Christine Lagarde : un mirage dans un monde d’hommes ?

La parité a progressé moins vite dans les banques centrales que dans les entreprises françaises. Drop of Light/Shutterstock

Le renouveau de l’Europe et le progrès ont été au centre du discours de Christine Lagarde, le premier depuis sa prise de fonction à la tête de la Banque centrale européenne (BCE), prononcé à l’occasion du congrès des banquiers européens réunis le 22 novembre à Francfort.

Dans un autre domaine, de nombreux commentateurs ont souligné l’importance de sa nomination pour faire progresser la parité. Pourtant, Mme Lagarde dirigera la politique monétaire d’une institution dominée par des hommes. À l’approche de 2020, les banques centrales vont-elles rester un monde essentiellement masculin ?

Fin 2019, Christine Lagarde devenait la première femme à la tête de la Banque centrale européenne (France 24).

Pour davantage de diversité dans les conseils d’administration des banques centrales, il serait judicieux de s’efforcer de comprendre pourquoi les banques centrales ont pris du retard, et analyser les facteurs qui rendent la gouvernance de ces institutions plus imperméable que d’autres aux évolutions de la société.

Au moment où commençait le mandat de Christine Lagarde, les membres du directoire de la BCE étaient Benoît Coeuré, Philip Lane, Luis de Guindos et Yves Mersch. La démission de la dirigeante allemande Sabine Lautenschläger et son départ effectif le 31 octobre 2019 avait laissé une place vacante.

Les banques centrales, un monde d’hommes

Pour la remplacer, l’Allemagne a proposé Isabel Schnabel, professeure à l’Université de Bonn et membre du Conseil allemand des experts économiques. La deuxième candidature sérieusement envisagée était celle de Claudia Buch, vice-présidente de la banque centrale allemande.

Si la candidature n’avait pas été féminine, le Conseil général de la BCE, composé des membres du directoire et des gouverneurs des banques centrales nationales des dix-neuf pays de la zone euro, serait exclusivement masculin, à l’exception de sa présidence. En effet, toutes les banques centrales nationales sont gouvernées par des hommes.

De gauche à droite : Yves Mersch, Luis de Guindos, Benoît Coeuré, Christine Lagarde et Philip Lane. ecb.europa.eu, CC BY

Malgré les nominations récentes qui intègrent la dimension genre et visent à favoriser la mixité au sommet de la BCE, l’Europe et l’eurosystème échoueraient-ils donc en matière de parité ?

Le cas du remplacement de Sabine Lautenschläger par une femme soulève en effet une interrogation : les femmes sont-elles condamnées à rester minoritaires dans les banques centrales ? On peut le craindre si les femmes membres du conseil succèdent principalement à des femmes, et ne remplacent pas, ou rarement, les hommes sortants.

Biais systématique en défaveur des femmes

Dans un article publié dans Economics Letters, nous avons analysé l’historique des nominations aux conseils de banques centrales de 26 pays de l’OCDE de 2003 à 2015. Cette étude a révélé que les nominations de femmes étaient essentiellement limitées au remplacement de femmes en fin de mandat, traduisant un biais systématique en défaveur des femmes.

Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? En d’autres termes, constatons-nous une réelle amélioration de la parité hommes-femmes dans les banques centrales au cours des dernières années ?

Dans une mise à jour des données pour le même échantillon de pays, nous illustrons l’évolution du pourcentage des femmes dans les conseils d’administration de la banque centrale entre 2003 et 2019.

Part de femmes dans les conseils des banques centrales. Auteurs.

Comme le montre le graphique, la part moyenne des femmes dans les conseils des banques centrales est passée de 10 % en 2003 à 23 % en 2019, avec une taille pratiquement inchangée, autour de sept membres sur la période analysée.

En comparaison, la part des sièges d’administrateurs revenant aux femmes dans les 120 entreprises françaises les mieux cotées en bourse (SBF 120) est de l’ordre de 10 % en 2003, est aujourd’hui de 46 %, supérieure au quota de 40 % fixé par la loi Copé-Zimmerman.

Au niveau de la zone euro, s’il est vrai que tous les gouverneurs des banques centrales nationales sont des hommes, les évolutions récentes suggèrent une plus grande diversité dans les conseils des banques centrales. L’Espagne en est un exemple révélateur. En septembre 2018, le conseil d’administration de la banque centrale comptait pour la première fois une majorité de femmes parmi les membres du conseil, dont une femme vice-gouverneur.

Pour autant, la plus grande diversité des conseils tient souvent à la nomination d’une seule femme dans un conseil auparavant exclusivement masculin. Dans de tels cas, son départ signifie parfois le retour à un monde d’hommes.

La cause de l’égalité femmes-hommes

Prenons l’exemple de la Belgique. Depuis le remplacement de Marcia De Warchter en octobre 2018 par Steven Vanackere, le conseil d’administration de la Banque nationale de Belgique ne comprend plus aucune femme. Et le cas de la Belgique n’est pas un cas isolé parmi les pays de l’OCDE, cinq autres banques centrales ont un conseil exclusivement composé d’hommes en 2019 comme l’Autriche, la République tchèque, le Danemark, Israël et la Slovaquie.

La dissonance entre l’accent mis sur l’égalité femmes-hommes dans le rapport Stratégie Europe 2020 et la sous-représentation féminine dans les instances dirigeantes des banques centrales nationales européennes et à la BCE, compromet gravement la réputation de l’Union européenne dans ce domaine.

Par conséquent l’inaction nuirait non seulement aux organisations elles-mêmes, mais plus généralement à la cause de l’égalité femmes-hommes. La diversité des conseils d’administration des banques centrales doit figurer parmi les priorités dans l’agenda de Christine Lagarde, tout particulièrement à un moment où les citoyens exigent de plus en plus de transparence, de responsabilité et de représentation démocratique dans les organes politiques.

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