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Le complotisme dans tous ses états

Des partisans du président Donald Trump brandissent leur téléphone avec des messages faisant référence à la théorie de conspiration des Qanons lors d'un rassemblement de campagne le 21 février 2020.
Lors d'un meeting de Donald Trump le 21 février 2020. Mario Tama/Getty Images North America /Getty Images via AFP

Les théories du complot et fantasmes en tout genre ne datent pas d’hier. « Tout conspire », disait déjà Leibniz. Mais on assiste aujourd’hui à une recrudescence de ces phénomènes, spécialement depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Son élection aura été un puissant vecteur de l’expansion des thèses complotistes qui pénètrent non seulement les environnements culturels, mais aussi et peut-être surtout les systèmes politiques démocratiques.

Le système mental complotiste

Ces dernières années, le paysage politique américain a connu des changements spectaculaires. Les forces politiques agissant en sous-main des mouvements sociaux émergents (on pense par exemple à la manière dont plusieurs personnalités républicaines ont assumé dans leur agenda les combats idéologiques des chrétiens fondamentalistes) et la montée en puissance de l’alt-right n’ont été que les formes les plus visibles, et les plus spectaculaires, des changements structurels à l’œuvre derrière les bouleversements de la société américaine.

Charles Tilly (1929-2008), grand spécialiste des mouvements sociaux, avait prévu une telle évolution de la vie politique en mettant l’accent sur les facteurs de changement au niveau des relations entre le peuple et les élites, et plus précisément l’affirmation d’un nationalisme partant de la base pour aller vers le haut (bottom-up).

Le complotisme prend une place de plus en plus importante dans le débat public : on constate notamment que des représentants de mouvements ouvertement complotistes n’hésitent pas à s’afficher comme tels en se présentant aux élections, dans les rangs des républicains américains, par exemple. Les porteurs de la stratégie du complot apparaissent dans le débat public en prétendant briser certains tabous que des autorités en place et leurs relais médiatiques refuseraient de divulguer. La motivation profonde de la plupart des théories complotistes est de livrer un combat de purification.

Le conspirationnisme peut faire système. Certains chercheurs (Brotherton, French, & Pickering ; Goertzel ; ou encore Imhoff et Bruder), n’hésitent pas d’ailleurs à parler de « mentalité conspirationniste ». Complotisme et conspirationnisme se structurent en sémiologie : bon nombre d’auteurs de tweets conspirationnistes s’attachent à la signification des termes employés en mettant en exergue des attitudes ou des mots censés révéler un sous-sens caché, atteignable uniquement par une communauté de gens informés.

L’adaptabilité du complotisme

Les phénomènes complotistes se sont rapidement propagés en dehors des États-Unis et se sont singularisés par une plasticité remarquable. Que l’on prenne le patronage de l’AfD sur les mouvements anti-masques en Allemagne ou les formes de dénonciations plus classiques du rôle de George Soros en Hongrie, souvent reprises et diffusées par des partis (ou des organisations liées à des partis), on est frappé par la capacité de ces mouvements à absorber l’actualité du monde contemporain, sans se figer dans une forme d’expression politique trop rigide.

Pendant longtemps, ils ont avant tout pris pour cible les détenteurs d’une autorité publique, les agences de santé, les organes de sécurité publique, les services de renseignement. Ce n’est plus systématiquement le cas.

Il est intéressant d’observer la porosité de certains phénomènes au complotisme. Les problématiques de vaccination, ou plus récemment, la nature même des controverses scientifiques, jusqu’à la production des faits scientifiques eux-mêmes, deviennent sujettes à interrogation.

Manifestation contre la vaccination
Manifestation contre une décision du gouverneur du Massachusetts exigeant que les enfants soient vaccinés contre la grippe pour pouvoir aller à l’école, à Boston, le 30 août 2020. Joseph Prezioso/AFP

Lorsque les phénomènes complotistes de grande ampleur ont commencé à apparaître au XXIe siècle, on aurait imaginé que des systèmes de franchises essaimeraient un peu partout. Les tentatives de Steve Bannon allaient probablement dans ce sens, lorsqu’il tentait de développer son mouvement en Europe, avec Breitbart comme cheval de Troie. Cette époque, bien qu’encore très récente, est probablement révolue.

Les mouvements comme Qanon ont leur dynamique propre. Ils s’intègrent avec une déconcertante facilité dans le terreau nationaliste local sans répliquer identiquement la structure américaine. Et partout ailleurs, les théories complotistes cherchent à se greffer sur la gronde sociale dominante. Leur particularité est de faire émerger des figures héroïques, parfois improbables, qui engagent une lutte contre un supposé État profond dominant (on l’a constaté en Allemagne(https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/linquietante-ascension-de-qanon-en-allemagne-1249186.

