Donald Trump : les maux et les mots du virus

Donald Trump lors d'un point presse avec les membres du groupe de travail de la Maison Blanche sur le coronavirus le 18 avril 2020 à Washington, DC. Sarah Silbiger/AFP

De nombreuses semaines durant, le président Trump a minimisé les conséquences probables du coronavirus, le présentant comme une nuisance mineure, alors même qu’Alex Azar, le secrétaire à la Santé et aux services sociaux, déclarait une urgence de santé publique et des restrictions de voyage à destination et en provenance de la Chine le 31 janvier.

Il semble que le président ait rejeté la menace du coronavirus de crainte que de mauvaises nouvelles affectent les marchés et compromettent ses chances de réélection. Mais alors que Wall Street accélérait sa chute, il s’est finalement adressé à la nation depuis le Bureau ovale le 11 mars pour annoncer la fermeture arbitraire des frontières avec une partie de l’Europe comme moyen de protéger les Américains du « virus étranger ».

La politique du « virus chinois »

L’utilisation du qualificatif « étranger » n’est pas une simple bourde. Selon le site web de base de données Factbase, le président a utilisé l’expression « virus chinois » plus de 20 fois entre le 16 et le 30 mars et la photo du mot « Corona » rayé dans son discours et remplacé à la main par l’adjectif « chinois » montre bien le caractère délibéré de la formule.

Le secrétaire d’État Mike Pompeo a accusé la Chine de mettre le monde en danger en raison de son manque de transparence, allant même jusqu’à empêcher une déclaration commune du G7 après que ses membres aient refusé de qualifier le virus de « virus de Wuhan ».

Les accusations de Mike Pompeo se sont révélées exactes : début février, des preuves solides de la dissimulation initiale par la Chine et sa répression des lanceurs d’alertes étaient connues, et confirmées ensuite.

Cependant, au cours de cette même période, le président Trump a fait à de nombreuses reprises l’éloge de la réaction de la Chine face au coronavirus. En particulier, après ses conversations téléphoniques avec le dirigeant chinois Xi Jinping, pour lequel le président a déclaré avoir « un grand respect » (7 février et 10 février), et qui, selon lui, « fait du bon travail » (18 février) et même « un travail professionnel » (7 février), « aime son pays » (23 février) et « est extrêmement compétent, travaille dur et professionnellement » (13 février). Ceci alors même qu’il lui était demandé comment il pouvait légitimement croire le régime communiste chinois (26 février).

Sa fascination de longue date pour les dirigeants autoritaires et pour le pouvoir a probablement joué un rôle dans sa vision favorable du leadership chinois. Mais l’une de ses préoccupations était surtout la préservation de l’accord commercial entre les États-Unis et la Chine, d’où son insistance sur les bonnes relations avec la Chine, suivie de ses éloges sur l’accord (7 février, 10 février, 19 février). Selon une enquête menée par le New York Times, Trump a résisté à la ligne dure « anti-chinoise », défendue par de nombreux faucons de son administration (dont le secrétaire d’État Pompeo). Ceci jusqu’à ce qu’il apprenne l’existence d’une théorie du complot (selon laquelle le Covid-19 avait été importé par l’armée américaine), répandue par un fonctionnaire chinois, ce qui l’a rendu furieux.

C’est alors que le président a commencé à utiliser l’expression « virus chinois ». Face aux accusations de racisme, il a rejeté les conséquences de ce terme sur les Américains d’origine asiatique. « Ce n’est pas du tout raciste. Non, ce n’est pas du tout raciste », a-t-il déclaré le 18 mars. « Ça vient de Chine. C’est pour ça. Ça vient de Chine. Je veux être précis ». Cette même ligne de défense a ensuite été reprise avec empressement par les médias conservateurs et les élus républicains qui y ont vu une nouvelle bataille à livrer contre le « politiquement correct » dans la guerre culturelle américaine.

Ce que disent les mots

Le président Trump n’a peut-être pas eu d’intentions racistes dans cette affaire. Mais l’intention importe moins que l’effet : au début du mois de mars, les actes racistes et le harcèlement anti-asiatique avaient déjà fait un bond aux États-Unis, et ont continué à augmenter depuis. Le département de la Sécurité intérieure a lui-même lancé une alerte selon laquelle les suprémacistes blancs pourraient appellent à commettre des actes terroristes contre des minorités, y compris des Américains d’origine asiatique. Or, si Donald Trump n’est pas directement responsable de ces actes, lui et d’autres élus républicains ont toutefois une responsabilité dans la façon dont ils parlent du virus. Les mots comptent : depuis 2015, l’OMS a une ligne directrice stricte concernant la dénomination des maladies, laquelle est suivie par les dirigeants mondiaux.

Les expressions « virus chinois » et « virus de Wuhan » personnifient la menace. La personnification est métaphorique : elle vise à aider à comprendre quelque chose d’inconnu et d’abstrait (c’est-à-dire le virus) en utilisant des termes familiers et incarnés (c’est-à-dire un lieu, une nationalité ou une personne). Mais comme l’ont montré depuis longtemps les linguistes cognitifs George Lakoff et Mark Johnson, les métaphores ne sont pas seulement des outils poétiques ; elles sont utilisées constamment et façonnent notre vision du monde. L’adjectif « chinois » pose problème car il associe l’infection à une ethnicité. Parler d’identités de groupe avec un langage explicitement médical est un processus bien étudié d’« altérisation » (« Othering » en anglais), historiquement employé dans la rhétorique et la politique anti-immigrés, y compris envers les immigrés chinois en Amérique du Nord. Ce type de langage alimente l’anxiété, le ressentiment, la peur et le dégoût envers les personnes associées à ce groupe.

