations de grande difficulté.

Cela a révélé aux yeux du plus grand nombre, espérons-le, ces poches de précarité qui existent au sein de la jeunesse, également au sein de la jeunesse qui n’est pas, ou plus, étudiante.

TC : Si les situations sont très contrastées au sein de la jeunesse étudiante, peut-on dire tout de même que les étudiants sont des porte-parole de la jeunesse ? Sont-ils majoritaires parmi les 18-25 ans ?

CP : Effectivement, la jeunesse étudiante est visible. On parle d’elle dans les médias à intervalles réguliers. À chaque fin de mois d’août, par exemple, on évoque le coût de la rentrée étudiante. C’est une jeunesse qui est par ailleurs relativement organisée, avec des syndicats étudiants, des associations, des porte-parole.

Quand on regarde dans les statistiques, cependant, seule une petite moitié des 18-25 ans a un statut étudiant. Ce qui veut dire que les autres sont déjà en emploi, ou à la recherche d’un emploi, et pour certains dans l’orbite des missions locales ou bénéficiant de contrats aidés, une petite proportion de jeunes étant inactifs. On voit là à quel point le paysage est complexe et combien il est difficile, si l’on en revient à l’expression « Génération Covid », de penser une même expérience pour tous ces fragments de la jeunesse.

TC : Au-delà des clivages de statut – étudiant, salarié, auto-entrepreneur – y a-t-il d’autres clivages qui traversent la jeunesse ?

CP : La jeunesse est traversée par les mêmes clivages, d’origine sociale, de genre ou encore liés au territoire, que ceux qui touchent la société dans son ensemble. Ces derniers temps, d’excellents travaux autour de la jeunesse rurale ont notamment montré que cette jeunesse était confrontée à des problématiques particulières, notamment le dilemme de partir ou rester. Et partir pour trouver un emploi, pour faire des études, suppose de rompre avec des sociabilités auxquelles les jeunes sont attachés. Pour penser la société française, il faut articuler les inégalités entre les générations avec les inégalités sociales, de tout genre.

TC : Il semble compliqué de trouver un référent commun. Mais, quelles que soient les filières et les régions, une question revient souvent, celle de l’emploi. Cette entrée de plus en plus complexe dans la vie adulte, serait-ce ce le point saillant qui caractérise la situation des jeunes aujourd’hui ?

CP : La spécificité cette génération, qu’elle vive à la campagne ou à la ville, c’est d’abord qu’elle est jeune dans une société qui vieillit. Cela a des implications en termes de politiques publiques et de place dans la société. Ce qui est certain, c’est qu’on observe depuis une quarantaine d’années un taux de chômage qui est très élevé pour les jeunes actifs – au début des années 1980, il est déjà de l’ordre de 23 % à 24 % – et, pour les jeunes qui trouvent un emploi, une précarisation du contrat de travail.

Y compris parmi les diplômés, certains rencontrent des difficultés à trouver un emploi qui corresponde à leur niveau de compétence. Avec cette nuance que le diplôme demeure évidemment la meilleure protection contre le déclassement. Quand on regarde les taux d’emploi et les niveaux de salaire un an ou deux ans après la fin des études, plus vous avez de diplômes, plus votre emploi est stable et votre niveau de salaire convenable.


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Avec l’allongement du temps d’accès à un emploi stable se développent les stages, plus ou moins bien gratifiés. Il y a une forme d’attente, on pourrait même parler d’un bizutage social, jusqu’à l’obtention d’un premier emploi relativement stable.

TC : Y aurait-il en quelque sorte un écart entre le temps dont a besoin la jeunesse pour trouver sa voie, et la réalité d’une société qui incite à aller très vite, avec un modèle linéaire laissant peu de place à la formation continue ?

CP : Je pense qu’il faut qu’on considère que la jeunesse, c’est un temps de l’expérimentation. C’est un âge fragile, de la même manière que le sont le grand âge et la dépendance. L’État se mêle du grand âge. Personne ne se satisferait du fait que ce soit la famille ou le marché qui portent seules les problématiques liées.


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Pour la jeunesse, c’est la même chose. La jeunesse, surtout dans des sociétés qui vieillissent, doit être le temps de l’expérimentation. La comparaison européenne nous montre que, dans certains pays, on pense différemment le temps de la jeunesse. Par exemple, dans les pays scandinaves, il y a vraiment cette conception de la jeunesse comme étant le temps de l’expérimentation avec des politiques publiques spécifiques en termes de soutien financier aux étudiants et aux plus fragiles.

TC : Qu’entendez-vous par expérimentation ? Des années de césure, des années pour voyager à l’étranger, réfléchir à leur orientation, peut-être de manière moins brusque et moins décisive ?

Seuil/La République des idées

CP : Absolument. Il y a aussi l’idée qu’on peut adoucir la transition entre les études et l’emploi. Au Danemark, par exemple, chaque jeune bénéficie, à compter de ses 18 ans, de six ans de formation payée, de l’ordre de 800 euros à 850 euros par mois. Cela concerne vraiment tous les jeunes, quelle que soit leur origine sociale. Certains passeront deux ans à l’université, puis auront envie d’aller gagner un peu plus d’argent sur le marché du travail puis qui, encore deux ans plus tard, auront envie d’étudier à nouveau et pourront le faire car il leur reste des années de formation. Notons d’ailleurs que les jeunes scandinaves sont les jeunes qui se projettent dans l’avenir avec le plus d’optimisme.

On peut donc penser des systèmes qui adoucissent cette transition entre la fin des études et l’entrée sur le marché du travail, des systèmes qui donnent le droit de se tromper, ou de faire une deuxième expérience, d’avoir une deuxième voire une troisième chance. Et c’est de cela dont on manque douloureusement en France.

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