Fact check : Les recherches sur les coronavirus se sont-elles vraiment arrêtées en 2014 faute de moyens ?

Echantillons du virus destinés à être testés en laboratoire. Franck Fife/ AFP

Le 20 mars 2020 au micro de Franceinfo, le député LFI Alexis Corbière a affirmé que « la recherche publique sur le coronavirus s’est arrêtée en [France] en 2014 en raison d’absence de moyens ». Lors de cet entretien, Alexis Corbière a soulevé le problème du manque de financements de la recherche publique par le gouvernement, responsable selon lui de la crise sanitaire actuelle. « Le crédit impôt-recherche sert souvent un peu d’astuce fiscale pour des grands groupes et n’a pas permis que la recherche publique dispose de moyens » a-t-il ajouté.

La réalité est plus complexe, car si le Covid-19, responsable d’une pandémie, a été identifié à la fin du mois de novembre 2019 en Chine, d’autres coronavirus infectant les humains sont connus depuis bien longtemps. Les études se sont poursuivies sans interruption de leur découverte à aujourd’hui, malgré une baisse des financements publics.

Des recherches de vingt ans sur les coronavirus

En France, les recherches sur les coronavirus existent depuis longtemps. Elles ont commencé au début des années 2000. Même si peu de spécialistes se sont emparés du sujet, des équipes de recherche se sont structurées. On peut citer par exemple l’équipe du professeur Astrid Vabret, virologue au CHU de Caen, qui étudie plus spécifiquement les liens entre les coronavirus animaux et humains. Elle a été une des premières à travailler sur cette famille de virus. Elle s’est particulièrement intéressée au SARS-CoV, qui est apparu en 2003 en Chine, où il a circulé pendant un an avant de disparaître. Durant cette période, les scientifiques ont alors disposé des fonds nécessaires pour assurer leurs recherches. L’équipe du docteur Bruno Canard, directeur de recherche du CNRS à Aix-Marseille, a également commencé à étudier le coronavirus en 2003, principalement l’enzyme de réplication des coronavirus, la réplicase.

À Maisons-Alfort, l’équipe du professeur Sophie Le Poder a étudié très tôt les coronavirus animaux, responsables de graves épizooties – épidémies frappant l’animal – et pouvant émerger chez les humains.

En 2012, la découverte d’un nouveau coronavirus, le MERS-CoV, passé du dromadaire à l’humain, a entraîné un regain d’intérêt pour la recherche sur les coronavirus. Deux patients infectés avaient alors été hospitalisés en France, au CHU de Lille. À cette occasion, un nouveau groupe de recherche s’était constitué à l’Institut Pasteur de Lille, qui étudie les mécanismes d’entrée des coronavirus dans les cellules et teste des molécules antivirales. Portés par l’émergence du MERS-CoV, des budgets ont été débloqués entre 2012 et 2014 pour la recherche sur les coronavirus mais ils n’ont pas été renouvelés, compliquant les avancées des chercheurs.


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L’argent, le nerf de la guerre

La recherche scientifique est soumise à une forte pression économique pour financer ses travaux. En France, les équipes de recherche sont financées par les organismes de recherche (CNRS, Inserm, Anses, Inrae…) et les universités qui leur accordent une dotation de base et qui ouvrent des postes de chercheurs, ingénieurs et techniciens pour étoffer les équipes.

Ces dernières années, la baisse des financements des organismes de recherche a entraîné une baisse des dotations de base et une baisse drastique du nombre de recrutements. En plus de ces financements réguliers, les chercheurs répondent à des appels à projets régionaux, nationaux (lancés par l’Agence Nationale pour la Recherche, par exemple) ou européens pour financer leurs travaux. Ces appels à projets sont très concurrentiels et il y a peu d’élus.

À chaque émergence virale, des financements sont mobilisés qui permettent de poursuivre les recherches. Mais en dehors de ces épidémies, où la crainte de la propagation des virus motive les autorités à financer la recherche, les scientifiques doivent faire avec très peu de moyens ce qui ralentit les avancées. Dans une interview pour Le Monde, le docteur Bruno Canard a affirmé qu’« énormément de temps a été perdu pour trouver des médicaments ». Alors qu’en 16 ans, trois coronavirus ont émergé chez l’être humain avec un potentiel épidémique important, cette menace n’a probablement pas été prise en compte à sa juste mesure.

Avec la pandémie causée par le Covid-19, l’Agence Nationale pour la Recherche (ANR) a lancé exceptionnellement un financement flash des travaux sur ce nouveau coronavirus. De nombreuses équipes françaises, chacune dans son domaine de compétences, tentent désormais de comprendre l’évolution de la maladie, de trouver des traitements, etc. Les pouvoirs publics ont donc annoncé que maintenant la priorité est à l’étude de ce nouveau virus.

En définitive, les recherches sur les coronavirus en France ne se sont pas arrêtées en 2014, mais les équipes qui travaillaient sur le sujet n’avaient pas tous les moyens nécessaires pour faire progresser les connaissances et se préparer à une pandémie. Pour avancer, la recherche a besoin de financements stables et récurrents et de temps pour accumuler des résultats qui ne semblent pas immédiatement applicables en dehors des laboratoires.


_Cette chronique a été réalisée avec les étudiants de l’École publique de journalisme de Tours (EPJT). _

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