La présidentielle 2017, accélérateur de transition

Emmanuel Macron, à Paris, le 10 mai 2017. Eric Feferberg/AFP

L’élection d’Emmanuel Macron face à Marine Le Pen, après la percée de Jean‑Luc Mélenchon pour la gauche radicale et l’élimination au premier tour des candidats des deux forces politiques (Benoît Hamon pour le PS, François Fillon pour la droite LR-UDI) qui ont monopolisé le pouvoir national depuis 1981, sinon depuis 1958, marque un bouleversement sans précédent du paysage politique français.

Pour la première fois sous la Ve République, un candidat gagne l’élection présidentielle sans avoir été soutenu au premier tour par le PS ou la droite conservatrice-libérale. Pour la première fois également, la droite conservatrice-libérale est devancée par le Front national. Et pour la première fois depuis 1981, le PS n’est plus dominant à gauche.

Une droitisation de la droite, pas de la France

Pour analyser plus avant ces résultats, il faut d’abord s’intéresser au cas de la droite. Contrairement à l’affirmation souvent répétée par les leaders de LR (Les Républicains), depuis la constitution d’un centre autonome en 2007, la droite (même avec le FN) n’est pas majoritaire en France sans une fraction importante du centre (voir tableau ci-dessous). Il y a droitisation de la droite, pas de la France.

Si la droite, FN compris, était nettement majoritaire lors des élections intermédiaires de 2014 (municipales et européennes) et 2015 (départementales et régionales), elle le devait – pour l’essentiel – au phénomène fréquent de démobilisation de l’électorat gouvernemental, particulièrement fort à cause de l’impopularité record du Président. Mais son incapacité à stopper la progression du FN aurait dû être une plus forte source d’inquiétude. Les dynamiques électorales de Macron et Mélenchon ont remobilisé la grande majorité des anciens électeurs déçus de Hollande, ramenant la droite à son niveau de 2012.

Résultats des présidentielles depuis 1981. DR

Dans ce cadre, il est particulièrement grave pour la droite LR-UDI qu’elle n’ait réussi à attirer pratiquement aucun électeur de Hollande de 2012 alors que celui-ci a été le Président le plus impopulaire de la Ve République. Cet échec cinglant s’explique principalement par le caractère extrémiste au niveau économique, social et sociétal du programme de François Fillon, auquel s’est ajoutée l’affaire Penelope. Durant la primaire, Alain Juppé a été attaqué par Nicolas Sarkozy et François Fillon précisément sur sa volonté d’alliance avec François Bayrou, ainsi que sur son choix ne pas fermer la porte aux électeurs déçus de François Hollande.

La droite LR-UDI a ainsi été réduite à son noyau électoral de personnes âgées, de milieux favorisés (58,5 % dans le XVIe arrondissement de Paris) ou culturellement très conservateurs. Sa grande faiblesse dans les milieux populaires a permis au FN de la devancer et de se qualifier pour le second tour.

Le succès de la stratégie centriste de Macron

Cette droitisation de la droite LR-UDI ainsi que l’impopularité de François Hollande ont ouvert la voie à la stratégie centriste libérale d’Emmanuel Macron. Celui-ci a mobilisé les électeurs satisfaits de l’évolution générale de la société et de l’économie, culturellement et économiquement libéraux (les libéraux-libertaires) déçus par les résultats économiques et la faiblesse du leadership de François Hollande et inquiets face à la droitisation accentuée de la droite LR-UDI et la montée du FN.

Son accord avec François Bayrou lui a permis de monopoliser cette position centriste libérale et pro-européenne. De plus, Emmanuel Macron a pleinement repris à son compte la double aspiration d’une fraction importante de l’électorat à écarter une classe politique (PS et LR-UDI) perçue comme corrompue et inefficace (avec une suite d’échecs au pouvoir face au chômage), et en même temps à dépasser l’opposition gauche-droite pour rassembler les « bonnes volontés ».

Il a réussi cette synthèse en étant ferme dans son refus de négocier avec les appareils des partis en place, tout en tenant un discours de rassemblement désidéologisé et optimiste. Le candidat d’En Marche ! a ainsi rassemblé au premier tour un électorat à forte proportion de cadres moyens et supérieurs culturellement libéraux (34,8 % à Paris), associant trois grands types de profils : de nombreux électeurs de centre gauche ayant voté Hollande en 2012, satisfaits des orientations générales (sinon des résultats) de la politique gouvernementale et trouvant Hamon trop à gauche ; la plupart des soutiens de Bayrou en 2012 ; la fraction la plus modérée de l’électorat LR-UDI, déçue de la défaite d’Alain Juppé.

Le PS, une suite de défaites de plus en plus lourdes

À gauche, le discrédit de la politique gouvernementale a eu un quadruple effet :

  • la défaite de Manuel Valls à la primaire face à Benoît Hamon ;

  • l’effondrement de ce dernier au premier tour de la présidentielle (6,4 %) ;

  • le plus faible résultat de la gauche à une élection présidentielle (27,7 %) ;

  • la percée finale de Jean‑Luc Mélenchon, candidat de « la France insoumise » et porteur d’un programme écosocialiste, perçu comme le plus cohérent à gauche dans son opposition aux politiques menées depuis 2012.

