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Congrès LR : la droite débordée par sa droite ?

Le 6 décembre 2021 Valerie Pécresse, candidate LR de la présidentielle 2022 et Eric Ciotti, à sa droite, se rendaient à Saint-Martin-Vesubie, commune dévastée par la tempête Alex il y a un an. Christophe Simon/ AFP

Le congrès des Républicains visant à élire le candidat du parti pour la prochaine élection présidentielle s’est soldé samedi 4 décembre par la victoire d’une candidate, Valérie Pécresse, qui a déjoué les pronostics favorables à Xavier Bertrand et Michel Barnier, en battant assez nettement au second tour le non moins inattendu Éric Ciotti.

L’opération semble donc réussie pour la droite, qui se dote d’une candidate unique après de longs mois d’incertitude sur la procédure à adopter – et ce malgré les exigences de son concurrent des Alpes-Maritimes.

Ce congrès a néanmoins fait l’objet de nombreuses conjectures sur le sens à donner aux résultats de ce congrès, le débat public ayant été brièvement saturé d’interprétations plus ou moins étayées sur le succès des un·e·s et la défaite des autres. Cette nomination n’est d’ailleurs peut-être pas tant la fin du processus laissant place à une campagne bien rangée que le début d’une nouvelle séquence de questionnement sur l’identité politique d’une droite fortement concurrencée et qui jouera sa survie en avril prochain. De quoi donc se demander quelles sont les leçons que la droite peut tirer du congrès des Républicains.

Les partis comptent toujours

Ayant enchaîné les défaites électorales majeures, victime des défections de certains cadres et ayant connu une hémorragie de ses adhérents, le parti Les Républicains était sans aucun doute dans la tourmente jusqu’à il y a peu. Aujourd’hui, le nombre des adhérents est revenu à un niveau plus honorable (environ 150 000 mi-novembre), Valérie Pécresse et Xavier Bertrand ont repris leur carte – même si d’autres cadres, notamment en PACA, ont rendu la leur – et la première peut espérer jouer un rôle de premier plan dans la campagne présidentielle à venir.

Cette séquence a surtout montré que les partis, qu’ils soient très structurés ou plus gazeux, demeuraient les organisations centrales de la vie politique. Premièrement, en raison des ressources organisationnelles et financières dont ils bénéficient, permettant aux candidats de profiter d’une masse de bénévoles pour leur campagne de terrain voire numérique, et potentiellement d’un pécule leur permettant de se libérer au moins partiellement du recours aux prêts bancaires. En temps normal, les partis permettent également de réduire la concurrence électorale entre candidats d’une même famille, un impératif qui est apparu décisif dans l’adoption d’un processus de désignation commun à droite qui ne pouvait logiquement qu’être piloté par Les Républicains, comme le fut la primaire de la droite et du centre de 2016.

Congrès LR et victoire de Valérie Pécresse : à gauche Christian Jacob, président du parti LR, le 4 décembre 2021. Anne-Christine Poujoulat/AFP

Enfin, la nomination officielle permet de bénéficier d’une étiquette politique qui, si elle est souvent déconsidérée, constitue un repère pratique pour les électeurs, y compris lors des élections législatives suivantes. Le résultat de Xavier Bertrand au congrès tend d’ailleurs plutôt à montrer qu’il est déconseillé d’insulter l’avenir, dans la mesure où les adhérents du parti qu’on a quitté avec fracas peuvent être amenés à en décider – là où Valérie Pécresse a su rester plus proche du parti, et où Éric Ciotti a surjoué sa fidélité au parti et à l’ancien candidat François Fillon. Certes, Emmanuel Macron a pu donner des idées à certains en lançant avec succès sa propre entreprise partisane, mais ni Libres ! de Pécresse, ni La Manufacture de Bertrand n’ont su construire une organisation suffisamment robuste et affirmée pour véritablement concurrencer sur son propre terrain un parti déjà établi comme Les Républicains.

Les primaires renforcent l’individualisation de la politique

Le congrès des Républicains – que l’on peut définir comme une primaire fermée, dans la mesure où l’on a procédé à une élection dans laquelle seuls les membres de l’organisation pouvaient voter – a certes rempli sa fonction de nomination d’une candidate unique, mais laisse planer quelques doutes sur sa capacité à rassembler l’entièreté de sa famille politique, particulièrement la frange la plus droitière mobilisée par Éric Ciotti.

Si à droite persiste une forme de « culture du chef » s’agençant assez bien avec les exigences de l’élection présidentielle française d’inspiration gaullienne, celle-ci ne s’incarne pas tant dans une autorité hiérarchique incontestée que dans la propension des cadres du parti à taire momentanément leurs divergences au profit d’une candidature dont la réussite pourrait s’avérer particulièrement rétributrice. La légitimité du chef n’est acquise que dans la mesure où ses « subordonnés » y trouvent un intérêt.

