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Covid-19 : quelles conséquences psychologiques chez les patients hospitalisés ?

Quel que soit le domaine de recherche ou d’intervention, toutes les disciplines se sont mises en ordre de marche afin de lutter, chacune à leur niveau, contre l’épidémie de la Covid-19.

Outre les équipes travaillant à comprendre et combattre ses effets en termes de santé physique, d’autres spécialistes se sont penchés sur les dommages qu’elle peut causer à notre santé mentale. Qu’en retenir ?

Le confinement est-il traumatique ?

Au King’s College de Londres Samantha Brooks et son équipe ont par exemple montré que le placement en quarantaine pouvait avoir des conséquences à long terme sur la santé psychique des populations. Leurs résultats indiquent que les situations de confinement peuvent faire craindre chez certaines diverses manifestations délétères telles que le fléchissement de l’humeur, l’hyperactivité au stress, l’irritabilité, la peur, la colère, l’insomnie, voire des symptômes du trouble de stress post-traumatique.

Disons-le d’emblée : il est selon nous hasardeux de considérer que le confinement puisse en soi être « traumatique », c’est-à-dire pourvoyeur d’une blessure psychique inductrice de reviviscences, comme le laissent entendre bien trop d’études. Certes, en fonction de l’endroit où l’on est confiné, et les personnes avec qui l’on partage cette situation, le confinement peut être une épreuve difficile et douloureuse. En outre, cette situation a fragilisé de nombreux malades, privés des semaines durant de soins et de contact avec leur médecin : tous ont dû composer avec leur(s) pathologie(s) et leurs traitements, ce qui fut pour beaucoup « une épreuve dans l’épreuve ».

Malgré tout, le confinement en lui-même n’a rien de traumatique. Il peut toutefois jouer un rôle de « déclencheur » : les émotions et les sentiments générés par la pandémie ou la situation de confinement sont susceptibles de réactiver les souvenirs d’épisodes traumatiques plus anciens.

Outre le confinement, plusieurs équipes se sont intéressées aux effets psychologiques de la Covid-19 sur les personnes concernées directement par la maladie ou infectées.

Le vécu psychoémotionnel des malades et les conséquences à long terme restent peu connus. Cependant, au regard des données disponibles et des observations cliniques réalisées par notre équipe, on constate que ce virus, avec sa panoplie de symptômes, a profondément bouleversé leur équilibre psychoémotionnel.

Une accumulation d’épreuves

Les problèmes respiratoires (et souvent l’impression d’étouffer), la confrontation aux services des urgences en ébullition, la vision d’autres malades en détresse, l’annonce de décès, les soins intensifs, la mise en quarantaine imposée par la suite, les symptômes physiques qui persistent, le sentiment de ne plus contrôler sa santé et son corps, la conscience d’une médecine qui fait de son mieux, mais qui reste en difficulté pour trouver des réponses et des solutions… Nombreuses sont les épreuves chargées émotionnellement qui se sont accumulées chez les malades sur une courte période (4 à 5 semaines). Sans surprise, il en a résulté détresse, angoisse, dépression, voire trouble du stress post-traumatique.

Un bémol toutefois : si les données semblent légitimer la présence d’un trouble de stress post-traumatique chez les malades touchés par la Covid-19, le processus de traumatisation reste sans doute plus complexe dans sa phénoménologie. Car ici, les facteurs de stress ne sont pas délimités dans le temps, comme pour un trouble du stress post-traumatique classique, pour lequel le plus souvent le choc traumatique appartient au passé de la victime (même si dans l’esprit des victimes les choses restent subjectivement présentes) : ils s’accumulent au fil des évolutions et involutions de la maladie. Ainsi, l’espoir fait souvent place à la peur et au pessimisme. Tous les signes corporels, ainsi que les moindres changements d’attitudes du corps médical sont scrutés et interprétés.

Du fait de la spécificité de leur maladie, les patients sont donc empêtrés dans un écheveau psychoémotionnel complexe, et aucune stratégie d’évitement n’est envisageable pour s’en sortir. À cet égard, il existe d’autres situations d’insécurité chronique que notre discipline connaît bien : la guerre, la rétention dans des camps pour migrants, le placement en famille d’accueil, etc. On sait par expérience que le spectre psychotraumatique est alors bien plus large que le seul trouble du stress post-traumatique.

Covid-19 et « situation extrême subie »

De fait, la situation des malades relève peut-être d’une « situation extrême subie », plutôt que d’un événement traumatique. À savoir, un ensemble d’événements plongeant l’individu dans des conditions radicalement différentes de son quotidien, en bouleversant sa vie et en menaçant son existence.

Le psychologue américain Bruno Bettelheim utilisait ce terme pour désigner l’expérience des prisonniers dans les camps nazis. D’après lui, nous nous trouvons dans une situation extrême quand nous nous retrouvons catapultés dans des conditions de vie où nos valeurs et nos mécanismes d’adaptation anciens ne fonctionnent plus, certains mettant en danger la vie qu’ils étaient supposés protéger. Nous sommes alors pour ainsi dire dépouillés de notre système défensif, et devons nous forger de nouvelles attitudes, valeurs et façons de vivre pour faire face à la situation.

