Les irrégularités n’affectent en rien la qualité nutritionnelle des légumes. Markus Spiske / Unsplash, CC BY-NC-SA

Les fruits et légumes « moches », bien plus qu’une arme antigaspi

Le gaspillage alimentaire représente en France, selon l’Ademe, 10 millions de tonnes de produits encore consommables jetés, soit au total 16 milliards d’euros. Les principales filières responsables de ce gâchis sont la production (à hauteur de 32 %), la transformation (21 %), la distribution (14 %) et la consommation (33 %). Toutes filières confondues, les fruits et légumes représentent respectivement 22 et 24 % de ce gaspillage alimentaire.

Dans ce contexte, les distributeurs s’engagent, par contraintes légales ou convictions, en développant des plans antigaspi. Les hyper et supermarchés mettent en œuvre différentes actions, telles que le stickage et la mise en avant des produits à date courte, ainsi que le don des invendus.

Certains proposent également à leurs clients des fruits et légumes difformes ou « moches », qui peuvent comporter jusqu’à 10 % d’altérations – non-respect de certains standards de taille, de forme, d’absence de taches, etc. Ils sont généralement réservés à l’industrie agro-alimentaire, pour y être transformés, ou directement jetés. Par exemple, sur l’ensemble de la production de tomates, 60 % sont effectivement mangées et 40 % sont directement jetées car elles sont jugées « moches » (non calibrées ou présentant des défauts d’aspects).

Des consommateurs (en principe) enthousiastes

Face à la communication abondante que certains distributeurs ont fait de cette nouvelle offre économique et responsable (à l’image d’Intermarché), les consommateurs semblaient plutôt favorables à ces initiatives, considérant les grands groupes légitimes pour le faire. Les publicités réalisées indiquent généralement que les fruits et légumes moches respectent la santé des consommateurs, ont bon goût et qu’ils sont moins chers (généralement 30 % moins que les standards).

Ces publicités sont perçues par les consommateurs comme crédibles et ils les apprécient, sans qu’elles dégradent l’image-prix des distributeurs. Elles renforcent leur image d’enseigne responsable et améliorent la confiance des consommateurs à leur égard.

Pour autant, s’ils se montrent favorables dans l’idée, tous ne sautent pas le pas d’acheter ces fruits et légumes moches. Résultat, les distributeurs en proposent de moins en moins, voire plus du tout comme chez Auchan. Pour comprendre cette réticence, on distingue deux grands types de consommateurs.

Terriens contre pragmatiques

Une étude qualitative a été récemment conduite auprès de 30 consommateurs, de 21 à 63 ans, habitant à la ville ou à la campagne, cultivant ou pas leur propre verger de fruits et/ou potager, et achetant leurs fruits et légumes dans différents circuits de distribution (producteurs, AMAP, marchés, primeurs, magasins biologiques, hypermarché, supermarché et proximité). De cet échantillon, on peut tirer deux principaux types de consommateurs.

D’un côté, les clients que l’on peut qualifier de « terriens » ou d’« enracinés » achètent en hyper et supermarchés mais également via d’autres circuits de distribution (marchés, AMAP, primeurs et magasins biologiques).

Ils sont donc souvent confrontés à des fruits et légumes moins standardisés, moins calibrés. Ces clients entretiennent un rapport plus étroit avec la nature, que celui-ci soit réel (présence d’un potager), mémoriel (souvenirs du potager des parents ou grands-parents), voire idéel (intérêt pour la nature et la biodiversité). Ils sont par ailleurs globalement plus âgés (plus de 30 ans) et issus de zones périurbaines ou rurales.

À l’inverse, les consommateurs que l’on peut qualifier de « pragmatiques » ou de « déracinés » réalisent principalement leurs achats de fruits et légumes en hyper et supermarchés. Ils recherchent, consciemment ou inconsciemment, des fruits et légumes esthétiquement jolis, faciles à conserver et surtout à préparer. Ces consommateurs ont une relation plus distanciée à la nature qu’elle soit réelle (absence de potager ou d’expériences dans l’enfance) ou idéelle (faible intérêt pour la production maraîchère). Ils s’avèrent donc peu familiarisés aux singularités de la nature, et sont globalement plus jeunes (moins de 30 ans) et issus de milieux urbains.

Les autres vertus des fruits et légumes moches

Les fruits et légumes moches sont pourtant intéressants à plus d’un titre pour l’ensemble des consommateurs. Et ils ont bien d’autres vertus que celle de limiter le gaspillage alimentaire !

Les entretiens qualitatifs menés ont montré que les fruits et légumes moches suggéreraient aux consommateurs une relation renouvelée à la nature, basée sur la singularité, l’authenticité et les aléas naturels. Ils sensibiliseraient donc les consommateurs à accepter leurs formes, à être proches de la nature et à la protéger. Ils contribueraient enfin à un certain réenchantement de l’alimentation.

Au-delà du rapport à la nature, c’est la relation aux autres que les fruits et légumes difformes redessinent, basée sur la bienveillance et la solidarité. Inconsciemment, d’après l’étude qualitative menée, ils conduiraient les consommateurs à s’interroger sur l’évolution de la société, de leurs rapports aux autres. L’acceptation de la difformité des fruits et légumes moches serait reliée dans leurs esprits à l’acceptation de la différence, à la remise en cause du diktat de l’apparence, à la réintroduction et à l’acceptation de la diversité. Ils pourraient donc contribuer à l’avènement d’une société plus inclusive.

En définitive, l’intégration des fruits et légumes moches aux habitudes alimentaires des consommateurs contribuerait à leur bien-être individuel (bons pour la santé), au bien-être environnemental (diminution du gaspillage alimentaire) mais également au bien-être social (ouverture sur les autres et leurs spécificités).

Déconditionner les consommateurs

Pour espérer voir évoluer les comportements d’achat des consommateurs, une rééducation préalable aux aléas de la nature est toutefois nécessaire. Il faudrait les déconditionner de leurs habitudes d’achats fortement déterminées par des signaux visuels. Plus largement, toutes les initiatives récentes en matière d’agriculture urbaine ou de verdissement de la ville pourraient les aider à renouer avec la nature et ses singularités, et faire évoluer leur conception du bien-être liée à la consommation d’aliments d’origine végétale.

Dans certains magasins, les fruits et légumes moches sont transformés en jus, en soupes, en confitures, et proposés à prix réduit au sein du rayon fruits et légumes, à côté des produits standards.

Ces démarches devraient être complétées par des dispositifs (avec de l’information sur le lieu de vente via des affiches, des bornes digitales, des flashcodes permettant d’accéder à des informations complémentaires sur les fruits et légumes moches, des animations) informant les consommateurs sur la filière des fruits et légumes non calibrés, leur provenance, leurs conditions de production. Et, enfin, leur rappeler que leur intérêt nutritionnel et gustatif est tout à fait similaire que celui des fruits et légumes standards…