Même nommés en bonne et due forme, les candidats ne sont donc pas à l’abri des critiques voire des défections si certains cadres peuvent en tirer plus de bénéfices qu’à travers leur loyauté – c’est a priori ce qui s’est passé pour Manuel Valls après sa défaite à la primaire de la Belle Alliance Populaire en janvier 2017. Paradoxalement, les primaires peuvent mettre en lumière des hommes ou des femmes politiques de second plan qui, grâce à des scores inattendus, peuvent se sentir en droit de négocier l’orientation de la future campagne, à l’image d’Éric Ciotti ou de Sandrine Rousseau.

Manuel Valls et battu par Benoît Hamon à droite lors de la primaire 2017 du PS, dont le président est alors Jean-Christophe Cambadelis (au centre). Éric Feferberg/AFP

La marge d’action des prétendants est d’autant plus grande que le parti ne s’affirme pas comme l’instance où se décide le programme présidentiel. Si en 2011 le Parti socialiste s’était doté d’un programme qui engageait plus ou moins les candidats à sa primaire, tel n’a pas été le cas des Républicains en 2016 et en 2021, en dépit d’un travail de consultation et de synthèse de longue haleine par l’organisation centrale du parti.

La crise du leadership est une crise de l’institution partisane

Dans un parti faiblement institutionnalisé reposant beaucoup sur des règles informelles et une organisation flexible, la conciliation des différentes sensibilités pour définir un projet commun est d’habitude garantie par le dirigeant du parti, qui cherche à s’assurer du soutien de l’ensemble des cadres et des militants. Or, la primaire contourne ce processus de délibération officieux en sélectionnant un nom qui est logiquement associé à une validation d’une certaine ligne politique. Et quand certaines divergences idéologiques apparaissent, le perdant peut tout aussi bien estimer que l’unité nécessaire au vainqueur ne peut être garantie que par un compromis, chacun étant supposément propriétaire des militants qui ont voté pour lui et décidant donc de leur (dé)loyauté, ainsi que de l’émergence d’un récit médiatique en termes d’unité ou au contraire de division.

La « crise de leadership » des Républicains, dont il a beaucoup été question avant l’annonce du congrès, et qui est momentanément apparue après le premier tour quand on constatait qu’aucun candidat n’avait significativement surclassé les autres, n’était donc pas tant due à l’absence d’un homme (ou d’une femme) providentiel·le qu’à la faiblesse de l’organisation du parti. Celui-ci, tout indispensable qu’il soit à droite, apparaît davantage comme une arène dans laquelle ses principaux leaders se livreraient à un rapport de force permanent, que comme le lieu de l’élaboration de l’idéologie, de l’image et de l’intégration de la famille politique qu’il entend pourtant représenter.

Vers la constitution d’un mouvement de droite radicale ?

S’il est un candidat qui s’est démarqué de ses concurrents lors des débats du congrès des Républicains, c’est bien Éric Ciotti, avec ses propositions « fortes » sur le tryptique immigration-identité-insécurité et sur la fiscalité.

Pourtant, aucun candidat ne s’est privé de dérouler en long, en large et en travers ses constats et ses solutions pour réduire l’immigration légale ou illégale, sur-sanctionner les délinquants ou réprimer toute expression du « wokisme » et de la « cancel culture », qui ont occupé la majorité des débats télévisés.

Cette stratégie de radicalité du discours visait certes à s’attacher le vote d’adhérents perçus comme en demande de radicalité idéologique et attachés à des personnalités conservatrices ou classées à la droite du parti, comme Laurent Wauquiez ou Bruno Retailleau. Chacun se préparant à une éventuelle campagne pour l’élection présidentielle, il s’agissait aussi de s’assurer du soutien d’électeurs de droite séduits par le discours identitaire d’Éric Zemmour qui clamait être « le candidat du RPR », c’est-à-dire plus fidèle au gaullisme que les héritiers du gaullisme eux-mêmes.

Jean-Louis Debré, Charles Pasqua, Jacques Toubon et Nicolas Sarkozy (de gauche à droite) participent à la première réunion du comité politique de la campagne RPR-UDF, le 24 avril 1997 dans le local de campagne de la majorité sortante, avenue George-V à Paris. Les candidats de la majorité se présenteront sous le sigle « Majorité présidentielle, Union RPR-UDF ». Gérard Fouet/AFP

Dans les faits, l’essayiste d’extrême droite se conforme surtout à un moment particulier de l’histoire du RPR – celui où il s’est le plus rapproché du programme du FN.

Sa stratégie est cependant symptomatique d’une véritable guerre identitaire qui se mène entre candidats pour savoir qui sera le plus légitime à représenter la droite, la vraie, celle qui s’assume comme telle. Un conflit qu’Éric Ciotti n’a pas hésité à rejouer au sein même des Républicains, en lançant au lendemain de son défaite son propre mouvement nommé « À droite ! », assimilant implicitement Valérie Pécresse au centre dans une interview à VA+.