Qanon, un cas d’espèce

Qanon est une organisation qui présente un risque terroriste selon le FBI. Elle a cette particularité d’investir plusieurs champs médiatiques et politiques : soutien à la campagne de Donald Trump, dénonciations de complots à l’œuvre derrière l’épidémie de Covid-19, etc.

Un panneau « Q » brandi dans un meeting de Donald Trump
Un militant de Qanon lors d’un meeting de Donald Trump le 2 août 2018 en Pennsylvanie. Rick Loomis/AFP

Nommément, l’hypothèse conspirationniste à la base du mouvement est apparue en octobre 2017 avec un post sur le forum de discussion 4chan intitulé « Calm Before the Storm » et signé d’une personne dissimulée derrière l’alias « Q Clearance Patriot ».

Une multitude d’échanges de messages cryptés s’est ensuivie, faisant référence à une conspiration globale et maléfique. Le mouvement est rapidement sorti de son état embryonnaire et underground pour coloniser une part croissance de l’espace médiatique, jusqu’à, on l’a mentionné, présenter des candidats aux prochaines élections. On ne connaît pas l’origine exacte du Q de Qanon, mais l’hypothèse la plus plausible serait que ce « Q » fasse en fait référence à des dossiers classifiés du Department of Energy américain.

Les cibles initiales de ce mouvement étaient clairement orientées, puisqu’il s’agissait d’Hillary Clinton et de Robert Mueller, le procureur désigné pour enquêter sur les interférences de la Russie dans l’élection présidentielle de 2016. Le pizzagate aura été l’événement déclencheur de la campagne de Qanon : une pizzeria de Washington abriterait un trafic d’enfants patronné par des leaders du parti démocrate américain et des entrepreneurs richissimes et amis.

Toute l’armature complotiste des mouvements conspirationnistes et millénaristes se retrouve dans Qanon ; la grande différence est sa volonté de pénétrer l’ordre politique existant et de le changer de l’intérieur. En attendant, le mouvement soutient le combat politique de Trump, présenté sous la forme d’un agenda secret visant à éradiquer les pratiques criminelles des démocrates et des libéraux. D’où une forme de sanctification politique de l’actuel président américain.

Le cœur des ténèbres

Le complot est le cœur du modèle conspirationniste. Ce modèle d’explication intervient autant à l’échelle macrosociale (le monde) que sur des événements d’actualité spécifiques.

Selon Goerzel, l’idée de la conspiration serait inscrite dans l’ordre social, et ne témoignerait pas spécifiquement d’un climat sociopolitique dégradé. Historiquement, la croyance dans les complots et aux fausses informations existe dans le but de satisfaire les intérêts de sous-groupes politiques ou sociaux.

La défiance généralisée envers l’État, le gouvernement, et plus globalement, la mise à distance du contrat social, pousse à un renchérissement permanent et insatiable de la critique absolument négative de l’existant. L’épisode de l’épidémie de Covid-19 a illustré l’enracinement d’une inclination conspirationniste chez au moins la moitié de la population interrogée sur le sujet au Royaume-Uni.

Ces mouvements apparaissent dans le sillage de groupes politiques qui voient rapidement l’usage qu’ils sont susceptibles d’en tirer.

En 1965, le philosophe américain Michael Walzer publie The Revolution of the Saints. Dans ce livre, il examine la réponse politique que les puritains ont apportée aux désordres sociaux au XVIIe siècle et interprète notamment l’évolution doctrinale du calvinisme comme l’expression d’une volonté de transformer la base idéologique de l’ordre politique et moral dominant les règles sociales de l’époque.

Walzer montre qu’il s’agit d’un projet politique de grande ampleur, incluant notamment une nouvelle forme de gouvernementalité sociale. Selon Walzer, la véritable révolution politique n’a pas été enclenchée par le républicanisme, mais par une matrice puritaine et conservatrice.

Des mouvements millénaristes ont pullulé dans l’expansion de ces formes religieuses calvinistes, instrumentalisant souvent les figures des saints, et en les inscrivant dans une temporalité politique dominante. Walzer montre en effet que les valeurs anglicanes défendues entraient directement dans une logique de projet social pour le monde d’ici-bas. Ces mouvements usaient ainsi de procédés qui ne semblent pas si exotiques pour notre époque : la suspicion généralisée et la dénonciation d’une Église dominante et manipulatrice étaient en effet une partie de leur fonds de commerce.

Dans ce débat, Walzer peut nous permettre de comprendre qu’au-delà du mouvement de rejet que peut susciter l’expansion de ces phénomènes, il est peut-être utile d’interpréter le mouvement historique des révolutions comme l’aboutissement d’un radicalisme religieux (religious radicalism). Peut-être est-il temps de reconsidérer des mouvements comme Qanon…

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