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Défiance à l’égard de la vaccination : retour sur l’expérience participative de 2016

Défiance à l’égard de la vaccination : retour sur l’expérience participative de 2016

dfuhlert/Pixabay

Onze vaccins pédiatriques souhaités obligatoires par notre nouvelle ministre de la Santé, et voilà, sans surprise, que le débat se ranime. Que ce soit aux États-Unis, en Europe, au Japon ou en Australie, les critiques contre les vaccins montent dans l’opinion. Déjà en 1996, aux États-Unis, les Centers for Disease Control and Prevention, l’agence fédérale de la santé publique, consacraient un dépliant à l’examen critique des rumeurs plus ou moins anciennes environnant la vaccination, des plus traditionnelles (le vaccin comme poison) aux plus contemporaines (théories de la conspiration). L’opinion est loin d’être sourde aux sirènes de la peur et de l’erreur.

Comme la France avec l’hépatite B ou l’Angleterre avec la rougeole, les États-Unis ont eu (dans les années 1970) leur crise de la vaccination avec une campagne folle visant le vaccin contre la coqueluche. Crise qui aboutira à l’interruption de la vaccination, avec pour conséquence une recrudescence de l’incidence de la maladie chez les jeunes, de dix à cent fois supérieure à celle des pays où cette vaccination n’avait pas été interrompue.

Le rejet se paie cash

Le rejet des vaccins, en effet, se paie cash. En 2008, la rougeole redevenait agressive en Grande-Bretagne. Dans les pays d’Europe occidentale, le nombre de cas doublait en 2008 par rapport à l’année précédente ; 91 % des patients infectés n’étaient pas vaccinés ou n’avaient reçu qu’une seule dose de vaccin ; un quart étaient âgés de 20 ans et plus (38 % des cas déclarés en France) : la rougeole n’était plus seulement une maladie infantile. En France, entre septembre 2010 et septembre 2011, l’incidence (c’est-à-dire le nombre de nouveau cas par an) est passée d’un taux inférieur à 1 (pour 100 000 habitants) à un taux supérieur ou égal à 30 pour 100 000 dans la région Rhône-Alpes et la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Une des conséquences : une augmentation de la proportion des cas compliqués (rapportés aux cas hospitalisés) dans les tranches d’âge où les atteintes sont les plus dangereuses.

Contagion rougeoleuse

Mis sur le marché en France en 1966, inscrit au calendrier vaccinal en 1983, le vaccin contre la rougeole a permis de réduire de 97 % la morbidité et de 60 % la mortalité entre 1983 et 2001. Trente décès par an dans les années 1980, 10 à la fin des années 1990 : les progrès sont immenses. Songeons qu’à Paris, en 1932, la rougeole tuait plus d’enfants de 5 ans et plus que la scarlatine, la coqueluche et la diphtérie réunies. Les taudis, l’entassement des rougeoleux dans les salles communes contribuaient à répandre une maladie très contagieuse.

La couverture vaccinale a notablement progressé en France depuis la mise en route de la vaccination. De 32 % en 1985 (pour les enfants de 24 mois), elle a grimpé à 82,7 % en 1999 (entre 60 et 92 % selon les régions, le nord étant toujours mieux vacciné). Elle stagne et demeure à un niveau qui n’est pas optimal, selon Santé publique France(ex InVS), car inférieur à 84 % pour la deuxième dose à 24 mois (2012), 6 ans (2012-3) et 15 ans (2008-9). La France est encore dans la phase dite de « lune de miel », quand la baisse du nombre de cas fait croire à une maladie en voie de disparition alors que se forment, sans aucune manifestation décelable, des poches d’individus non-protégés, sources de prochains foyers épidémiques.

Une partie non négligeable de la population dans le monde refuse la vaccination contre la rougeole. La Californie enregistrait ainsi en 2014 une explosion de l’incidence (644 cas, chiffre de loin le plus élevé depuis 2000, dans 27 États), avec « 100 % des cas associés à la campagne contre les vaccins », d’après le Dr James Cherry, du département des maladies infectieuses infantiles de l’Université de Californie-Los Angeles. Les crèches des quartiers aisés de Los Angeles, où le taux de vaccination atteint parfois une proportion à deux chiffres, accueillent néanmoins entre 3 et 7 % d’enfants non vaccinés. Même chose au Québec ou encore en Allemagne, où une forte recrudescence de la maladie a été constatée à l’automne 2014, les refus de faire vacciner les enfants se multipliant dans les quartiers aisés de Berlin où des parents complètement inconscients organisaient des « boums rougeole ». Un enfant de 6 ans vient encore de mourir, le 22 juin, à cause de la rougeole à Monza (Italie), en plein débat sur la vaccination en France. Il n’était pas vacciné.