Mélenchon obtient un résultat inédit pour une force à la gauche du PS depuis 1981 et s’impose nettement dans beaucoup de fiefs de gauche, en particulier dans les banlieues populaires des grandes agglomérations, tout en rassemblant un électorat jeune et diplômé de classes moyennes.

Le patron du PS, Jean‑Christophe Cambadélis, lors d’une conférence de presse le 9 mai à Paris. Jacques Demarthon/AFP

Cet effondrement du PS s’inscrit dans une suite de défaites de plus en plus lourdes des socialistes français à la fin de chacun de leurs exercices du pouvoir depuis 1981 (1981-1986, 1988-1993, 1997-2002, 2012-2017). Si, aux législatives de 1986, le PS avait bien limité les dégâts (31,6 %), ce n’était déjà plus le cas en 1993 (18,9 %), législatives où la gauche française avait enregistré la plus grande défaite de son histoire, puis en 2002 (16,2 %) où Lionel Jospin a été éliminé dès le premier tour de la présidentielle. 2017 est une sorte d’apothéose : le PS n’est même plus dominant à gauche.

Mais cet effondrement socialiste fait également écho à une suite de désastres électoraux récents de partis socialistes ou sociaux-démocrates en Europe : Grèce (6,3 %), Islande (5,7 %), Irlande (6,6 %), Pays-Bas (5,7 %), Autriche (11,3 %). De la même façon, le résultat de la France insoumise s’inscrit dans un mouvement récent de percées électorales de forces contestataires de gauche radicale ou « démocrates-radicales » : Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, le Mouvement cinq étoiles en Italie, le Parti Pirate en Islande, la gauche radicale et le Sinn Féin en Irlande, Bernie Sanders aux États-Unis, Jeremy Corbyn chez les travaillistes en Grande-Bretagne.

L’ampleur de sa défaite au second tour montre que le FN reste incapable de constituer une alternative crédible. Cependant, le résultat de Marine Le Pen (33,9 %), très supérieur à celui obtenu par son père au second tour de 2002 (17,8 %), indique que Le FN est maintenant une force incontournable à droite.

Radicalisation et formation d’un centre libéral-mondialisateur

Les bouleversements électoraux de cette présidentielle doivent aussi être mis en rapport avec une transformation plus générale des systèmes partisans occidentaux.

Cette transformation des systèmes partisans occidentaux (analysées et développées dans notre livre à paraître : Crise mondiale et systèmes partisans) peut-être représentée sous la forme d’un basculement progressif d’un système partisan théorique vers un autre (figures 1 et 2) sous l’effet de l’émergence de deux nouveaux clivages partisans (au sens de Lipset et Rokkan.

Système partisans « types ».

Le premier clivage identité/cosmopolitisme, qui se développe depuis 30 ans, est lié aux questions d’immigration, d’insécurité et à la construction européenne : il oppose les électeurs les plus hostiles à l’immigration et à l’Union européenne aux autres.

Le second clivage, altermondialisme/néolibéralisme, qui émerge depuis la crise de 2008, est lié aux questions d’inégalités sociales, d’environnement et de productivisme, et oppose ceux qui réclament une politique de réduction des inégalités sociales et l’abandon du productivisme – revendications articulées autour d’une plus forte démocratisation –, à ceux qui veulent continuer les politiques néolibérales.

La figure 1 décrit le système partisan « type » en place jusqu’en 2008-2015, où des forces sociales-démocrates et conservatrices-libérales formaient le club des partis de gouvernement et, en alternance ou en coalitions, menaient des politiques économiques néolibérales et culturellement libérales. Une droite radicale se développait sur le côté identitaire du premier clivage alors qu’à gauche subsistait une gauche radicale et que se développaient des écologistes qui restaient minoritaires.

La crise de 2008 a eu pour conséquence, dans les pays où elle a frappé le plus durement, de mettre en crise ce « consensus centriste », en favorisant l’émergence de forces de contestation démocrates-écosocialistes faisant pression sur la social-démocratie, et en accentuant la pression de la droite radicale sur la droite conservatrice-libérale. Cette radicalisation générale à gauche et à droite provoque en réaction la formation d’un centre libéral-mondialisateur autour de forces voulant continuer les politiques précédemment menées, aboutissant au modèle théorique de la figure 2.

La France insoumise et les socialistes de Hamon correspondent au nouveau pôle partisan démocrate-écosocialiste en formation, le FN, DLF (Debout la France) et une grande partie de LR au pôle conservateur-identitaire, et la percée de Macron au pôle libéral-mondialisateur. Les anciennes forces de gouvernement, PS et LR-UDI, sont directement impactées, car elles sont sur les lignes de faille du bouleversement correspondant à la transition entre les deux systèmes.