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Élections européennes 2024 : l’arbre français ne doit pas cacher la forêt européenne

Bruxelles, le 9 juin 2024 : Manfred Weber, président du Parti populaire européen (PPE), premier en nombre de sièges au nouveau Parlement européen, applaudit la présidente de la Commission européenne sortante Ursula von der Leyen, favorite à sa propre succession. John Thys/AFP

Les élections européennes 2024 ont vu les partis de droite radicale obtenir des scores très élevés dans plusieurs pays de l’UE : c’est le cas en France, mais aussi en Allemagne et en Italie, ou encore en Autriche, en Belgique et aux Pays-Bas ainsi qu’en Espagne.

Ces résultats ne doivent toutefois pas masquer les tendances de fond à l’œuvre dans les 27 pays de l’Union et au Parlement européen : les deux partis fondateurs de la construction européenne, le Parti populaire européen (PPE) et le Parti socialiste européen (PSE) (qui, sous la forme de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen, intègre depuis 2009 le Parti démocrate italien) conservent un nombre total de sièges similaire à la mandature précédente. Le PPE est le rassemblement des chrétiens-démocrates, de Konrad Adenauer à Angela Merkel et de Jacques Chirac à Nicolas Sarkozy, tandis que le PSE rassemble depuis l’origine les sociaux-démocrates de Helmut Schmidt, Willy Brandt, François Mitterand et Jacques Delors. Ce sont les formations politiques des pères fondateurs de l’Europe.

Si les victoires en voix et en sièges du Rassemblement national et de Fratelli d’Italia retiennent légitimement l’attention en France et en Italie, elles ne marquent pas, loin de là, une révolution politique à Bruxelles et à Strasbourg. En d’autres termes, les arbres français, allemand et italien ne doivent pas cacher la forêt européenne : si les changements politiques sont réels, ils n’éclipsent pas des tendances structurelles à la continuité, de sorte que les effets institutionnels et politiques des élections sont encore incertains.

Chocs électoraux pour les États membres fondateurs

À défaut de surprises, les élections européennes ont déclenché des chocs politiques dans plusieurs États fondateurs de l’Union, au premier chef en France, en Allemagne et en Belgique. Dans ces trois pays, les électeurs ont largement favorisé les formations ouvertement nationalistes et eurosceptiques : le Rassemblement national (31 % des voix, 31 sièges sur 81 en tout, 1er devant Renaissance), l’Alternative für Deutschland (15 % des voix, 15 sièges sur 91, 2e derrière la CDU-CSU) et les deux partis flamands (arrivés aux deux premières positions avec chacun 14 % des voix et 3 sièges sur 22 en tout).

Dans ces trois États, les dirigeants politiques nationaux sont fortement contestés : le président Macron dissout l’Assemblée, le chancelier Scholz fait face à une forte pression de l’opposition CDU-CSU qui exige qu’il convoque lui aussi des législatives anticipées et le premier ministre De Croo démissionne. Il ne s’agit pas de surprises mais d’un « effet en retour » très puissant des élections européennes sur les gouvernements nationaux. En d’autres termes, le « moteur » franco-allemand, qu’il soit réel ou fantasmé, est significativement affaibli à l’issue de ces élections.

Cette tendance est accentuée par la confirmation des succès des partis eurosceptiques d’Italie et d’Autriche. En effet, les deux partis de droite radicale d’Italie ont amplifié leurs succès dans les urnes par rapport aux élections générales de 2022 : Fratelli d’Italia de la présidente du Conseil Meloni a amélioré son score (de 26 % en 2022 à plus de 28 % en 2024) et son nombre de sièges au sein du groupe des Conservateurs et Réformistes européens (CRE) au Parlement européen. De son côté, la Ligue, de Matteo Salvini, est passée de 8,7 % à 9 % des voix et obtenu 8 sièges au PE, où elle siège au sein d’un groupe concurrent mené par le RN, Identité et Démocratie (ID).

Quant au FPÖ, en Autriche, il a terminé 1er en nombre de voix (25,7 %) et en nombre de sièges (6), un peu devant les partis traditionnels. Là encore, il ne s’agit ni d’un tsunami ni d’une surprise, mais d’une évolution notable dans le centre de gravité politique des institutions européennes.

Le retrait général des partis écologistes et libéraux au Parlement européen et la croissance des contingents nationalistes des groupes CRE et ID signifient que le Parlement européen mettra le cap à droite (classique ou radicale), malgré la bonne résistance du PSE.

Les partis classiques confortés au niveau européen

Il ne faut surtout pas négliger, dans la lecture des résultats, les éléments de continuité. Tout d’abord, le spectre de l’abstention n’a pas été conjuré pour les élections européennes. Ainsi, des records ont été battus dans plusieurs États membres, comme l’Italie (51 %), la Pologne (60 %) ou l’Espagne (50 %). Plus qu’un défoulement politique, les élections européennes suscitent toujours l’indifférence d’une large partie des Européens. Les passions politiques, notamment françaises, ne doivent pas masquer l’atonie des campagnes électorales sur le continent.

Quant à l’articulation entre le niveau politique européen et le niveau national, elle n’a pas substantiellement changé : les élections européennes restent la résultante de 27 élections locales où l’électeur prend parti (ou s’abstient) en fonction de l’offre, du tempo et des enjeux politiques locaux.

Surtout, la continuité la plus grande est à observer sur les scores en sièges des deux grands partis qui ont créé, développé, renforcé et géré la construction européenne. Le PPE et le PSE ont tous deux maintenu leurs contingents respectifs de sièges sur les 720 mis aux voix : le PPE obtient plus de 180 sièges, comme durant la précédente mandature ; le PSE récolte, lui 135 sièges contre 148 lors de la dernière législature.

