Débat : Municipales et colonies de vacances, une cause commune ?

Initialement, les colonies de vacances n'étaient pas un outil de pur loisir, mais aussi un espace de pédagogie. Shutterstock

Les premières colonies de vacances avaient pour but de permettre aux petits citadins souffrant de mauvaises conditions de vie d’aller « se refaire une santé » à la campagne. Au fil du XXe siècle se sont affirmés d’autres objectifs de pédagogie et de socialisation de la jeunesse, pour promouvoir le « vivre ensemble ». Leur histoire est donc étroitement liée à celle des communes :

« Parfait lieu d’homogénéisation – certes temporaire – de toutes différences socio-économiques entre les enfants », les colos apparaissent, ainsi, comme un outil de politique sanitaire puis éducative municipale jusqu’aux années 80.

L’histoire des colos organisées par les municipalités témoigne d’investissements humains, mais aussi financiers et immobiliers, avec des bâtiments situés dans des cadres privilégiés, parfois avec des architectures dédiées. On peut ainsi citer les colonies des banlieues rouges, avec des mairies qui possédaient et géraient plusieurs bâtiments de vacances.

Le socialisme municipal a, lui aussi, grandement utilisé les colos pour proposer des vacances, des loisirs et une éducation laïque aux enfants des communes concernées. De leur côté, les élus conservateurs vont s’appuyer sur les patronages catholiques pour construire des politiques éducatives comparables.

Les finalités des colos, qui prévalent durant une bonne partie du XXe siècle, se fondaient sur le déplacement, la séparation avec les parents, le grand air et la vie en collectivité pour construire le citoyen, le chrétien, le salarié, ou le militant en devenir.

À travers les colos, les communes permettaient à des jeunes de bénéficier de ces moments de vacances, mais également de les former pour l’avenir, en adéquation avec des valeurs parfois très marquées. Ces idées générales vont perdre de leur influence dans années 80, pour faire des colonies de vacances soit un outil de pur loisir pensé pour l’individu, soit un outil pour gagner la paix sociale. Ainsi, les colos ne sont souvent plus un outil éducatif, mais correspondent à une offre touristique.

Le déclin des colonies de vacances (France 2).

Pourquoi ce glissement ? À quoi et à qui les colos pourraient-elles être utiles et profitables aujourd’hui ? Autant de questions qui devraient être au cœur des enjeux des élections municipales et que l’on peut se poser dans le contexte actuel lié aux questions écologiques et au réchauffement climatique, mais aussi à la crise démocratique, que certains envisagent de solutionner, concernant l’engagement de la jeunesse, par le Service national universel. Or, pour les élections municipales, les colos apparaissent à distance de débats pourtant relayés par des échanges parlementaires.

Vague touristique

Les politiques publiques qui ont conduit au glissement de l’éducatif vers le tourisme apparaissent au début des années 80. Sous le poids du libéralisme, on bascule vers une individualisation et une marchandisation des rapports sociaux qui touche particulièrement le monde associatif. Les colos qui s’organisaient sur des collectifs forts et à partir du territoire de la commune (avec une régie municipale, des associations locales, le patronage de quartier), vont devenir des séjours de vacances où le citoyen devient un client qui achète une destination ou des activités sur le lieu d’arrivée.

Ce qui intéresse l’organisateur n’est plus ce qu’il va produire pour les enfants issus d’une commune ou d’un quartier, mais ce qu’il va pouvoir vendre pour satisfaire l’enfant et le parent/client. C’est précisément ce qui définit le tourisme. Qu’importe l’origine des enfants, on veut surtout savoir ce que chacun va consommer sur place.


Read more: Les colonies de vacances seraient-elles vraiment devenues du tourisme ?!


Cette bascule vers le tourisme coupe le lien entre lieu de départ et lieu d’arrivée. Le lieu d’arrivée est, alors, uniquement une ressource permettant de satisfaire ses besoins d’activités ou de plaisirs personnels. Les dimensions éducatives et collectives des colos, si elles ne disparaissent pas complètement, passent largement au second plan.

Les conséquences de cette évolution sont importantes. Ainsi, les colonies de vacances vont adapter leur modèle, segmenter leur offre, et développer des outils de marketing et de vente. Bref, elles se centrent plus sur la destination et les activités que sur les effets produits sur le lieu de départ. Les voilà donc en concurrence avec des acteurs privés, sans avoir les moyens d’offrir le même panel de services au même prix. Moins bien vendues, elles se vident et de plus en plus de communes décident de vendre leurs équipements.

D’autre part, le relationnel et les réseaux de connaissance se trouvent remplacés par les labels et les certifications. Là où les animateurs, les directeurs, et personnels d’entretien et de cuisine travaillaient dans la commune, et étaient donc connus et acteurs du territoire de départ, on fait appel à des équipes complètes d’encadrants situées hors du territoire.

Si le lieu de la colo avait autrefois accueilli parents et parfois grands-parents, aujourd’hui le centre de vacances est vendu sur photos, catalogues et sites Internet. Si on partait en colo avec ses copains de quartiers, maintenant on s’inscrit sur Internet sans savoir qui part. L’ensemble de ces incertitudes (et donc source d’angoisse pour les parents) est remplacé par les conditions générales de vente, des règlements intérieurs, des labels, des certifications ou des contrats.

Les marchés publics ont séparé colonies de vacances et centres de loisirs, lesquels, particulièrement courus, maintiennent les citadins dans les villes. Les encadrants des uns ne sont plus les encadrants des autres. La vente des bâtiments municipaux ou leur utilisation pour des colonies touristiques, la disparition du lien entre les encadrants et la commune de départ viennent appauvrir les parcours éducatifs, cantonnant les encadrants dans une seule forme d’animation.

En 2010, à Villeneuve-d’Ascq, jour de départ dans la colonie de vacances municipale.

Réenchanter les colonies de vacances

Faire commun·e est bien l’un des enjeux actuels, et la colonie de vacances pourrait concourir à cela, apportant enrichissement humain, social et économique pour le territoire d’accueil comme le territoire de départ.

Pour cela, la colonie de vacances doit s’imaginer dans un projet de coopération entre les villes de départ, propriétaires de bâtiments de colonies de vacances, et le village d’arrivée, entre la ville plus riche et la commune plus pauvre. Ces coopérations peuvent consister en des accueils de centres de loisirs du village avec les enfants de la ville dans le bâtiment de colonie, des jumelages, pour accueillir les enfants de la communauté de communes dans des familles de la ville. Des animateurs de la ville pourraient accompagner en colonie de vacances les enfants issus de leur centre de loisirs et des animateurs du village avec leurs enfants ruraux.

Une alimentation en circuit court, permettant de faire vivre économiquement le territoire d’arrivée, pourrait aussi aider à (ré)apprendre aux enfants des villes le lien à la nature, à la terre. En incitant les agriculteurs locaux à venir en ville proposer leurs produits, en vente directe, on pourrait construire des passerelles économiques entre ville et campagne et penser de nouvelles solidarités et mixités.

Partir des communes pour faire du commun, envisager les colonies de vacances comme moyen de rencontre, c’est revenir aux sources des utopies pédagogiques du début du siècle. Aujourd’hui la société a profondément changé, les idéologies fortes du XXe siècle se sont effacées, et les associations d’éducation populaire qui leur étaient associées se sont affaiblies. L’enjeu n’est plus de construire les militants de demain, mais bien de permettre les rencontres, de (re)construire des solidarités et du faire ensemble.

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 109,000 academics and researchers from 3,578 institutions.

Register now