Le « grand débat », une occasion de changer de voie

Le président Macron, le 15 janvier 2019, au Grand Bourgtheroulde (Normandie), pour lancer le « grand débat ». Ludovic Marin/AFP

De nombreux commentateurs ont mis en évidence les fortes limites dans lesquelles le président de la République avait encadré le « Grand débat », notamment en écrivant, dans la Lettre aux Français :

« Nous ne reviendrons pas sur les mesures que nous avons prises pour corriger cela afin d’encourager l’investissement et faire que le travail paie davantage. »

Ces limites risquent néanmoins de ne pas être respectées alors que les enquêtes d’opinion mettent en évidence l’impérieuse nécessité de changer de voie, tant celle qui a été suivie depuis plus de trente ans s’apparente à une impasse. C’est finalement l’entier diagnostic porté par plusieurs des candidats – dont Emmanuel Macron – lors de la dernière campagne présidentielle qui se révèle erroné, entraînant dans sa chute l’ensemble des solutions qui avaient été envisagées à sa suite.

Notre modèle social a bon dos !

Que nous a-t-il été répété pendant cette campagne présidentielle, notamment par celui qui est devenu président de la République : que la France serait le seul grand pays à connaître un taux de chômage et une dette publique aussi importants, et que cette situation serait imputable au modèle social français trop coûteux et trop rigide. Que la solution serait donc de s’attaquer au code du travail, de réduire drastiquement une dépense publique que la France serait incapable de maîtriser, ou encore de remettre les chômeurs au travail en augmentant les sanctions.

Certes, la situation de la France est médiocre. Le taux de chômage peine à baisser. Mais l’hexagone n’est pas seul à avoir des taux de chômage élevés, c’est aussi le cas des troisième et quatrième puissances de la zone euro, l’Italie et l’Espagne… Notre modèle social a bon dos ! La principale cause de la situation économique dans laquelle nous nous trouvons est, en réalité, à chercher dans les dysfonctionnements du capitalisme financier qui, en engendrant de fortes inégalités de revenus, ont débouché sur le surendettement des agents privés, favorisé par des innovations financières mal maîtrisées et insuffisamment régulées.

Par ailleurs, nous portons encore les stigmates d’une série de graves erreurs de politique économique commises à la suite de la grande récession de 2008 – politiques d’austérité et de désinflation compétitive –, erreurs qui n’ont fait l’objet d’aucune communication, d’aucun débat, et dont on n’a tiré aucun enseignement.

Trente ans d’erreurs de politique économique

Cette double obsession de l’assainissement budgétaire et de la désinflation compétitive a conduit à faire peser les ajustements sur le social, la rémunération des salariés, les règles encadrant le travail : le modèle social était un bouc-émissaire rêvé.

Cette remise en cause de la protection est théorisée depuis la fin des années 1980 par les institutions internationales, notamment l’OCDE qui attribue le chômage à la réglementation du travail qui entraverait l’allocation naturelle des emplois. Selon cette institution, il faudrait donc supprimer ou alléger considérablement les règles. Rappelons pourtant qu’en France il était facile de se séparer d’un salarié avant même les Ordonnances : on se rapproche des trois millions de ruptures conventionnelles ; un licenciement au bout de quelques mois ne coûte pas cher. La preuve : plus d’un tiers des CDI sont rompus au cours de la première année.

Le résultat de ces erreurs de politique économique et des mauvaises décisions prises tout au long de ces trente dernières années, c’est un emploi précarisé pour de plus en plus de personnes (plus de 15 % des emplois sont précaires), une insécurité de l’emploi, un travail qui devient pour certains intenable, insoutenable. Pendant ce temps, l’investissement – dans les êtres humains et dans les infrastructures – a été oublié : l’investissement public est passé de 4,2 % à 3,5 % du PIB ces 10 dernières années. La fracture sociale et territoriale s’est aggravée.

Investir dans la qualité

La France n’est pas seule dans ce cas. L’ensemble des pays européens est entraîné dans une dérive inquiétante. Désormais, même les institutions internationales s’alarment. En juin 2016, une note du département de la recherche du FMI, intitulée « le néo-libéralisme est-il surfait ? », examinait les résultats de deux politiques – la libéralisation des capitaux et les politiques d’austérité – et montrait qu’elles n’avaient pas entraîné d’augmentation de la croissance mais des inégalités.

C’est avec ce capitalisme non régulé mais aussi avec ce néo-libéralisme que Foucault a si bien décrit dans Naissance de la biopolitique, que nous devons rompre, tout comme avec le fétichisme de la croissance qui nous a fait oublier les anciennes et légitimes critiques du PIB.

Le maire de Bourgtheroulde, Vincent Martin, le 15 janvier 2019. Ludovic Marin/AFP

Cette autre voie qu’il est urgent d’ouvrir exige d’investir dans la qualité de l’emploi, de l’éducation et de la formation de nos citoyens, du logement, des produits, de notre cohésion sociale et de la reconversion écologique de nos économies. L’effort budgétaire que nous devrions consacrer à ces deux défis majeurs pour l’avenir de notre société que constituent la transition énergétique et le système éducatif est au moins de 20 milliards d’euros (1 point de PIB) en moyenne annuelle au cours de la prochaine décennie – soit plus de deux fois le montant du Plan d’investissement prévu, mais repoussé, par l’actuel gouvernement.

Outre leurs effets bénéfiques sur la soutenabilité de notre modèle de développement, dus aux effets positifs de la transition énergétique et à l’accroissement du potentiel d’innovation lié à l’augmentation des compétences et à l’autonomie des citoyens, ces investissements permettraient une relance de l’activité permettant une baisse significative du chômage entraînée par de fortes créations d’emplois.

Sortir les investissements d’avenir du calcul du solde public

Pour pouvoir financer cette nouvelle voie, il nous faut retrouver des marges de manœuvre financières. Cela passe par une autre interprétation des règles européennes que celle actuellement en vigueur. La limite de 3 % pour le déficit public n’a aucun sens en période de récession économique et est largement remise en cause. Celle de 60 % sur la dette publique ne s’appuie sur aucune base économique.

Il nous faut instaurer des règles qui visent aussi au plein emploi et au soutien de l’activité, des règles contra-cycliques permettant le soutien de l’activité en période de ralentissement. La solution consiste à mettre en place « une règle d’or des finances publiques » autorisant un déficit public de fonctionnement – uniquement dans une situation conjoncturelle dégradée –, qui devra être résorbé au cours du cycle. Mais il faut sortir de l’indicateur de solde public de nombreuses dépenses d’investissement. Ce serait le cas de toutes celles qui préparent l’avenir, comme la transition écologique, ou qui sont la condition de notre performance économique et sociale.

Enfin, la nécessité d’une redistribution forte des richesses est un autre constat partagé : elle permettrait de lutter contre la surabondance d’épargne qui bloque le développement de l’activité économique, entraînant les économies développées dans une phase de « stagnation séculaire » annoncée. Lutter contre les inégalités et la pauvreté est devenu – en plus d’un indispensable composant d’une politique de justice sociale – une condition nécessaire au développement économique. Il nous semble notamment important de sanctuariser les aides sociales dont l’efficacité pourrait être accrue par un meilleur ciblage sur les ménages les plus modestes et par une réduction de l’inacceptable taux de non-recours en les rendant obligatoires et en les individualisant.

Le grand débat est indispensable. Il doit nous permettre de montrer comment la grande bifurcation et le changement de cap sont possibles.


Eric Heyer, Pascal Lokiec, Dominique Méda viennent de publier « Une autre voie est possible » (Flammarion).