Au nouveau Parlement européen (2024-2029), le PPE, le PSE et les centristes de Renew Europe restent les trois premières formations en nombre de sièges. Verian, pour le Parlement européen, CC BY-NC-ND

Quant aux partis de droite extrême, ils restent répartis entre CRE et ID au niveau du PE. Si les groupes CRE et ID ne se recomposent pas, dans le PE 2024 ces groupes compteront respectivement 73 sièges (contre 69 dans le précédent PE) et 59 sièges (contre 51 dans le précédent PE).

Cette division n’est pas cosmétique : elle recouvre des luttes très âpres qui ont mené à des exclusions et des scisions au cours de la mandature 20219-2024. La désunion des partis de droite radicale complique la formation d’alliances solides au sein du PE. Il existe plus d’une différence fondamentale entre Fratelli d’Italia, l’AfD, le FPÖ, le PiS, le Rassemblement national, Vox ou le Vlaams Belang. L’incapacité à s’unir au-delà de quelques sujets emblématiques de politique publique restera, pour ces formations, une constante du PE 2024-2029.

Annoncer une révolution politique à Bruxelles et Strasbourg est donc exagéré ou prématuré. Comme toute démocratie complexe et territorialement vaste, l’UE connaît des recompositions électorales et des évolutions politiques. 2024 ne marque une césure partisane majeure que dans certains États membres. La France est susceptible de voir accéder le RN aux responsabilités gouvernementales, mais l’Union n’est pas submergée par une vague brune.

Vers une deuxième Commission von der Leyen

Les premières conséquences de ces élections seront, mécaniquement, les nominations à la tête des principales institutions de l’Union européenne et l’évolution des alliances politiques au sein des groupes parlementaires du Parlement européen.

La nomination des hauts dirigeants de l’UE est un processus complexe influencé par les résultats des élections européennes. La candidature à la présidence de la Commission de l’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi pourrait perdre en force du fait des résultats français. Le président Macron avait en effet engagé une campagne en sa faveur.

En revanche, il semblerait que les perspectives s’éclaircissent pour Ursula von der Leyen, présidente sortante de la Commission, qui gagne en crédibilité pour un second mandat du fait de la victoire du PPE. Sa gestion des crises récentes, comme la pandémie de Covid-19, la mise en œuvre du Pacte vert pour l’Europe ou encore sa posture lors de la guerre en Ukraine, pourrait renforcer sa position. En outre, son rapprochement, bien que hautement critiqué, avec Giorgia Meloni augmente ses chances d’être reconduite à la tête de la Commission.

Corrélativement, l’influence française risque de diminuer dans le processus de décision européen, tant au Conseil qu’au Parlement. L’affaiblissement de la position d’Emmanuel Macron pourrait réduire la capacité de Paris à orienter les décisions au niveau du Conseil : comment impulser des propositions audacieuses sur la guerre en Ukraine si le président français n’est pas écouté dans son propre pays ? Et comment combler l’inévitable retard à l’allumage des pouvoirs publics français pour la constitution d’un programme de travail ? Au Parlement, la situation n’est guère plus engageante, puisque les postes clés de président et de vice-président des commissions importantes sont souvent déterminés par un mélange de mérite et d’ancienneté. Le profil des députés européens français pourrait nettement les désavantager pour les nominations à venir.

La fin du Green Deal et du soutien à l’Ukraine ?

Contrairement à ce qu’un aperçu trop rapide pourrait laisser croire, l’affaiblissement politique d’Emmanuel Macron et d’Olaf Scholz ne signifie pas nécessairement un affaiblissement de l’UE dans son ensemble. Cependant, cela pourrait entraîner un recentrement des deux leaders sur les affaires intérieures de la France et de l’Allemagne, respectivement. Cela pourrait réduire leur capacité à exercer une influence décisive sur les politiques européennes à court terme, ouvrant la voie à d’autres États membres pour jouer un rôle plus central dans la prise de décision de l’UE.

En tout état de cause, les nouvelles majorités au Parlement européen risquent d’être moins stables que par le passé, lorsque le PPE et le PSE régnaient en condominiums. Cette instabilité pourrait compliquer la mise en œuvre de politiques cohérentes et retardera potentiellement l’adoption de nouvelles législations importantes. Certaines sont à surveiller plus spécifiquement.

Ainsi, la politique de défense de l’UE et le soutien militaire à l’Ukraine seront probablement interrogés suite aux résultats électoraux. Bien que ces politiques dépendent partiellement des institutions européennes, la composition du Parlement influencera les débats et les priorités. Les nouvelles alliances politiques pourraient mener à des réévaluations du soutien militaire et des engagements de défense de l’UE.

En outre, le Pacte Vert pour l’Europe, pierre angulaire de la première présidence d’Ursula von der Leyen, pourrait être remis en question par les nouveaux équilibres politiques. Paradoxalement, von der Leyen pourrait se maintenir à son poste mais en ayant mandat pour réviser ou même détricoter certaines des politiques environnementales qu’elle a initialement promues. Les résistances politiques croissantes et les priorités changeantes pourraient affaiblir les objectifs ambitieux de lutte contre le changement climatique.

Enfin, le récent Pacte sur la Migration et l’Asile, adopté après des négociations difficiles en mai 2024, risque lui aussi d’être remis en cause. Les partis politiques opposés à des politiques d’immigration plus libérales pourraient chercher à le vider de sa substance ou à le modifier substantiellement, rendant son application moins efficace. Cela pourrait entraîner des divergences accrues entre les États membres sur la gestion des flux migratoires et des politiques d’asile.

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