Déconfinement : échappera-t-on à la « tragédie des communs » ?

Dans la crise actuelle, personne n’a individuellement intérêt à faire d'efforts puisque l'accès aux soins est garanti à tous (photo prise le 11 mai, au premier jour du déconfinement, le long des quais de Seine à Paris). François Guillot/AFP

Avec la crise du coronavirus, les citoyens du monde ont été exposés à la question de la fourniture et de l’accès aux biens publics et aux biens communs d’une façon totalement inédite. Comme Monsieur Jourdain découvrait qu’il faisait de la prose sans le savoir, la plupart des citoyens ont pris conscience que leurs gestes quotidiens, notamment le respect des gestes barrière et la distanciation sociale, produisaient des externalités sur la santé des autres et qu’en respectant ces gestes, ils coopéraient à un bien public mondial, la santé.

Ainsi a-t-il été estimé que le premier mois de confinement en France a permis de réduire de 88 % les hospitalisations, de 91 % les admissions en réanimation et de 83 % la mortalité. Les sacrifices consentis individuellement en raison de l’isolement ont donc bien contribué à l’évitement de la dégradation de la santé de tous.

Nombre de décès à l’hôpital observés avec le confinement et prévisibles sans le confinement entre le 19 mars et le 19 avril 2020, par région. Étude « Covid-19 : One-month impact of the French lockdown on the epidemicburden » (avril 2020)

Les citoyens ont également été exposés pendant cette crise à la notion de bien commun. Ainsi en est-il de l’accès aux soins dans des hôpitaux en tension ou au vaccin lorsqu’il sera disponible. La récente polémique sur l’annonce par le groupe Sanofi d’un accès prioritaire du marché américain au vaccin et la réaction indignée du gouvernement français en appelant à la notion de bien commun mondial ainsi que la promesse du président chinois de Xi Jinping de partager un éventuel vaccin avec le reste du monde en sont l’illustration.

L’accès aux soins, un bien commun

Qu’il s’agisse de bien public ou de bien commun, la soutenabilité d’un tel bien nécessite la coopération durable des agents qui en bénéficient. La question se pose de façon d’autant plus vive au moment du déconfinement dont la réussite en appelle à la volonté de coopération de chacun de poursuivre le bien de tous.

Or, les enseignements de l’économie comportementale appellent à la vigilance face à ce qui pourrait devenir une nouvelle « tragédie des communs » dans le domaine sanitaire si les efforts de chacun se relâchaient trop rapidement. Toutefois, ils apportent aussi un éclairage sur la façon dont il est possible de maintenir un niveau élevé de coopération dans l’intérêt de la santé de tous.

Selon la typologie proposée en 1954 par l’économiste américain Paul Samuelson, un bien commun se définit par sa non-exclusion d’usage mais une rivalité dans sa consommation, alors qu’il n’y a pas de rivalité dans l’accès à un bien public pur. Dans le contexte sanitaire actuel, la santé de tous – qui repose au moins en partie sur la non-saturation des services hospitaliers – peut donc, dans une certaine mesure, s’apparenter à un bien commun.

Le respect des gestes barrières contribuent à préserver la santé de tous, qui s’apparente à un bien commun. Alain Jocard/AFP

Le maintien de bonnes conditions de soins pour tous nécessite que chacun coopère et contribue – via les fameux « gestes barrières » dont la distanciation sociale et la restriction de sortie aux activités essentielles pendant le confinement, ou le port du masque dans les lieux publics après le déconfinement – au maintien du bien commun et à l’évitement du dépassement des capacités hospitalières.

En effet, bien que l’accès au système de soins soit en principe non-exclusif et accessible à tous en France (même si la question du tri des patients a pu un instant être posée par certains), il est aussi rival puisque le fait qu’une masse importante de personnes y aient recours simultanément contribue à diminuer sa disponibilité à d’autres personnes.

Passagers clandestins

Si chacun a bien conscience actuellement des enjeux du respect des règles de distanciation sociale parce que la menace sanitaire est encore bien présente, la question reste de savoir si les individus seront prêts à respecter ces pratiques contraignantes dans la durée.

Il y a bien longtemps, en 1968, le biologiste américain Garrett Hardin a en effet exprimé l’idée selon laquelle les biens communs sont voués à être surexploités à travers sa parabole du pâturage, dont l’usage, mutualisé entre des éleveurs, devient excessif du seul fait de leur conduite individuelle, le rendant infertile.

L’exploitation de la ressource au seul profit individuel crée des externalités qui à leur tour génèrent une défaillance du marché : en l’absence d’une intervention publique régulant les conditions d’usage collectif de la ressource, le bien commun est voué à disparaître. Chacun se conduit en passager clandestin, exploitant la ressource sans se soucier du fait que son comportement agrégé anéantit cette ressource.

De la même manière, dans la pandémie actuelle, aucun individu n’a individuellement intérêt à contribuer par son comportement de prévention aux biens communs que représentent l’accès aux soins et la santé de tous puisqu’il est censé en bénéficier quel que soit son comportement individuel. Les coûts individuels liés aux gestes barrières, à la renonciation aux relations sociales de groupe, au port du masque dans les espaces publics sont en effet à l’origine d’un problème similaire de passager clandestin.

Le biologiste Garrett Hardin a théorisé la surexploitation des biens communs en 1968 au travers l’exemple d’un pâturage. Smugglaren/Pxhere

Certains, misant sur le fait que la majorité respectera les gestes barrière et la distanciation sociale, peuvent être tentés de satisfaire d’abord leur intérêt propre en s’octroyant davantage de liberté. Surtout, ce comportement peut s’accentuer au fil du temps car la coopération est de plus en en plus difficile à soutenir dans la durée, comme l’ont montré les expériences de laboratoire sur les jeux de biens publics.