D’un mot, l’opinion joue avec le feu. Comme le dit l’épidémiologiste Daniel Lévy-Bruhl, « cette expérience [l’épidémie de rougeole de 2010-11] pose la question de l’acceptabilité de – au moins – 5 000 hospitalisations, 1 000 pneumonies sévères, 26 encéphalites et 10 décès chez des sujets jeunes, liés à une maladie évitable par une vaccination sure et efficace ».

Retour sur l’espace participatif de 2016

Pas de doute, une politique vaccinale rénovée devait s’efforcer de rétablir la confiance des Français dans la vaccination. Comment faire ? Retour en 2016. Cette année-là, le 3 février, un Comité d’orientation du débat citoyen sur la vaccination était créé à cet effet par la ministre de la Santé, Mme Marisol Touraine, sous la présidence du Pr Alain Fischer et de Mme Claude Rambaud. L’une de ses missions était d’ouvrir un espace participatif afin de permettre à chaque citoyen d’exprimer son opinion et de présenter des propositions (du 15 septembre au 14 octobre 2016).

Longues tout au plus de 2 000 caractères, 11 844 contributions ont été déposées sur la plateforme, émanant surtout de particuliers. Le Comité d’orientation a travaillé sur une première analyse des 10 435 contributions validées par le modérateur (Santé publique France). Le Comité d’orientation proposait aux internautes trois possibilités :

  • Exprimer librement un avis sur la vaccination au sens large (6 404 contributions).

  • Faire des recommandations pour améliorer la confiance dans la vaccination (1 980 contributions).

  • Faire des recommandations pour améliorer la couverture vaccinale (2 051 contributions).

L’analyse des thèmes est classique dans l’exploration des données (text-mining). L’idée est d’utiliser un modèle probabiliste génératif qui permet de décrire les contributions. Chaque contribution est représentée par un « sac de thèmes », thèmes à partir desquels les termes des contributions ont été choisis. Le but est de reconstituer les thèmes et d’associer les termes des diverses contributions aux thèmes.

Structures thématiques

De tels modèles vont aussi permettre de prendre en compte des problèmes récurrents propres au text mining, comme la « polysémie » (un même terme appartient à plusieurs thèmes) ou la « synonymie » (différents termes appartiennent au même thème). L’idée est de faire ressortir des structures thématiques sous-jacentes aux contributions.

La vaccination des enfants est jugée plus légitime. James Gathany, Judy Schmidt, USCDCP

Trois thèmes sont apparus dans les contributions. Globalement, un premier paquet de contributions est favorable à la vaccination et concerne les enfants. Un deuxième paquet est critique envers le côté obligatoire et le corps médical, et enfin le dernier paquet remet en question la vaccination « à cause » des labos pharmaceutiques.

L’analyse de sentiment essaye de définir les opinions, sentiments et attitudes présents dans un texte. Pour cela on recherche les mots ayant été définis comme ayant une connotation positive ou négative. Un texte sera classé positif (respectivement, négatif) s’il comporte une majorité de mots positifs (respectivement, négatifs). Le forum contient une majorité de textes négatifs pour la question 1, mais une majorité de textes positifs pour les questions 2 et 3. Il n’y a pas d’évolution des sentiments dans le temps.

L’espace participatif a obtenu un grand succès, même si, après coup, des oppositions se sont exprimées. La question ouverte, placée en première place, a donné lieu à des contributions critiques envers la vaccination. Ces critiques expriment un rejet envers le caractère obligatoire des vaccins, une défiance envers les laboratoires pharmaceutiques ainsi qu’une défiance envers le corps médical. Les deux questions ciblées ont permis d’obtenir des contributions plus positives. Le côté positif de la vaccination obligatoire est surtout associé à la vaccination des enfants.

La nouvelle ministre de la Santé, Mme Agnès Buzyn, vient de reprendre à son compte les conclusions du rapport du Comité d’orientation. Onze vaccins pédiatriques seraient rendus obligatoires, pour une période transitoire de cinq à dix ans, soit le temps que la défiance d’une partie du public ait cédé à la prudence et à la raison. Plus de 200 médecins viennent d’appeler à la mise en œuvre de cette résolution. Sortirions-nous enfin du marécage anti-vaccin ? Edouard Philippe semble avoir tranché ce 4 juillet au Congrès de Versailles.