Plusieurs aspects évoquant une situation extrême subie sont présents dans le cas de la Covid-19. En effet, les malades hospitalisés se trouvent la plupart du temps confrontés à des événements qui surviennent de manière brutale, marquant ainsi une rupture radicale avec toute forme d’existence antérieure (hospitalisation en urgence, soins intensifs, réanimation, isolement…). De plus, ces situations imposent des changements tels que les individus ne disposent plus des ressources nécessaires – qu’elles soient matérielles, psychologiques, sociales, ou symboliques. Les apprentissages antérieurs, les acquis de l’expérience sont pour la plupart défaillants, car la vie ordinaire ne nous prépare pas à l’imprévisible. C’est notre manière de percevoir les événements et notre propre vie qui s’effondrent.

Dans la perspective adoptée ici, les différents bouleversements se cristallisent autour d’un élément central et invariant : la mise en danger de la vie. L’une des dimensions qui caractérise l’extrême subi et dont on ne parle pas assez avec la Covid-19 est cependant la peur de l’inconnu, ou pour reprendre les mots du Canadien Nicholas Carleton, « la propension d’un individu à éprouver une peur causée par le manque ou l’absence d’informations… », mais aussi « l’incapacité d’un individu à supporter la réaction aversive déclenchée par le manque d’informations importantes, clés ou suffisantes, et soutenue par le sentiment d’incertitude » (en psychologie un stimulus aversif est un événement désagréable qui vise à diminuer la probabilité de survenue d’un comportement).

Comme le rapportait ce psychologue dans sa revue de synthèse, bon nombre d’études démontrent à quel point la peur de l’inconnu est aversive, peut-être même davantage que la peur de la mort ou de la douleur. Aux États-Unis l’essayiste S.T. Joshi et l’artiste David E. Schultz la considèrent du reste comme la plus ancienne et la plus forte émotion de l’humanité, tant ses pouvoirs pathogènes et destructeurs sont importants. Ses effets sont attestés par la littérature scientifique.

Le développement et la validation en français d’une échelle multidimensionnelle des peurs liées à la Covid-19 pourraient sans doute permettre de mieux comprendre ce qui se joue psychiquement.

Au-delà des aspects psychiques et émotionnels, une telle situation génère peur, anxiété et stress, lesquels ont des effets sur le système immunitaire et donc sur la santé physique.

Des fractures dans l’expérience de vivre

Nous sommes confrontés à des situations extrêmes subies lorsqu’un événement comporte, d’une manière ou d’une autre, un risque réel de mort et pas seulement la perception d’une menace pour la vie. Or non seulement la Covid-19 peut nous exposer au risque de mort, mais elle introduit également un ensemble de fractures dans l’expérience de vivre.

Parmi ces fractures, il y a celle de la temporalité, l’extrême imposant une tout autre manière de vivre le temps : le temps ordinaire est stoppé, il devient sans horizon et parfois sans issu, et l’individu fait alors l’expérience éprouvante de sa propre finitude. Mais une seconde ligne de fracture se révèle au niveau de l’identité. L’individu se retrouve en effet dépouillé de toutes les coquilles protectrices qui assuraient sa stabilité et l’inséraient jusque-là dans des trames balisant son chemin individuel et social. Son identité est déchirée en raison de l’éclatement des cadres de référence qui nous fabriquent socialement à travers la conformité aux normes, la réponse aux attentes sociales, la dépendance aux pressions du groupe et de la société.

On le voit, cette expérience de la Covid-19 peut s’envisager comme une expérience de passage. Un passage d’un état à un autre, mais aussi en nous-mêmes, là où se joue notre propre refondation, à partir d’autres repères, d’autres certitudes puisées au fond de notre âme, qui définissent ce que vivre signifie désormais pour nous. Et in fine, ce virus nous oblige à reconsidérer l’idée même de trauma, à le redéfinir pour mieux comprendre la situation des victimes et améliorer leur prise en charge.

Pour l’heure, au Centre Pierre Janet de l’Université de Lorraine, notre équipe a testé l’intérêt de la thérapie EMDR (eye movement desensitization reprocessing) auprès de 21 malades chez qui la Covid-19 a justifié une hospitalisation. Après au maximum quatre séances de thérapie d’une durée de 60 minutes, tous les scores sont descendus en deçà des seuils cliniques : anxiété-dépression (hospital anxiety depression scale) ; peur et détresse émotionnelle (multidimensional assessment of Covid-19-related fears) ; unité subjective de perturbation émotionnelle (subjective unit of distress). Reconnue notamment par l’Organisation mondiale de la santé pour son efficacité dans la prise en charge du TSPT, l’EMDR s’avère en outre être une ressource s’avère être une ressource majeure pour la prise en charge des malades chroniques (maladies cardiovasculaires, cancer, douleurs, stress…). L’Organisation mondiale de la santé recommande notamment de renforcer la formation et la supervision en vue de diffuser plus largement cette technique. Une perspective riche d’espoir pour les patients touchés par ce fléau qu’est la Covid-19…


Pour aller plus loin : Article à paraître : Tarquinio C. et al., « Conséquences psychologiques de la Covid-19 sur les malades hospitalisés et prise en charge EMDR : études de cas », Annales médico-psychologiques.

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