En effet, à côté des passagers clandestins et des altruistes qui, eux, coopèrent sans limite, en général plus de la moitié des individus se révèlent coopérateurs conditionnels : ils coopèrent en fonction du comportement moyen des autres mais un tout petit peu moins que la moyenne des autres afin d’en tirer un léger avantage.

Résultat : en l’absence d’institutions, la coopération moyenne s’étiole progressivement mais inexorablement, même si au départ il existe une majorité d’individus prêts à coopérer et une minorité de passagers clandestins.

Dépasser la tragédie

Il existe toutefois des parades à la « tragédie des communs » identifiées par la théorie dont il convient de tirer des enseignements pour la crise sanitaire actuelle et pour le déconfinement.

L’une des solutions proposées par Hardin pour éviter l’épuisement incontrôlé des communs est le contrôle par l’autorité, dont le confinement a pu représenter un bon exemple lors de la crise sanitaire. Le confinement comme solution centralisée avec son dispositif de sanctions a bien fonctionné, même si on a pu constater un étiolement de son efficacité au cours du temps.

Mais va-t-on pouvoir échapper à la « tragédie des communs » durant la phase de déconfinement qui repose bien davantage sur le bon sens et le comportement citoyen ?

Le contrôle et la sanction constituent des moyens de contrer la « tragédie des communs ». Denis Charlet/AFP

Les expériences menées ont notamment montré que pour des conditions données en termes de préférences sociales, de croyances sur les attitudes des autres, de taille des groupes, plusieurs types d’arrangements institutionnels, détaillés ci-dessous, permettent à la coopération de se maintenir et d’imposer la loi des coopérateurs, même si ces derniers sont minoritaires dans le groupe :

  • Ces expériences ont d’abord montré le rôle essentiel des systèmes de récompenses et de sanctions altruistes, monétaires ou même non monétaires par les individus vis-à-vis des autres membres de leur groupe qui respectent ou dévient de la norme de coopération. Les remarques désobligeantes de la part des témoins de violations des gestes barrière (notamment le non-respect du port du masque dans les commerces ou les transports en commun) peuvent ainsi susciter un sentiment de honte ou tout au moins de gêne chez les contrevenants, susceptible de les amener à respecter les nouveaux codes de conduite à l’avenir.

  • Communiquer davantage sur le respect du port du masque et l’importance des tests aura un impact à travers la prise de conscience que ne pas respecter les gestes barrière fait prendre des risques aux autres et à soi-même. C’est dans cet esprit que de nombreux « nudges » ou « coups de pouce » ont vu le jour ces dernières semaines un peu partout dans le monde pour responsabiliser les individus (voir notamment l’exemple du lavage des mains). La communication mettant en avant les professionnels de santé et plus largement toutes les personnes contribuant à la vie du pays va dans cette direction en faisant prendre conscience à chacun que certains sont très exposés. Il est à noter que les comportements coopératifs sont favorisés quand le bien commun est davantage à caractère social qu’économique, comme c’est le cas dans la crise sanitaire actuelle.

  • Une troisième leçon des expériences est l’importance de l’identité de groupe et du leadership pour soutenir la coopération. L’identification au groupe joue un rôle majeur dans les comportements coopératifs. Le sentiment d’un destin commun face à la pandémie renforce certainement la volonté individuelle de se conformer à des normes plus strictes pour éviter la propagation de la maladie. Un leadership efficace a aussi le pouvoir de soutenir la volonté individuelle de coopérer et de contenir les passagers clandestins. Là aussi, le bon exemple donné par les salariés qui sont en première ligne dans la gestion de la pandémie a sans doute un effet important sur les comportements individuels.

Les inégalités nuisent à la coopération

Toutefois, le chemin reste semé d’embûches. En effet, l’atomisation des acteurs, qui n’a jamais été aussi grande que ces dernières années, nuit à l’action collective et à la coopération par un effet de dilution de la responsabilité. Les acteurs atomisés ont plus de mal à internaliser les externalités négatives associées à leurs comportements.

De plus, les inégalités et la recherche de rentes sont défavorables à une gestion efficace des ressources communes. Les expériences ont montré que même la communication s’avère moins efficace pour soutenir la coopération quand tous ne bénéficient pas dans les mêmes proportions du bien commun, c’est-à-dire quand il y a un conflit entre efficience et égalité.

Or, le renforcement de certaines inégalités depuis le début de la crise sanitaire – en termes de conditions de vie, notamment de logement, à même de rendre les restrictions de déplacement moins soutenables, d’accès au télétravail pour les uns tandis que les autres sont directement confrontés au virus sur leur lieu de travail, de quasi-maintien des revenus pour les uns versus la précarité pour les autres – ne peut que nuire aux comportements coopératifs. Les réactions hostiles des populations locales lors du déplacement des Parisiens dans leurs résidences secondaires illustrent les difficultés de la coopération.

Un lueur d’espoir vient toutefois des impressionnants mouvements de solidarité vis-à-vis d’inconnus exerçant les professions les plus exposées au Covid-19 (professionnels de santé, agents de caisse et d’entretien, ouvriers textile, livreurs, etc.) qui se sont manifestés lors de la pandémie. Il reste à comprendre quelle sera la résultante de ces phénomènes contradictoires sur l’évolution de nos préférences sociales et de notre capacité à coopérer pour le bien commun.

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