Nous avions déjà traité dans un précédent article du discours appelant la droite à se « décomplexer » face à la supposée hégémonie culturelle et idéologique de la gauche. Ce discours, d’au moins quinze ans d’âge, s’inscrivait néanmoins généralement dans une stratégie de transformation de la droite de l’intérieur. Il était parfois assumé par des figures dirigeantes comme Jean-François Copé ou Laurent Wauquiez, tandis que le FN se cantonnait à une posture « ni de droite, ni de gauche ». Aujourd’hui, il semble de plus en plus s’incarner dans des forces politiques à part, revendiquant soit une sensibilité bien distincte au sein du parti, comme celle d’Éric Ciotti, soit carrément extérieure au parti, comme celle d’Éric Zemmour.

La droite sera-t-elle victime de ses penchants radicaux ?

Il convient de caractériser ce discours comme étant typique de la droite radicale, pas seulement parce qu’il serait plus à droite (c’est-à-dire plus nationaliste, plus sécuritaire, plus autoritaire, plus économiquement libéral, moins permissif, etc.) que le discours habituel de la droite de gouvernement, mais également parce qu’il prétend revenir aux racines mêmes de la droite politique et intellectuelle, supposément trahies par les élites crypto-centristes converties à l’intégration européenne, à l’égalitarisme et au multiculturalisme.

Ce discours a largement prospéré dans ce qu’on qualifiait de « droite hors les murs », qui avait longtemps cherché à rassembler les différentes organisations de droite et d’extrême droite dans un seul mouvement, sans succès – du moins jusqu’à la candidature d’Éric Zemmour.

Celle-ci, en dépit de sa proximité évidente avec les idées ethnicistes et contre-révolutionnaires, est pourtant de nature à brouiller les frontières entre droite et extrême droite, le candidat envisageant plutôt un seul et même grand espace politique soudé par le nationalisme. Jean-Marie Le Pen ne se revendiquait-il pas aux débuts du Front national de la droite « nationale, sociale et populaire » avant d’incarner un antisystémisme plus ambigu ?

En ce sens, la droite radicale peut-elle se permettre de faire le tri entre toutes les références historiques qui se sont revendiquées de droite ou ont été revendiquées par elle ? La porosité entre les différents imaginaires et organisations dans lesquels puise la droite radicale peut être illustrée par la trajectoire de Guillaume Peltier, ancien du FN et du MPF depuis devenu député UMP, jusqu’à il y a peu vice-président du parti LR et soutien d’Éric Ciotti, démis de ses fonctions pour avoir salué le discours d’Éric Zemmour à Villepinte.

Les leçons du congrès des Républicains

Pour en revenir aux leçons que l’on peut tirer du congrès des Républicains, la droite s’est indubitablement retrouvée piégée par un long processus de droitisation dont les débats télévisés étaient un aboutissement et qui questionne aujourd’hui sa capacité à séduire les électeurs partis chez Emmanuel Macron sans risquer de s’aliéner par exemple les sympathisants d’Éric Ciotti. Mais on peut également considérer qu’elle s’est retrouvée piégée par la posture contestataire qu’ont adopté une bonne partie des dirigeants de la droite depuis 2004.

Nicolas Sarkozy, en devenant président du parti suite à la démission d’Alain Juppé, est en effet devenu le premier leader de la droite rassemblée à promouvoir une sorte de posture antisystème « soft » en promettant de rompre avec la vieille droite timorée incarnée par Jacques Chirac, afin de faciliter son élection en 2007. Par la suite, Jean-François Copé, puis à nouveau Nicolas Sarkozy, et enfin Laurent Wauquiez ont incarné cette posture, ainsi que les concurrents de Christian Jacob lors de l’élection interne de 2019, Julien Aubert et Guillaume Larrivé.

Peut-être en partie à son insu, en tout cas de manière non préméditée, François Fillon est également devenu une sorte d’incarnation de l’opposition au système judiciaire et médiatique ayant été trahi par les élites du parti ayant pris le prétexte des affaires pour désavouer sa ligne très libérale et sa sensibilité personnelle conservatrice. Aujourd’hui, l’expression de « droite du Trocadéro », inventée par Édouard Philippe, est reprise comme un symbole de ralliement par tous ceux – y compris Éric Ciotti durant le congrès LR – qui y ont vu un marqueur de la fidélité à la droite assumée contre la majorité de l’état-major du parti. François Fillon est également perçu comme le seul des leaders de la droite à avoir su accueillir dignement les anciens de La Manif pour tous, mobilisation théorisée comme un réveil de la droite traditionnelle.

La question de savoir si la fraction des Républicains la plus typique du radicalisme de droite et de cet antisystémisme « soft » se détachera du parti pour poursuivre une stratégie que l’on pourrait qualifier « d’idéaliste » en se regroupant avec les autres acteurs de la droite radicale, ou si elle lui restera fidèle dans l’optique plus « pragmatique » de conquête des responsabilités (et donc d’influence sur la conduite gouvernementale) sera peut-être le principal enjeu de la droite dans les prochains mois. La seconde option est à la fois la plus ancienne et la plus répandue au sein des plus radicaux des politiciens de droite, mais son attractivité future dépendra grandement du résultat de la prochaine élection présidentielle.

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