Maladies, corps et dégoût

Les métaphores façonnent également notre vision du monde en mettant en évidence certains aspects d’un concept et en cachant d’autres (Lakoff et Johnson). Par exemple, l’expression « virus étranger » implique que la nation est le corps confronté à un virus externe identifié comme étranger.

La métaphore de la nation en tant que corps est courante dans la langue anglaise, mais également française : on la retrouve dans les expressions « la tête de l’État », le « bras armé de la loi », etc. C’est aussi une métaphore utilisée dans la rhétorique anti-immigrés aux États-Unis comme le professeur O’Brien l’a montré dans son livre, Contagion and the National Body. Donald Trump lui-même a associé les immigrés à « la maladie qui arrive dans notre pays » (11 juin 2019), « la maladie transmissible » et « l’énorme problème médical qui arrive dans un pays » (11 décembre 2018), y compris pendant la campagne des primaires de 2015.

Un tel langage associant les étrangers/immigrés aux maladies conduit à la conclusion naturelle que les frontières protégeront une population non contaminée, homogène et « pure » contre l’étranger sale et malveillant. On en oublie que les restrictions de voyage ne peuvent à elles seules contenir une épidémie, surtout quand celle-ci est déjà présente. Elles peuvent retarder sa propagation, à condition que les gouvernements préparent également une réponse de santé publique. Ce que l’administration Trump n’a pas fait pendant un mois entier, d’où la colère du président lorsqu’il a été confronté à cet état de fait par la presse.

De même, si les États républicains ont rapidement soutenu la fermeture des frontières, ils ont été réticents à imposer une distanciation sociale à l’intérieur du pays. Et lorsque cette distanciation est mise en place dans les états démocrates, selon les propres recommandations de la Maison Blanche, le président encourage les manifestations contre les gouverneurs démocrates, encourageant ses supporters à « libérer » leur État.

Associer le virus aux étrangers permet au président non seulement de jouer sur les préjugés cognitifs de ses partisans à l’égard des étrangers et des immigrés, mais aussi sur leur peur de la contagion raciale, sociale, culturelle ou autre. Des études universitaires (consultables ici et ici) ont montré qu’il existait une corrélation entre les opinions anti-immigration, le conservatisme politique et la sensibilité au dégoût. Le spécialiste de la communication Michael Richardson a montré que le dégoût a été l’un des principaux moteurs affectifs du succès de Trump. Le sujet du dégoût est tout à fait pertinent ici, sa fonction première étant précisément de nous aider à éviter les maladies. Il est lié à ce qui sort du corps, mais aussi à ce qui y entre. Le problème se pose lorsque cette réaction naturelle est dirigée contre des groupes ou des comportements innocents.

Ainsi, attribuer le virus à une version clichée du régime alimentaire asiatique, comme l’a fait un récemment un sénateur républicain, trahit une ignorance délibérée. Dans ce même esprit, Trump, connu pour sa phobie des microbes, a longtemps flirté avec le mouvement anti-vaccin parce qu’il n’aimait pas « l’idée d’injecter de mauvaises choses dans son corps ».

La métaphore de la guerre

Dès que la Chine s’est engagée à envoyer des fournitures médicales aux États-Unis, le président Trump a cessé d’utiliser l’expression « virus chinois », concentrant ses attaques sur l’OMS qu’il accuse de s’être montrée trop conciliante à l’égard de la Chine.

Donald Trump regarde ses notes où le mot « chinois » est barré, lors de son briefing quotidien sur le Covid-19, à la Maison Blanche, le 23 mars 2020, à Washington, DC. Brendan Smialowski/AFP

Le président, incapable d’excuses, a toutefois publié une série de déclarations demandant la protection de « notre communauté asiatique ».

Depuis, il semble s’être contenté de l’expression « l’ennemi invisible », qu’il a utilisée plus de 50 fois de mars à la mi-avril. Une énième métaphore de la guerre par ses soins sur lesquelles beaucoup a été écrit (ici, ici ou ici), y compris sur The Conversation (ici, ici et ici). Se distinguant des autres dirigeants ayant utilisé cette même analogie pour mobiliser leur pays, Donald Trump, a, lui, largement écarté l’aspect douloureux de la guerre en se concentrant directement sur la « grande victoire » qui, selon lui, « arrivera beaucoup plus tôt que prévu » (22 mars) et « se produira rapidement » (18 mars).

Une pandémie nécessite une coopération mondiale, et non des solutions nationales ou même locales (où les États se font concurrence pour les fournitures médicales dans une guerre d’enchères de type « eBay » alimentée par le gouvernement fédéral). En se présentant comme un « président de guerre » (22 mars) contre un ennemi volontaire « brillant » ou « très intelligent » (10 avril), Donald Trump a externalisé les responsabilités et utilisé les médias, les institutions internationales, le « politiquement correct » et les gouverneurs comme boucs émissaires.

Cela lui permet de changer le récit et détourner sa responsabilité. Tout en se présentant comme le Sauveur-en-chef qui a permis à « des dizaines de milliers de vies » d’être épargnés de « l’ennemi étranger ». Un scénario digne d’une émission télé-réalité dont il a présenté le premier épisode à la presse sans la moindre subtilité.

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