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Comment les stéréotypes pèsent sur l’insertion des femmes non diplômées en milieu rural

Sur les postes dans le secteur de l'aide à la personne, les jeunes femmes non diplômées sont en concurrence avec des femmes titulaires de qualifications professionnelles. Shutterstock

Le marché de l’emploi dans les territoires ruraux est en mutation, avec une croissance du tertiaire et des postes peu qualifiés. Un changement qui pourrait a priori laisser plus de place aux femmes non diplômées. Pourtant, leur insertion est bien loin de profiter de ce boom. Elles se retrouvent en fait confrontées à de nouvelles épreuves, qu’il s’agisse de concurrence dans l’accès à l’emploi ou d’indépendance financière dans le couple.

Plusieurs travaux soulignent ce constat : le chômage des jeunes femmes est jusqu’à deux fois plus important que celui des hommes en milieu rural et les femmes sont plus touchées par des situations de pauvreté, avec une insertion plus fragile et plus tardive.

Concurrence masculine

Quels sont donc les freins à une participation plus grande des femmes non diplômées au marché de l'emploi en milieu rural ?

La première difficulté est celle de la concurrence masculine sur un marché encore très fortement marqué par une vision viriliste de l’emploi. En effet, les postes les moins qualifiés comprennent une forte proportion de postes d’exécution qui font appel – dans les représentations traditionalistes genrées – à des hommes plutôt que des femmes. La pénibilité du travail ou les tâches « manuelles » ou « physiques » sont souvent perçues comme masculines, même si les filles sont représentées parmi les candidats de cette frange la moins demandeuse en qualification par le diplôme.

En se penchant sur l’accès à l’emploi des classes populaires rurales, les sciences sociales se sont d’ailleurs très largement concentrées sur la situation des hommes, en laissant les femmes de côté. On parle ainsi bien plus volontiers de travailleurs ou d’ouvriers hommes en se concentrant sur des notions comme le capital d’autochtonie (c’est-à-dire l’accès à certaines ressources locales par le fait d’être reconnu comme « quelqu’un du coin »), initialement perçu comme une notion masculine.

La grande difficulté de ces jeunes femmes est avant tout un problème de considération provenant d’une opposition entre postes « manuels » et postes « intellectuels ». En associant le domaine du masculin à une supposée plus grande capabilité physique on renforce les oppositions professionnelles genrées.

Ainsi, on favorise – plus ou moins tacitement – l’embauche des hommes à des postes perçus comme « manuels » (et donc « masculins »), comme chauffeur, ouvrier d’usine, ouvrier dans le bâtiment, mécanicien, là où les emplois tertiaires, et notamment ceux du service et du care, seront pensés comme des postes destiné aux femmes.

Concurrence de jeunes diplômées

Malgré de timides changements vis-à-vis de l’aspect genré du recrutement, l’embauche resterait donc favorable aux hommes sur les postes non qualifiés classiques, dont le nombre tend à se stabiliser. Mais, comme mentionné plus haut, les espaces ruraux connaissent depuis les années 90 une progression de l’emploi tertiaire avec notamment une croissance des postes dans les services à la personne. Ces emplois étant traditionnellement associés à des représentations féminines, on pourrait penser qu’ils favorisent l’embauche de ces jeunes femmes non diplômées.

Or dans les domaines du « care » et des relations sociales, les attentes en matière de diplomation sont plus fortes qu’ailleurs. Les représentations genrées poussent donc ces candidates vers des domaines où postulent aussi des jeunes femmes titulaires de CAP, bacs pros, BTS ou encore licences pros. Ainsi, tenter son insertion dans le service à la personne, le domaine du soin ou encore la vente, c’est devoir faire face à une concurrence diplômée… quand la pratique d’une activité n’est tout simplement pas interdite par l’absence de diplôme, c’est le cas par exemple pour les emplois d’aides-soignantes.


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Si les différences entre peu ou pas diplômés dans le rapport à l’emploi s’amoindrissent, cela est bien plus vrai chez les hommes que chez les femmes. Cela ne veut bien entendu par dire que ces jeunes femmes non diplômées n’arrivent jamais à décrocher un poste ni même que les employeurs refusent toutes les candidatures féminines, mais qu’une épreuve genrée supplémentaire vient s’ajouter dans l’accès à l’emploi et la stabilisation professionnelle de ces jeunes femmes.

En s’évinçant de ces filières où l’absence de diplôme est plus grave qu’ailleurs, ces femmes se dirigent fréquemment vers des situations de vulnérabilité socioéconomique puisque le plus bas niveau d’attente sur le marché de l’emploi rural est lui aussi genré.

Une vulnérabilité exacerbée

On voit que les stéréotypes de genre mettent les non-diplômées à la marge de postes que l’on considère comme masculins et les pousse vers des postes féminins où l’attente en matière de diplomation est plus importante.

Beaucoup, à la suite de successions d’échecs dans leurs tentatives d’insertion et de stabilisation dans l’emploi, finissent par se détourner du marché du travail ; souvent portées par une volonté de s’investir dans une « carrière de maternité » en attendant que la recherche d’emploi finisse par déboucher sur quelque chose.


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En s’installant avec un partenaire généralement plus âgé et déjà inséré professionnellement, beaucoup tombent alors dans un système de dépendance au conjoint pouvant amener à des situations de tension voire d’enfermement autour du couple et de l’enfant pour la jeune femme n’ayant ni diplôme, ni expérience, ni revenu.

De plus, la maternité implique une tension temporelle forte et vient alors limiter encore plus leur employabilité. Ce n’est donc pas uniquement une question de difficulté face à l’emploi qu’implique cette épreuve de l’insertion professionnelle, mais également un principe de dépendance envers son conjoint pouvant – dans certains cas malheureux – engendrer isolement et vulnérabilité.

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